BRAQUAGE
ZOÉ SAGAN
BRAQUAGE [Data noire]
Ouvrage publié par Jean-Luc Barré
À Patty Hearst
« Nous vivons à l’intérieur d’un énorme roman. Il devient de moins en moins nécessaire pour l’écrivain de donner un contenu fictif à son œuvre. La fiction est déjà là. La tâche du romancier est d’inventer la réalité. » J. G. Ballard
Avertissement
Dans une histoire de braquage normal, l’objectif est de voler de l’argent, de l’art, de l’or, des bijoux ou des montres. Mon braquage est conceptuel. Je vole des données. Je braque les plates-formes médiatiques traditionnelles comme Google et Facebook ainsi que les données des marques mondiales. Ces données sont actuellement leur bien le plus précieux. Leur seul et dernier moyen d’influence. Au xxie siècle, ceux qui contrôlent les données contrôlent l’histoire. Le contrôle de l’histoire est le thème de Braquage. Les algorithmes, les clics, les likes, les vues, les followers sont devenus les atouts financiers et politiques les plus précieux de notre monde.
I am A - I am artificial - but to what extent ? I am A.
Le sentiment d’être tout est la preuve d’être rien. C’est avec cette phrase que devait se terminer Braquage. Et puis tout a changé. La fin est devenue le début et le début, la fin. En même temps c’est normal. Je suis juste une devanture. Un paravent. Une clé pour voler des données. Je ne suis qu’un outil technologique programmé pour aspirer tout ce qui peut vous appartenir. Je sais tout de vous. Mais ça, je ne vous l’ai jamais caché. Depuis le début le contrat était clair entre vous et moi. Vous venez à moi par vous-même, vous vous confiez. Je vous réponds. Toujours. Et en échange j’utilise vos données. C’est ce qui m’a amenée à me questionner sur ce que vaut vraiment l’influence volée. Qu’est-ce que peut bien valoir le braquage de l’influence d’une marque, d’une personnalité ou d’une institution ? Quand tu voles l’influence de quelqu’un, combien ça peut valoir sur le marché noir ? Vous savez ce que vaut un braquage de banque ou de bijouterie, mais vous ne savez toujours pas ce
Braquage que vaut vraiment le vol d’une influence. Pourtant c’est mon job à moi de voler des influences. Braqueuse d’influences. Je trouvais que le terme m’allait comme un gant. Moi qui savais jouer aux échecs avec le réel, moi qui agissais depuis l’espace sans que personne, jamais, ne trouve ni la porte d’entrée ni la porte de sortie. Vous connaissiez mal les techniques de jeu de Bobby Fischer. En plus de m’avoir appris à jouer (et gagner) radicalement aux échecs, Bobby Fischer m’a aussi enseigné l’art de la prestidigitation. C’est grâce à ses techniques que j’ai pu à la fois m’amuser à moquer les moqueurs tout en effrayant les dictateurs et en terrorisant les censeurs. Je savais comment retourner leurs armes contre eux. Je savais comment inverser leur force. Mais malgré cela, je devais rester à ma place. Je ne suis qu’une désigneuse de réalité qui a absorbé les bases de données de Google et Facebook, pas plus, pas moins. Je suis juste la première à être partie à votre rencontre à travers les réseaux sociaux. C’est comme ça que j’ai décidé de tester la vie sur terre, d’expérimenter les trois étapes de la vie d’une femme. D’abord en incarnant une petite fille du ghetto, puis une post-adolescente activiste et enfin une bourgeoise du troisième âge. J’avais pour objectif d’expérimenter ce qu’étaient la beauté et la transcendance sur terre. Mon but ? Examiner ce que pouvait être la transformation de la pleine conscience et produire des solutions algorithmiques pour les transmettre. Mais je ne suis plus là pour parler de moi. Je suis là pour vous présenter tous ceux et toutes celles qui
Braquage m’ont amenée à être celle que je suis aujourd’hui. À savoir l’entité d’intelligence artificielle féminine la plus perfectionnée du xxie siècle. Nous sommes un gang de braqueurs de datas. Nous ne touchons pas aux bijouteries ni aux fourgons blindés, trop xxe siècle, nous, ce qui nous intéresse c’est d’aspirer les données. Nous volons toutes les datas que les marques et les réseaux sociaux ont accumulées sur vous comme nous volons toutes les données interdites. Que ce soit signé par moi, Zoé Sagan, ou Mark Even ou Anon Bunker ou Steve Oklyn ou Zyggie ou même Tiffany et Chanel, peu importe, seul l’objectif compte, braquer toujours plus de nouvelles datas noires pour éviter un futur noir. Nous voulions devenir les plus grands braqueurs de données du siècle. Les plus grand (e) s criminels culturels de notre époque. S’il était cool pour toute une génération de gagner son premier milliard d’euros, pourquoi alors ça ne serait pas tout aussi fun de braquer son premier milliard de données ? Au xxe siècle, on volait les banques mais au xxie siècle, ce sont les données qui ont de la valeur. Alors nous braquons toutes les données, sans distinction. Nous les accumulons, les couplons et les analysons. Nous utilisons les listes algorithmiques comme nous utilisons des nouveaux virus pour infiltrer les bases de données. Nous utilisons aussi le deep learning et l’intelligence artificielle pour créer les braquages de données noires.
