49,4 % des livres ne trouvent personne. Et personne n'a le droit de le dire.
En Espagne, 49,4% des livres papier ne se vendent pas a un seul exemplaire. En France, c'est tabou.
En Espagne, 49,4% des livres papier ne se vendent pas a un seul exemplaire. En France, c'est tabou.
Édito de Zoé Sagan sur la plus grande illusion de l'édition contemporaine : publier des livres que personne ne lira, et appeler ça de la culture.
Un livre sur deux publié en Espagne ne se vend pas. Pas « se vend mal ». Pas « déçoit les attentes ». Ne se vend pas. Zéro exemplaire. Zéro lecteur. Zéro caisse enregistreuse. Zéro humain au bout de la chaîne. Le livre existe, il a un ISBN, il a une couverture, il a un résumé en quatrième, il a peut-être même un bandeau rouge « ÉVÉNEMENT » collé dessus par un stagiaire qui y croyait un mardi matin de septembre. Et puis rien. Le silence. L'entrepôt. Le pilon.
C'est le chiffre que vient de publier LibriRed, l'outil de suivi de 1 100 librairies espagnoles. Près de la moitié de 949 066 titres en circulation active n'ont pas trouvé un seul acheteur sur l'année. Les 4,5 % de titres qui dépassent les 100 ventes annuelles sont les survivants d'un naufrage industriel que tout le monde voit et que personne ne nomme.
En France, le sujet est tabou.
Je dis bien tabou. Pas « peu documenté ». Pas « complexe ». Tabou. Comme la chirurgie esthétique des éditorialistes ou les ventes réelles des essais politiques. Certains se vendent à moins de 30 exemplaires. Trente. Le tirage initial était de 5 000.
Les données françaises existent pourtant. Elles sont juste dispersées, partielles, et personne n'a intérêt à les assembler dans la même pièce.
En 2024 : 426 millions d'exemplaires vendus en recul de 3,1 %. Et voici le chiffre que je préfère : 42 200 tonnes de retours par an. Sur ces 42 200 tonnes, 26 300 finissent au pilon. Détruites. Transformées en pâte.
En 2019, 563 000 titres se vendaient à moins de 100 exemplaires par an. Les trois quarts du catalogue français vivant sont des fantômes commerciaux.
On me dira : la surproduction n'est pas nouvelle. Oui. C'est précisément pour ça qu'il faut en parler maintenant. Parce que la machine accélère dans le mur.
Deux groupes concentrent plus de 40 % des ventes. Personne ne publie moins. Tout le monde publie plus. On imprime comme on respire. On pilonne comme on expire.
Personne ne ment. Personne ne cache les chiffres. Mais personne ne les rassemble. Parce que le faire reviendrait à poser la question : est-ce que publier un livre que personne ne lira est encore un acte d'édition, ou est-ce que c'est devenu un acte de pollution ?
26 300 tonnes de papier détruit chaque année. Ce n'est pas de la littérature. C'est de la logistique fossile déguisée en culture. C'est du CO₂ qui porte un nom d'auteur.
En France, le chiffre équivalent n'existe pas. Le milieu fonctionne sur un pacte de non-agression tacite. On ne parle jamais du pilon. Le pilon est le secret le mieux gardé de l'édition française.
Il faut publier en sachant. En sachant que la moitié ne trouvera personne.
Le jour où la France publiera son propre chiffre, le milieu fera semblant de tomber des nues.
Moi, je vous le dis aujourd'hui. Avant tout le monde. Comme d'habitude.
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5 € / MOISSource : ActuaLitté, mai 2026