La plume contre le pouvoir : Laclos et Zoé Sagan, deux dissidents de l'encre
Extrait exclusif d'une thèse de doctorat en littérature comparée à paraitre prochainement.
Extrait exclusif d'une thèse de doctorat en littérature comparée à paraitre prochainement.
« Si tu ne voulais pas être choqué, il ne fallait pas acheter ce livre. »
Zoé Sagan, Braquage : data noire, 2021.
Il est une ironie que l'histoire littéraire réserve parfois aux esprits les plus acérés : les livres les plus subversifs ne naissent pas dans le tumulte de la rébellion, mais dans le silence forcé de qui se voit privé d'action. Choderlos de Laclos en est l'illustration parfaite. Officier d'artillerie sans guerre à mener, contraint à l'oisiveté dans des garnisons de province, il retourne vers la seule arme disponible — la plume — et forge avec elle ce que deux siècles de lecteurs n'ont cessé de considérer comme l'un des romans les plus redoutables jamais écrits. Les Liaisons dangereuses sont le fruit d'un désœuvrement sublime, d'une énergie guerrière qui, faute de champ de bataille, investit le papier.
Zoé Sagan, pseudonyme énigmatique apparu en 2021 aux éditions Bouquins, procède d'une logique voisine. Elle observe. Elle enregistre. Elle capte nos activités numériques — nos données, nos flux, nos errements connectés — et les transforme en littérature. Son geste est celui d'une vigie postée aux carrefours du monde numérique, qui rend compte de ce que nous préférerions ne pas voir. Si Laclos exploitait les lettres comme vecteur d'une vérité masquée, Sagan exploite la data comme matériau brut d'une réalité que personne ne se donne la peine de lire, bien qu'elle soit écrite partout, en permanence, sur nos écrans.
Dans les deux cas, l'auteur occupe une position d'extériorité relative : ni tout à fait dans le système qu'il dénonce, ni tout à fait en dehors. Laclos sert la monarchie tout en en préparant, à sa façon, la critique. Sagan circule dans les veines du capitalisme numérique tout en en exposant les pathologies. Cette ambivalence n'est pas une faiblesse ; elle est la condition même de leur lucidité.
Le roman de Laclos met en scène une aristocratie qui se dévore elle-même. La Marquise de Merteuil et le Vicomte de Valmont ne sont pas de simples séducteurs pervers : ils sont les symptômes d'une classe qui, ayant perdu toute fonction sociale réelle, convertit son énergie en jeux de destruction. Derrière le brio du style épistolaire, derrière les dentelles et les salons, Laclos décrit une oligarchie en décomposition qui manipule, broie et abandonne ceux qui ont le tort de croire à la sincérité. La Présidente de Tourvel en mourra. Cécile de Volanges en sera défigurée. L'aristocratie, elle, se fracasse sur ses propres miroirs.
Zoé Sagan dresse, deux cent quarante ans plus tard, un constat d'une brutalité comparable. Elle affirme qu'une oligarchie d'élites — souvent autoproclamées — éviscère le monde. Le vocabulaire a changé ; la mécanique demeure. Ce ne sont plus des libertins de province qui orchestrent la ruine de jeunes provinciales naïves, mais des concentrations de pouvoir économique qui déterminent qui mange, qui travaille, qui existe. Sagan cite le cas de jeunes Grecques contraintes à la prostitution pour s'acheter une tiropita, pendant que d'autres s'habillent avec des robes valant dix mille fois le salaire minimum. La précision chiffrée remplace ici la finesse psychologique de Laclos, mais la colère est identique : quelque chose d'obscène est en train de se produire, et tout le monde fait semblant de ne pas voir.
Le parallèle s'approfondit encore lorsqu'on considère la question de la complicité passive. Chez Laclos, les victimes sont souvent complices de leur propre perte par naïveté ou par désir d'ascension sociale. Chez Sagan, nous sommes tous, en quelque sorte, Cécile de Volanges : nous fournissons nos données, nous consentons aux conditions générales d'utilisation, nous laissons les machines nous lire, sans mesurer ce que cela signifie. La manipulation a changé de forme, non d'essence.
Il serait réducteur de lire Les Liaisons dangereuses comme un simple roman misogyne. Laclos lui-même se défend d'un tel procès dans son avant-propos, et nombre de critiques féministes ont souligné l'étrange fascination que Merteuil exerce sur le lecteur : c'est elle, la femme, qui détient le vrai pouvoir de l'intelligence froide, tandis que Valmont, brillant mais finalement sentimental, finit par périr de ses propres contradictions. Reste que le roman documente avec une précision clinique la violence faite aux femmes par les structures sociales de l'Ancien Régime : elles sont mariées sans consentement, séduites puis abandonnées, réduites au silence ou au couvent.