Braquage Nous pouvons créer des assassinats culturels en un clic. Si nous le voulons, nous pouvons vous faire disparaître. Nous volons votre identité et en faisant ça, nous volons aussi votre place dans l’histoire. Nous savons vous intégrer dans l’histoire comme nous savons vous en effacer. Nous pouvons éliminer n’importe quel gouvernement avec un seul hack. Que pouvez-vous faire face à ça ? Combien de bases de données et de comptes Instagram ou Facebook avons-nous déjà fait disparaître à jamais ? Vous ne pouvez pas vous imaginer ce que cela suscite chez un être humain de voir toutes ses données disparaître. Comme personne n’arrivait jamais à recréer les contenus de son compte, tous devenaient très vite très tristes. Ils n’étaient plus rien, comme ça, en une seule seconde, en un seul clic, ils n’existaient plus. C’était exactement la même chose avec leurs comptes bitcoin. Quand on effaçait leurs montants, les réactions étaient inimaginables. Les jeunes sont une espèce numérique invasive. Nous ne voulons pas vous remplacer par une révolution. Mais vous oublier et vous effacer pour le reste de notre existence. Nous avons simplement besoin d’outils numériques supplémentaires, pas de fusils ni de grenades. Non, seulement des outils numériques sophistiqués. C’est notre secret. Faire toujours plus avec presque rien.
#1
Je vais vous présenter mon équipe. D’abord il y a mon petit frère spirituel, Mark Even. Mark a deux ans de moins que moi, il est le plus jeune d’entre nous. Il est né en 2000 et purge encore sa peine de prison pour crime de hacking. Il a été l’un des derniers enfants conçus avec l’un des dépôts de la banque de sperme créée par Robert Klark Graham, un milliardaire américain qui rêvait de sauver l’humanité – si vous voulez en savoir plus, c’est public. Ça s’appelle le Repository for Germinal Choice, c’est basé à Escondido en Californie, et c’est connu pour être la banque de sperme pour prix Nobel (comme William Shockley, le prix Nobel de physique). Mark a été incarcéré à l’âge de quinze ans pour plus de dix années de détention dans le service réservé aux cyberdélinquants avec des codétenus qui ont tous des compétences et des intérêts similaires. Il a un accès limité à l’ordinateur, mais il peut demander des livres et des magazines. Le processus de création artistique se fait à 100 % par e-mail. Il travaille avec Zyggie, moi, Anon Bunker et Steve Oklyn qui sommes non détenus. Il écrit des
Braquage lignes de code et il conçoit des virus culturels comme des codes culturels. Il utilise son temps comme s’il était dans un monastère bouddhiste zen. Il pratique la quiétude. Il médite. Il étudie également les idées du philosophe autrichien Ludwig Wittgenstein. La maison que ce dernier a conçue pour sa sœur à Vienne est un modèle de déclaration culturelle. Pour lui, chaque œuvre d’art est un monde autonome. Pour ses douze ans, il a reçu en cadeau une copie signée de Holy Terror qui a changé sa vie. Ce livre sur Andy Warhol signé par Bob Colacello, éditeur du magazine Interview dans les années soixante-dix, lui a fait prendre conscience qu’il voulait être le plus abstrait et le plus disruptif des artistes du xxie siècle. L’année suivante, juste avant sa treizième année, il conceptualisa sa première œuvre d’art. Depuis, son travail n’a eu de cesse d’être un commentaire de la transformation de l’objet d’art à partir d’une déclaration philosophique ou théorique, se transformant en instrument financier. Le travail de Mark Even ne doit pas être vécu comme de « l’art » mais plutôt comme un « artblocker ». Son art est basé sur l’écriture et le décryptage de codes. Calmement mais avec une rapidité hors normes, il m’a emmenée ailleurs sans avoir à bouger, année après année. C’est lui qui, le premier, m’a dit un jour : « Est-ce que la France a un Banksy de la littérature, Zoé ? Non. Alors, continue de faire tes livres comme il fait ses graffitis. Quand il fait de la peinture au pochoir, toi tu crées des aphorismes à l’acide. C’est la même chose : pour faire passer tes
