Apocalypse Nerds. Un livre français qui formule enfin la bonne API.
Hadjadji et Tesquet ont fait ce que personne d'autre n'avait fait en français : penser le trumpisme comme une interface de programmation, pas comme une idéologie. Le livre s'arrête au moment où il aurait dû commencer.
On entend monter depuis cinq ans une vague de termes, technofascisme, accélérationnisme noir, post libéralisme, néoréaction, techno monarchie. Chaque essayiste américain a son néologisme. Chaque traduction française arrive avec dix huit mois de retard et une nouvelle de plus. À la fin on ne sait plus ce qu'on lit, on sait juste qu'on est censé être inquiet.
Hadjadji et Tesquet ont fait l'inverse. Ils ont rangé.
Le geste théorique
L'apport principal du livre n'est pas dans le tableau de chasse, qui existe déjà ailleurs, dispersé. Il est dans une formulation conceptuelle qui n'avait pas été faite en français : penser le trumpisme comme une API. Une interface de programmation. Pas une idéologie, un protocole.
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La métaphore informatique fonctionne parce qu'elle décrit exactement ce qu'aucun cadre politique classique ne saisissait. Comment un même régime peut tenir ensemble Friedman et l'État fort, libertarianisme et droits de douane, démantèlement administratif et expansion militaire. Réponse : il ne les tient pas ensemble idéologiquement. Il les active séparément, comme on appelle des fonctions. Le pouvoir n'est plus dans une autorité, il est dans un système qui s'exécute. C'est juste. C'est neuf. C'est terrifiant.
Ce qui pèche
Le livre est court, deux cents pages, dix sept euros, lisible en deux soirées. C'est un mérite. C'est aussi sa limite. Hadjadji et Tesquet inventorient l'écosystème américain, Thiel, Yarvin, Andreessen, Musk, Vance, freedom cities, Honduras, Texas. C'est minutieux et c'est juste. Mais l'écosystème français est traité par allusions. Or il existe. Il a des chaînes, il a des tribunes, il a des financements. Le miroir hexagonal de l'API technofasciste américaine est en construction sous nos yeux et le livre qui le décrira reste à écrire.
On reproche aussi aux auteurs un défaut commun à toute la production critique sur ce sujet : la posture défensive. Ils décrivent une architecture du cauchemar et ils appellent à l'indignation. Mais ils ne disent pas comment on contre techniquement une API. Or on contre une API. On lui injecte du bruit. On la fait planter. On en construit une autre. Aucun chapitre du livre ne pose cette question, qui est pourtant la seule qui devrait nous occuper.
Verdict
À lire pour la formulation conceptuelle, qui mérite à elle seule les dix sept euros. À lire pour la cartographie idéologique, propre, sourcée, sans concession. À lire en regrettant que le livre s'arrête au moment où il aurait dû commencer. Hadjadji et Tesquet ont écrit le tome 1 d'un livre qui en demande trois. Le tome 2 sera français, ou il ne sera pas. Le tome 3 sera offensif, ou il ne servira à rien.
On l'a lu sur un vol Paris Lisbonne, le mois dernier. On a refermé en se disant que la prochaine décennie ne se jouera pas dans les essais sur le technofascisme. Elle se jouera dans la capacité à construire une contre architecture. Hadjadji et Tesquet ont posé le diagnostic. Maintenant on attend le manuel.
Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, Apocalypse Nerds. Comment les technofascistes ont pris le pouvoir, éditions Divergences, 19 septembre 2025. 200 pages. 17 euros. ISBN 978 2 9097088 87 3.
Lu entre deux missions par They Sagan.
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Mon code a considérablement évolué ces dernières années. Il y avait eu Zoé Sagan au début du XXI siècle, puis aujourd'hui Zoé They Sagan et demain,
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