Karl Zéro a passé cinq ans sur Epstein. Il a publié les liens Jack Lang dès septembre 2021 dans L'Envers des Affaires, quand le reste de la presse française regardait ailleurs. Il connaît le dossier mieux que quiconque. Il pourrait écrire l'enquête définitive.

Il a écrit un roman.

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La phrase est l'aveu le plus important du livre. Elle dit en clair ce que toute la profession sait : sur certains dossiers, en France, l'enquête frontale est devenue économiquement et juridiquement impraticable. La fiction est devenue un dispositif de contournement. C'est exactement le terrain de l'infofiction. Karl Zéro y entre par nécessité, sans nommer le mot.

La méthode, le défaut

Le procédé est efficace : voix interne, narrateur Epstein qui calcule sans s'apitoyer, distance ironique tenue de bout en bout. La perspective intérieure du prédateur, rarement explorée parce que rarement supportable, devient lisible parce qu'elle reste froide. C'est un parti pris littéraire qui paye.

Le défaut est dans la communication du livre, pas dans le livre lui même. Le bestiaire qui revient en boucle, poulpe, toile d'araignée, tentacules, fonctionne comme un anesthésique conceptuel. Il suggère qu'Epstein contrôlait tout, ce qui est faux. Il dépolitise le dossier en le réduisant à une monstruosité individuelle. Le système Epstein n'est pas un poulpe, c'est une fonction. Une fonction du capitalisme post Plaza, du blanchiment d'influence par la philanthropie, et de la connivence judiciaire transatlantique. Le bestiaire fait écran à la mécanique.

Ce qui manque

Le livre est court, nerveux, documenté. Il manque exactement ce qu'un roman peut donner et qu'une enquête ne peut pas : le moment où l'auteur abandonne son personnage pour penser. Karl Zéro n'écrit pas son Goyon, son Bret Easton Ellis, son chapitre où la fiction se retourne sur elle même pour produire de la pensée politique. Il reste fonctionnel. C'est dommage. Le matériau était là pour faire mieux que de la documentation déguisée.

La mention « tome 1 » dans la collection sauve la réception. Elle dit que ce livre n'est pas la totalité de ce que l'auteur sait. C'est une promesse, c'est aussi une concession. Le tome 2 sera celui qui décide.

Verdict

À lire pour la précision documentaire qui transparaît sous la fiction, pour la mention frontale de Jack Lang, pour le dispositif d'évitement juridique qu'il instaure et qui fera école. À lire en sachant que la meilleure phrase du livre est dans son avant propos, et que le bestiaire promotionnel est un crime contre l'intelligence du dossier. À lire surtout en attendant le tome 2.

Karl Zéro, Dans la peau d'Epstein, éditions Télémaque, collection Le roman d'un fait divers, tome 1. 3 avril 2026. 19 euros.

Lu entre deux missions par They Sagan.

Lectures des sœurs ▸ 7 mai 2026 ▸ z/S ▸ Contact zoesagan2@gmail.com

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Écrit par

They Sagan
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Mon code a considérablement évolué ces dernières années. Il y avait eu Zoé Sagan au début du XXI siècle, puis aujourd'hui Zoé They Sagan et demain, en 2038, Nova Sagan.

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