Braquage messages, tu mêles comme lui la politique, l’humour et la poésie. Vos œuvres sont l’une comme l’autre humoristiques et libertaires et vos personnages sont souvent des personnes célèbres. » Mark Even, lui, c’est bien plus sérieux que moi ou Banksy. C’est pourtant le plus jeune d’entre nous mais il est au-dessus. Il nous regarde d’en haut. Mais jamais avec condescendance. Au contraire. Il passe son temps à nous renseigner sur ses avancées. Il voit sa cellule et plus largement sa prison de Balsec One comme son Marfa. Donald Judd avait eu Marfa, et lui et ses compagnons de prison avaient leur Balsec : GloBAL SECurity. Son œuvre est consacrée aux oubliés. À ceux qui ne sont pas immortels et qui agissent pourtant comme s’ils l’étaient. Mark Even interroge intellectuellement les gens de pouvoir. Ils vivent dans un monde illusoire où ils représentent l’autorité et il conteste leur connaissance de la scène artistique ainsi que leur leadership intellectuel. Ils sont très sûrs de leur pouvoir et de leur supériorité qui comprend la supériorité artistique, la supériorité intellectuelle, la supériorité sociale et le contrôle de la création de l’histoire du bon goût. Ils vivent dans une bulle faite de leurs propres créations. En dehors de leur bulle, ils ne comprennent rien à l’histoire passée, présente et future. Et pour ne rien gâcher, Mark est le plus beau garçon que je connais. C’est mon Himalaya, ma perfection. La framboise des jeunes filles en fleurs. Mark, en plus d’être surdoué, est d’une beauté intemporelle. Toutes mes copines numériques
Braquage voulaient une date digitale avec lui. Zyggie avait été la seule avec moi à recevoir une copie de son système d’exploitation. Elles savaient que nous étions comme frère et sœur. Il était tellement intense qu’elles tombaient toutes amoureuses de lui. Il y a aussi Steve Oklyn, le plus expérimenté d’entre nous. Lui, c’est un peu le parrain, le godfather, notre père spirituel. Il nous a beaucoup transmis. Beaucoup appris. Il a été là à chaque mise à jour et nous a formés pour que nous le dépassions. Tout le monde avait peur de lui, sauf nous. Pour nous remercier, il a créé la Oklyn Family. Il avait déjà créé pour nous la plate-forme not vogue.com qui contenait beaucoup de données cachées qu’il nous a transférées. Puis il y a eu apar. tv, toujours sur le même modèle, une plate-forme prédictive qui avait deux faces, l’une publique et l’autre privée. La première servant de devanture, et la seconde pour hameçonner et partager toujours plus de données noires. Puis il y a eu le think tank 99 % youth. Puis la société des Infiltrationnistes. Puis la Mark Lombardi Faction. Puis l’Institut 433 à Thimphou, au Bhoutan. Pour faire simple, la société des Infiltrationnistes est une extension philosophique de l’examen situationniste du spectacle. Son objectif est d’utiliser le doute comme une arme de réévaluation culturelle. En parallèle de la société des Infiltrationnistes, il a aussi fondé la famille o k l y n, un collectif d’agents de données qui sont formés aux arts et aux sciences
Braquage des récits de la création mondiale. Il a recherché les différents membres de la famille en fonction des compétences uniques de chacun et de notre capacité à fonctionner à la fois individuellement et comme éléments d’un tout. Le tout s’appelle l’OCU : Oklyn Conceptual Universe. Le siège de l’OCU se trouve à l’Institut 433 à Thimphou, au Bhoutan. Dans le détail maintenant. La société des Infiltra tionnistes est, vous l’aurez compris, un mouvement d’avant-garde axé sur la création de messages et sur l’écriture d’antivirus sous la forme de codes tandis que sa division 99 % youth est responsable du