Il ne reste plus qu’à laisser le grand recyclage du passé tourner en boucle, jusqu’à l’overdose. Guy Debord n’a écrit qu’un seul livre. Il n’était pas besoin d’en écrire un nouveau chaque saison.
Je n’écrirai plus sur le monde de la mode et de la politique française.
Ou presque plus. La fatigue a gagné.
Pendant près de cinq ans j’ai tenu la chronique de ce qui se passait, j’ai nommé les mécanismes, les noms, les familles, les alliances. Quelques personnes ont lu. Très peu ont vraiment entendu. Et personne – ou presque – n’a bougé.
Ce système est devenu l’exact miroir de la Chine et de la Russie contemporaines : on sait, on voit, on sent la profondeur du mal, et pourtant l’Occident continue de se laisser coloniser sans résistance visible. Influence, capitaux, narratifs, esthétique : tout passe.
Les Arnault sont pour moi des fascistes culturels. Point.
Antoine promène sa compagne russe trophée.
Pinault, lui, continue d’acheter Los Angeles à coups de chèques et de femme-actrice, dans la ville qui a fait de la prostitution glamour un modèle d’exportation mondiale.
Chaque année la même machinerie repart : Golden Globes, Fashion Weeks, campagnes, tapis rouges, jusqu’à l’orgie consumériste de Noël.
Les mêmes visages. Les mêmes lieux. La même vacuité.
2010. 2011. 2012. 2013. 2014. 2015. 2016. 2025.
Et maintenant 2026.
La nouvelle génération – celle qu’on appelle parfois la bande VESTEMENT – est la première véritable cohorte élevée dans le porno numérique et l’ombre radioactive de Tchernobyl. Ils sont moralement en faillite, éthiquement naufragés, et souvent génétiquement abîmés.
On va pourtant leur confier des dizaines de millions pour qu’ils deviennent les nouveaux sauveurs de la « culture moderne ».
Les enfants de Poutine habillés en enfants de Marx par des enfants d’Arnault et de Pinault.
C’est devenu grotesque au point d’en être presque abstrait.
J’ai rédigé un petit texte il y a quelque temps : « Les nouveaux illettrés ».
Il disait en substance qu’on avait désormais une élite riche, puissante, âgée de soixante ans et plus, qui ne savait pas qui était Jules Verne et qui entendait « vermine » quand on prononçait son nom.
Cette anecdote est vraie. Elle vient d’une famille new-yorkaise qui vaut plus de cent millions de dollars et qui construit un hôtel.
Je suis épuisée.
Pas seulement fatiguée : épuisée nerveusement, moralement, intellectuellement, par l’accélération de l’effondrement de ce qu’il reste de conscience occidentale.
Ces vingt-cinq dernières années, le monde de la mode a piloté un holocauste culturel global.
Il n’y a plus de liberté, juste l’État-spectacle.
Il n’y a plus de penseurs, juste des directeurs de marque et des communicants.
On craint l’originalité comme la peste, alors on ressert le passé recyclé, propre, marketable : la spécialité de l’homme qui est devenu le propagandiste parfait du système, Hedi Slimane.
Saint Laurent n’est plus une maison. C’est un alibi.
Je ne sais pas si j’écrirai encore sur tout cela.
Le dossier est constitué. Les mots ont été posés.
Guy Debord n’a écrit La Société du Spectacle qu’une fois.
Il n’était pas besoin de le réécrire chaque année.
Pour ceux qui veulent encore comprendre : tout est là, dans les archives.
Pour les autres : continuez à scroller.
Le spectacle ne s’arrêtera pas pour si peu.