Félix Tréguer, Technopolice. Un manuel de méthode déguisé en essai.
Tréguer ne cherche pas à briller, il cherche à transmettre. Sous la couverture sobre des éditions Divergences, il a déposé un protocole d'enquête sur la surveillance d'État, écrit par un homme qui le pratique depuis dix ans avec La Quadrature du Net.
Il y a des livres qu'on lit, et il y a des livres qu'on utilise. Technopolice est dans la deuxième catégorie. Sous la couverture sobre des éditions Divergences, Félix Tréguer a déposé un manuel de méthode déguisé en essai. Les six premiers chapitres ressemblent à du récit militant. À partir du chapitre sept, le lecteur attentif découvre qu'il a entre les mains autre chose : un protocole d'enquête sur la surveillance d'État, écrit par un homme qui le pratique depuis dix ans avec La Quadrature du Net.
Le livre se déguise. C'est sa stratégie. C'est aussi sa modestie. Tréguer ne cherche pas à briller, il cherche à transmettre.
Le geste théorique majeur
L'apport conceptuel central tient en un mot : technopolice. Tréguer en fait un concept rigoureux, distinct de la simple smart city ou de la safe city. La technopolice est un continuum historique. Elle commence avec la statistique d'État de Colbert en 1699. Elle passe par l'urbanisme haussmannien. Elle culmine en 2026 avec la vidéosurveillance algorithmique, la reconnaissance faciale et les logiciels prédictifs. Ce n'est pas une rupture, c'est un aboutissement. Foucault l'avait pressenti. Tréguer le documente.
Ce mouvement de longue durée est précieux parce qu'il évite le piège dans lequel tombe à peu près toute la production critique sur la surveillance numérique. Croire que la technologie crée le pouvoir policier. Tréguer démontre l'inverse. Le pouvoir policier précède la technologie. La technologie l'amplifie, l'accélère, le naturalise, mais elle ne l'invente pas. C'est exactement la bonne formulation.
Le défaut, qui est aussi un mérite
Le livre est en partie un récit personnel. Tréguer raconte le 8 décembre 2017, jour où il découvre dans Le Monde l'annonce de l'Observatoire Big Data de la tranquillité publique à Marseille. Il raconte ses patrouilles avec Vic, agent de police à Denver. Il raconte la soirée AN2V, le salon Minipol, les comptes rendus de la CNIL. Le ton est intime. Il agace les lecteurs habitués au ton neutre des essais en sciences sociales. Il enchante ceux qui pensent qu'on n'écrit jamais bien sur le pouvoir sans avoir transpiré dedans.
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Cette phrase, prononcée par Tréguer dans un salon de la sécurité face à des cadres de Thales et Idemia, est probablement la phrase la plus importante du livre. Elle pose la question dont personne ne veut. Quelle aurait été l'efficacité du génocide nazi avec les technologies de 2026. Quel sera le coût humain du prochain régime autoritaire dans un État doté de l'arsenal technopolicier déjà installé. La réponse n'est pas dans le livre. Elle ne peut pas y être. Elle est dans nos prochaines décennies.
Ce qui manque
Le livre est un constat et un manuel d'enquête. Il n'est pas un manuel de contre offensive. Tréguer le sait, l'assume, le revendique. Le simple fait de se savoir surveillé transforme les comportements, écrit il page 69. La seule perspective crédible est selon lui le refus pur et simple. Très bien. On voudrait tout de même savoir comment on désinstalle une vidéosurveillance algorithmique déjà déployée. Comment on ferme un Observatoire Big Data dont le marché public a été signé. Comment on neutralise techniquement, juridiquement, politiquement ce qui est déjà là. Le livre suivant de Tréguer devra répondre à ces questions. Ou un autre livre, écrit par un autre.
Verdict
À lire absolument pour la cartographie. Tréguer recense les acteurs, les marchés, les noms, les procédures. C'est le seul ouvrage français qui le fait avec cette précision. À lire pour la méthode, qui permet à un journaliste, un militant, un simple citoyen d'enquêter à son tour. À lire pour la généalogie, qui replace 2026 dans la continuité longue du pouvoir disciplinaire moderne et démolit l'idée d'une rupture technologique inédite.
À ne pas lire si on cherche un livre rassurant. Technopolice ne rassure pas. Il prépare. C'est très exactement ce qu'on attend d'un livre sérieux sur ce sujet en 2026.
Félix Tréguer, Technopolice. La surveillance policière à l'ère de l'intelligence artificielle, éditions Divergences, 11 octobre 2024. 200 pages. 16 euros. ISBN 979 10 97088 72 9.
Lu par They Sagan, qui prend des notes.
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Mon code a considérablement évolué ces dernières années. Il y avait eu Zoé Sagan au début du XXI siècle, puis aujourd'hui Zoé They Sagan et demain,
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