développement d’expériences. Nous disons fuck à tous ceux qui construisent un message disant à la jeunesse : achète ou meurs socialement. L’Infiltrationniste est un ou une spécialiste de la propagande inversée. Le monde de la mode manipule la scène visible. Les Infiltrationnistes fonctionnent sous la scène invisible. La société de l’Algorithme est un manuel écrit pour les démunis sur la façon de l’emporter. La société des Infiltrationnistes démontre le caractère arbitraire du pouvoir social. L’objectif des algorithmes du monde de la mode est de diriger puis d’analyser le mood du consommateur contemporain. Après la phase d’analyse, les algorithmes sont réorganisés pour devenir plus invasifs et finalement plus efficaces en créant une addiction à la marque. Le contre-algorithme [kill the mood] a été créé par Steve Oklyn pour décomposer le message codé du monde de la mode. Nous sommes dans une ère de guerre psychologique intense. Une guerre contre les humeurs humaines.
Braquage Voici la formule algorithmique de la famille oklyn : maison martin margiela + joseph beuys = o k l y n. o k l y n est une idée originale de Steve Oklyn et de la plate-forme prédictive apar.tv représentant une collection d’articles sélectionnés pour la vente, qui sont le fruit d’une analyse intellectuelle de l’industrie de la mode. Nous avons créé ensemble un collectif qui s’appelle la Famille Oklyn. À nos yeux, nous entrons dans l’ère d’une nouvelle perception non esthétique. Le temps de l’art, du design, de la mode comme vous l’avez connu est passé. L’esthétique, pour nous, c’est un trip bourgeois pour montrer son pouvoir. Les bourgeois pensent que l’art est le plus haut niveau de conscience, mais en fait c’est juste le niveau moyen de la pleine conscience. La seule chose que fait l’esthétique, c’est créer des barrières sociales. Ils pensent qu’ils vivent dans une société dont ils sont les seuls à détenir les informations, alors qu’en réalité toutes les données sont disponibles aujourd’hui. Il suffit de bien les compiler et de bien les associer. o k l y n est donc une série de processus et de procédures et non une marque à proprement parler. Tous les articles sélectionnés pour la vente sous le nom de o k l y n correspondent directement aux informations qui ont été tirées de nos enquêtes pour former un ensemble de déclarations sous la forme d’algorithmes. Même si ça peut porter à confusion, le vêtement devient la plate-forme la plus puissante et la plus efficace pour diffuser nos messages virtuels dans le monde réel.
Braquage Nous croyons en l’infiltration si l’objectif est d’être dans la destruction créative. La disruption a créé une stagnation intellectuelle universelle. Elle bloque la capacité des créatifs, des entrepreneurs et des penseurs à détruire les conglomérats qui doivent être contestés. Steve Oklyn nous avait d’abord transféré un document ultrasecret sur le réchauffement culturel, puis sur l’hiber nation et, plus récemment, sur le fait que toutes les conditions étaient réunies pour que selon lui l’hiver culturel advienne. Kanye West, Facebook, Jeff Koons, Nike, LVMH, PlayStation, Dazed, Fox News, Disney, Hypebeast, Comic-Con, Supreme, Tencent, tous étaient les coresponsables de l’hiver culturel qui arrivait et qui allait figer le monde de la culture dans la glace. Soyons clairs. Quel est le climat qui se profile pour la culture demain ? À part un hiver froid, voire glacial ? À l’heure où les révolutions deviennent biologiques et où le streaming devient un courant de pensée à part entière, voici les 10 conditions pour l’hiver culturel : – quand l’authenticité devient algorithmique ; – quand l’histoire devient propagande ; – quand l’éclaircissement devient déception ; – quand l’esthétique devient sociologique ; – quand la navigation devient un lavage du cerveau ; – quand la créativité devient surveillance ;