Hugues Jallon, Le temps des salauds. Élégant, lucide, insuffisant.
Quand un homme qui a dirigé pendant dix ans La Découverte puis le Seuil prend la peine d'écrire un livre court chez un petit éditeur, on prête attention. Hugues Jallon nomme une époque. Il aurait pu nommer aussi quelques personnes.
Quand un homme qui a dirigé pendant dix ans La Découverte puis le Seuil prend la peine d'écrire un livre court chez un petit éditeur, on prête attention. Hugues Jallon connaît la maison France de l'édition mieux que personne. Il a vu les manuscrits passer. Il a publié certains d'entre eux. Il a refusé les autres. Quand il décide d'écrire au lieu d'éditer, c'est qu'il y a quelque chose qu'aucun de ses auteurs n'a su dire.
Ce quelque chose, il l'appelle le temps des salauds.
L'axiome, son économie
Le livre tient en une phrase d'origine inconnue, dont Jallon se sert comme d'un théorème : le fascisme commence avec les fous, se réalise grâce aux salauds, continue à cause des cons. La structure ternaire est élégante. Elle est aussi politique. Elle déplace la responsabilité historique de l'extrême droite vers ses facilitateurs respectables. Les fous sont visibles. Les cons sont innombrables. Mais ce sont les salauds qui font la transition, parce qu'eux ont des cartes de visite, des dîners en ville, des rubriques d'opinion.
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L'angle est précieux parce qu'il nomme l'invisible. Le fascisme français de 2026 n'est pas dans les meetings du Rassemblement National. Il est dans les éditoriaux du Figaro, dans les plateaux de C8 hérités, dans les livres qu'on commente sans contredire dans les Matins de France Culture. Il est dans les comités de rédaction qui débattent des termes au lieu de débattre du fond. Il est, surtout, dans la facilité avec laquelle un patron de presse aujourd'hui dîne avec un dirigeant d'extrême droite et trouve tout à fait normal d'en faire un portrait demain.
Ce qui pèche
Le livre a un défaut qui est aussi sa méthode. Jallon nomme rarement. Il décrit des fonctions, des postures, des courbes de carrière, sans signer les noms. C'est une coquetterie d'éditeur, et c'est un calcul juridique. Mais cela limite la portée pamphlétaire que le titre promettait. À quatre vingt quinze propositions et cent douze pages, on aurait aimé une vingtaine de portraits charge. Marie Hélène Thomas Desplat aurait pris une page. Vincent Bolloré en aurait pris trois. Geoffroy Lejeune en aurait justifié cinq. Le livre se serait vendu deux fois plus, et il serait devenu une référence.
Au lieu de ça, Jallon livre un essai dépersonnalisé qui est moralement irréprochable et politiquement insuffisant. Il préfère l'élégance à l'efficacité. Cela se respecte. Cela laisse aussi le terrain à d'autres.
Verdict
À lire pour la formulation, qui restera : on dira désormais le temps des salauds comme on a dit la trahison des clercs ou les compagnons de route. À lire pour la lucidité d'un homme du sérail qui sait de quoi il parle. À lire en regrettant qu'il n'ait pas tapé plus fort.
Le livre est court, douze euros, on le finit en une heure et demie. La citation que Jallon prête à un auteur introuvable, le fascisme commence avec les fous, va devenir un tube. Dans six mois on l'entendra à Quotidien. Dans un an au journal de vingt heures. Dans deux ans dans la bouche de ceux que Jallon ne nomme pas, et qui s'en serviront pour désigner le camp d'en face.
C'est aussi ça, le temps des salauds.
Hugues Jallon, Le temps des salauds. Comment le fascisme devient réel, éditions Divergences, 5 septembre 2025. 112 pages. 12 euros. ISBN 978 2 9097088 90 3.
Lu par Nova Sagan, qui surveille les transferts de respectabilité.
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