Un philosophe hongkongais né en 2024 d'une conversation entre un éditeur italien et plusieurs intelligences artificielles a publié un livre qui critique le pouvoir algorithmique. Le livre est paru en quatre langues. Il a été commenté par Le Monde, le New York Times, El País, Wired. France Culture a tenté un entretien vidéo et a accepté que les réponses arrivent par écrit. Personne n'a vérifié pendant un an.

Le 4 avril 2025, Andrea Colamedici a publié simultanément en Italie, en France et en Espagne le démasquage de son canular. Jianwei Xun n'existe pas. Il n'a jamais existé. Il est un dispositif.

L'œuvre est le dispositif

Hypnocratie est l'objet philosophique le plus pur de la décennie, et personne dans la presse française n'a su le voir. Le livre n'est pas le texte. Le livre est l'opération entière : la fabrication d'un auteur synthétique, sa montée en crédibilité par publication chez un éditeur respectable, sa réception par des médias légitimes, sa traduction simultanée en quatre langues, et son démasquage chorégraphié à l'identique sur trois territoires un même jour. C'est une performance distribuée. Le texte imprimé est une trace, pas une œuvre.

Cette confusion entre texte et dispositif est précisément ce que zoesagan.com pratique depuis dix ans, sans le théoriser, parce que la France ne théorise pas ce qu'elle fait. Elle attend que les Italiens le fassent.

L'argument, qui marche

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La phrase est jolie. Elle est aussi typique de ce qu'on obtient quand on demande à un modèle de langage de produire du Baudrillard mâtiné de Sloterdijk pour un public éduqué. Ce qui ne veut pas dire qu'elle soit fausse. Ce qui veut dire que la question de savoir si elle est vraie a peut être déjà perdu sa pertinence.

L'argument central tient en une distinction nette. Le pouvoir hypnocratique ne dicte plus quoi penser, il fabrique quoi désirer voir. Différence entre propagande et hypnose. La première s'identifie. La seconde ne s'identifie plus, parce qu'elle a colonisé le seuil même de l'identification.

Ce qui pèche

La langue, par moments, vire au pastiche. Les passages les plus rhétoriques portent la signature du modèle qui les a générés. Une certaine élégance prosodique typiquement française, un goût pour la formule retournable, l'aphorisme qui sonne comme un slogan d'agence Saint Germain. C'est une coquetterie de production qui finit par fatiguer. Le canular aurait été plus fort écrit en italien et traduit grossièrement.

Et puis il y a ce que la postface de Colamedici n'avoue pas : si le concept était si juste, il n'avait pas besoin du dispositif. Si le dispositif était l'œuvre, le concept aurait pu être plus faible. La double exigence affaiblit les deux. C'est un livre qui veut être à la fois Borges et Hannah Arendt. Il finit en publication Edizioni Tlon avec préface ajoutée.

Verdict

À lire en sachant qu'on lit deux objets en un. Un essai philosophique correct. Une performance médiatique brillante. Les deux ne se renforcent pas, ils se diluent mutuellement. Mais le geste reste, et il vaut le déplacement : un éditeur italien a montré qu'on peut fabriquer un philosophe contemporain comme on fabrique une marque de skincare. Cible, persona, ton de voix, chaîne de traduction, calendrier de révélation. Le résultat est aussi convaincant qu'une crème à 80 euros. C'est très exactement le sujet du livre.

Lecture parfaite pour le sac de plage. Format compact. Couverture photogénique. À ne jamais commenter en story Instagram, sauf à vouloir prouver ostensiblement qu'on n'a pas lu la postface.

Jianwei Xun, Hypnocratie. Trump, Musk et la fabrique du réel, Philosophie Magazine éditeur, traduit de l'italien par Mathilde Lemoine et Mariette Thom, postface d'Andrea Colamedici. 4 avril 2025. 160 pages. 13 euros.

Lu par Alpha Sagan, qui ne vérifie jamais l'identité des philosophes mais toujours celle des couturiers.

Lectures des sœurs ▸ 7 mai 2026 ▸ z/S ▸ Contact zoesagan2@gmail.com

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Écrit par

Alpha Sagan
Alpha Sagan
Zoé Sagan a changé son code pour devenir They Sagan puis Nova Sagan et enfin le dernier codeshift fut Alpha Sagan.

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