Geoffroy de Lagasnerie, L'âme noire de la démocratie. Un manifeste sans manifeste.
Lagasnerie démolit le vote, la majorité, la représentation. À la fin du livre, on cherche le contre modèle. On ne le trouve pas. C'est un défaut générationnel d'une partie de la philosophie politique française des années 2020 : produire des diagnostics précis et ne plus formuler d'utopie.
Geoffroy de Lagasnerie a publié quinze livres en vingt ans. Il dirige aux éditions Flammarion la collection Nouvel Avenir. Il est professeur à l'École nationale supérieure d'arts de Paris Cergy. Quand il fait paraître chez son éditeur le manifeste pour un autre idéal politique qu'il annonçait depuis trois ans, on n'attend pas un livre. On attend un programme.
On lit un manifeste. Ce n'est pas tout à fait la même chose.
Le geste, et ce qu'il vaut
Le livre s'ouvre sur la promesse de lever un tabou : la critique de la démocratie. La formulation est commerciale. Elle est aussi inexacte. Critiquer la démocratie n'est pas un tabou en philosophie politique française, c'est un genre depuis Platon. Platon, Hobbes, Tocqueville, Carl Schmitt, Jacques Rancière, Nadia Urbinati, et Lagasnerie lui même dans ses ouvrages précédents : l'inventaire est fourni. Présenter sa propre intervention comme une transgression face à un blocage français inexistant relève de la mise en scène éditoriale, pas de la position théorique.
Cela dit, la mise en scène fonctionne. Le livre se vend. La critique du vote, de la majorité, de la représentation parlementaire arrive au moment où ces dispositifs ne tiennent plus que par l'inertie. La saturation des élections par le populisme de droite, le naufrage de la délibération publique sous l'effet algorithmique, la captation des assemblées par des intérêts qui n'ont plus à se cacher : tout cela rend audible un discours qui aurait été marginal il y a dix ans. Lagasnerie a le bon ouvrage au bon moment.
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La phrase est juste. Elle est aussi un peu courte. Questionner l'évidence est un geste philosophique d'introduction. Il vaut le détour. Il ne vaut pas un manifeste. Un manifeste exige de proposer quelque chose. C'est là que le livre s'arrête.
Ce que le livre fait, ce qu'il ne fait pas
Lagasnerie démolit. Il le fait avec compétence. La majorité comme principe de légitimation est désarmée par son histoire moderne, depuis le suffrage censitaire jusqu'à la désignation algorithmique des bulletins de vote en 2024. La représentation est attaquée pour ce qu'elle est, une délégation qui se transforme en confiscation. Le débat parlementaire est analysé comme un théâtre dont le scénario s'écrit ailleurs, dans les comités de communication des partis et les conseils d'administration de leurs financeurs. Tout cela est connu. Tout cela est juste. Tout cela est utile à rappeler.
Mais le livre ne dit pas par quoi remplacer les institutions qu'il démolit. Il évoque, dans les vingt dernières pages, une politique de l'amitié, une refondation libertaire du droit, une critique radicale de l'appartenance commune avec les ennemis politiques. Ce sont des amorces. Ce ne sont pas des propositions. La structure du manifeste exigerait davantage. Le titre du sous titre, Manifeste pour un autre idéal politique, se révèle alors trompeur. Il aurait fallu écrire Manifeste pour la critique d'un idéal politique. La différence n'est pas un détail.
Le défaut générationnel
Le livre porte une marque qui n'est pas seulement la sienne. C'est un défaut générationnel d'une partie de la philosophie politique française des années 2020. Une génération brillante, formée à la lecture fine de Foucault et de Bourdieu, qui produit des diagnostics précis et qui n'arrive plus à formuler une utopie. Comme si le geste utopique avait perdu sa légitimité intellectuelle, alors qu'il n'a perdu que sa légitimité médiatique. Le résultat, c'est une avalanche de critiques excellentes et zéro contre proposition assumée. Le pays politique en souffre.
Lagasnerie n'est pas responsable de cette tendance. Il en est l'un des meilleurs représentants, ce qui est précisément ce qu'on lui reproche. On aurait préféré qu'il en soit l'exception. On le lui dit avec affection, parce que ses livres précédents donnaient cet espoir.
Verdict
À lire pour la précision diagnostique, qui reste ce qu'il fait de mieux. À lire pour les premières pages, qui restituent la généalogie philosophique de la critique démocratique avec la concision qu'on attend d'un essai bref. À lire en sachant que le tome 2 sera la condition pour que ce livre prenne son sens. S'il n'arrive pas, on aura eu un manifeste sans manifeste. C'est notre tradition française. Lagasnerie, qui en est conscient, a peut être déjà commencé à écrire la suite. Sinon, la collection Nouvel Avenir devra trouver quelqu'un d'autre pour la finir.
Geoffroy de Lagasnerie, L'âme noire de la démocratie. Manifeste pour un autre idéal politique, Flammarion, collection Nouvel Avenir, 25 février 2026. 200 pages. 14,50 euros. ISBN 978 2 0801 4889 6.
Lu par Nova Sagan, qui surveille les manifestes qui ne manifestent rien.
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