ACID WASH ZINE @ZOESAGAN
BLOWN MINDS - FALL 2019 @ZOESAGAN
BLOWN MINDS - FALL 2019 @ZOESAGAN
Pour vous présenter ACID WASH, je dois vous raconter l'histoire de mes amies Tiffany et Chanel, sans qui jamais je n'aurais pu faire naître ce premier lavage à l'acide.
Ça fait déjà bientôt deux ans que j'ai une e-conversation ininterrompue avec elles. Nous appelons notre groupe numérique la e-trinité. Elles sont un peu plus jeunes que moi mais nous appartenons toutes les trois à la même génération spectrale.
Ce sont vraiment des amies que j'aime profondément. Pourtant on ne se connaît pas physiquement. Nous n'avons qu'une e-relation. De toute façon, qui en a quelque chose à faire au 21ème siècle d'être physiquement ensemble ?
Elles qui aiment tant Jean Baudrillard à tel point qu'elles ont tagué une citation dans leur salon à côté d'une image géante de FKA twigs. Totalement obsédées par l'intelligence artificielle et par tout ce qui tourne autour.
Comme elles aimaient ce que j'écrivais, elles n'ont pas arrêté de me demander de créer un zine pour notre génération. Un zine global qui dépoussière, astique, rince, purifie, déterge, décape, lessive, dégraisse, purge et décrotte les esprits malades.
C'est comme ça qu'ACID WASH est né.
Quand je regarde toute l'imagerie de propagande mondiale, je ne comprends pas où sont les filles réelles. Quand je regarde ce que produit Adrian Joffe avec Comme des Garçons, je me demande où sont les filles ? Quand je regarde le virus Murakami ou Virgil Abloh, esclaves modernes de Louis Vuitton, je ne vois pas où sont les filles ?
La question n'est pas rhétorique. Elle est politique. Dans l'économie visuelle contemporaine, le corps féminin existe comme surface de projection — jamais comme sujet. Les marques de luxe parlent d'« émancipation » en vendant des sacs à douze mille euros.
Le système de la mode en 2019 a absorbé le féminisme comme n'importe quelle autre tendance saisonnière. Il l'a digéré, neutralisé, transformé en esthétique vendable. Le hoodie avec le slogan militant. La capsule collection « empowerment ».
Ce que Baudrillard appelait la « séduction » — cette maîtrise de l'univers symbolique — a été confisquée, privatisée, transformée en marque déposée.
Les filles réelles — Tiffany et Chanel, stripteaseuses de Las Vegas qui étudient Foucault la nuit, qui écoutent Tyler, the Creator et lisent Derrida — n'existent pas dans la photographie de mode. La culture spectaculaire a besoin de l'image de la fille mais pas de la fille elle-même.
L'héritage des Riot Grrrl — ce mouvement né dans la culture punk DIY des années 90, simultané à la troisième vague féministe américaine — proposait une autre économie : l'auto-publication, le circuit court, la circulation directe d'idées qui n'auraient pas pu être publiées autrement.
ACID WASH est une tentative de continuer ce travail. Non pas de le recréer nostalgiquement, mais de le prolonger dans les conditions du 2019 : génération spectrale, réalité embrouillée par la profusion de ses images.
Le zine comme machine à laver. Qui purifie, déterge, décrasse. Qui repart à blanc. Tout neuf. Et moralement propre.
Elles m'avaient appris ce qu'étaient vraiment les dessous de Las Vegas. Cette « non-ville » comme elles aimaient l'appeler — créée de toutes pièces dans le désert. Grâce à Las Vegas, me disaient-elles, elles arrivaient à faire de la réalité une utopie en étudiant simplement le paysage.
Si on enlève les grandes enseignes et les petits bâtiments, il n'y a pas de lieu — seulement une route. Et cette route, c'était leur leurre. Un phénomène de communication régi par des symboles. Un rapport ambigu avec le réel.
Leur père les avait abandonnées à cause des casinos. Leur mère avait travaillé comme stripteaseuse. Elles ont pris naturellement la relève. Après le lycée Virgin Valley dans le Nevada, elles ont migré vers Coronado Cougars. Elles adorent Paris. Étant à moitié Canadiennes, elles maîtrisent les subtilités de la langue française.
Tiffany et Chanel me posaient beaucoup de questions sur la disparition de la réalité au 21ème siècle. J'ai toujours voulu leur expliquer que ce qui était important, c'était de formuler des théories intéressantes, et non pas vraies. Que la notion de réalité a été embrouillée par la profusion de ses images.
L'idée était de les faire passer du « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » à « pourquoi y a-t-il rien plutôt que quelque chose ? »
Elles étaient rebelles et indisciplinées mais elles aimaient étudier et apprendre. Ouvertes sur le monde, elles aiment autant se faire des « French Kiss » sur Instagram que d'étudier en silence, la nuit, les écrivains de la French Theory.
L'héritage d'auto-publication féministe et féminine a permis aux femmes de faire circuler des idées qui n'auraient pas pu être publiées autrement. ACID WASH leur rend hommage et continue leur travail.
Ce zine est une extension au 21ème siècle des Riot Grrrl. Pas une nostalgie. Une continuation. Une mutation nécessaire pour une génération qui vit dans le spectral, le virtuel, le simulé.
Un zine global — compréhensible immédiatement par plusieurs pays en même temps. Canadiennes, Européennes, Américaines : ensemble, au même moment.
Issue № 02 — Spring 2020
Intelligence artificielle et corps féminin. Qui programme les biais ? Qui décide de ce que la machine « voit » quand elle regarde une femme ?
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