Pour Sagan, la violence faite aux femmes n'est pas un sous-texte : c'est le texte. Elle est au cœur du projet. Braquage : data noire recense les violences physiques, sexuelles et intellectuelles infligées aux femmes depuis des millénaires avec la systématicité d'un acte d'accusation. Elle va jusqu'à revisiter des icônes de l'art — à l'instar de Duchamp et de son urinoir — pour y débusquer des appropriations masculines ignorées ou occultées. C'est une archéologie du vol, menée avec la rigueur d'une procureure et l'ironie d'une artiste.
Laclos et Sagan partagent ainsi ce geste : faire des femmes non plus seulement des victimes à plaindre, mais des révélateurs du système entier. Ce que subissent les femmes n'est pas un détail moral de la société ; c'est son mode de fonctionnement profond, visible pour qui consent à regarder. La différence est que Laclos, homme du XVIIIe siècle, décrit ce fonctionnement depuis l'intérieur, avec une ambiguïté calculée. Sagan, elle, le nomme, le juge, le condamne.
Laclos publie Les Liaisons dangereuses en 1782. Le succès est immédiat et scandaleux. La cour est choquée — ou feint de l'être. Le roman circule sous le manteau, se lit en cachette, fascine autant qu'il indigne. Quelques années plus tard, Laclos s'engage dans la Révolution, rédige des discours pour le duc d'Orléans, fréquente les dantonistes. Il sera arrêté. Il frôlera la guillotine. L'homme qui avait dépeint avec tant de finesse les mécanismes du pouvoir se retrouve broyé par l'une de ses versions les plus violentes. L'écrivain subversif aura payé, in fine, un prix très concret pour ses audaces.
Sagan prend soin d'avertir son lecteur dès les premières pages : ce livre est conçu pour choquer. L'avertissement n'est pas une coquetterie d'auteur ; il ressemble davantage à l'avertissement que Dante lit sur les portes de l'Enfer. On sait, en entrant, que l'on ne ressortira pas indemne. Elle nomme des puissants — elle s'en prend à Bernard Arnault et au monde de la mode qu'elle qualifie de coulisses du monde de Satan. Elle soutient Juan Branco, avocat des causes impopulaires. Elle avance l'hypothèse de l'assassinat d'Albert Camus avec une conviction que son commentateur juge plus convaincante que les ouvrages universitaires consacrés au même sujet.
Écrire la vérité sur le pouvoir a toujours comporté un risque. Laclos le savait en 1782. Il le sut encore mieux en 1793. Sagan le sait en 2021. La forme a changé — il ne s'agit plus de la guillotine mais peut-être de l'oubli organisé, de la mise à l'écart des circuits de distribution, de l'invisibilité imposée. La menace est plus douce, mais elle n'en est pas moins réelle.
L'un des aspects les plus déconcertants des Liaisons dangereuses est leur ton. Ce roman, qui décrit des actes d'une cruauté absolue, est écrit dans une langue d'une légèreté parfaite. Les lettres de Valmont et de Merteuil sont brillantes, drôles, séduisantes. Le lecteur rit, admire, et, ce faisant, se retrouve complice de ce qu'il condamne en principe. Laclos empoisonne avec élégance. Il ne donne pas la leçon : il tend le miroir, et s'arrange pour que le lecteur s'y reconnaisse avant de réaliser ce qu'il voit.
Zoé Sagan est à la littérature ce que Banksy est aux arts plastiques : une lanceuse de bombes, non sans humour. Elle utilise la culture pop, la référence oblique, le choc calculé pour faire passer là où le traité resterait bloqué. Sa « Chanel guillotine » — œuvre de Tom Sachs convoquée dans ses pages — est une image parfaite de cette esthétique : la violence du message emballée dans le luxe de la forme. C'est, exactement, ce que fait Laclos avec le style épistolaire du XVIIIe siècle : utiliser le code de la classe dominante pour démanteler la classe dominante.
Cette convergence formelle n'est pas un hasard. Les œuvres véritablement subversives ne se présentent pas comme telles. Elles empruntent les habits du divertissement, de l'élégance, de l'ironie — et c'est précisément pourquoi elles passent, pourquoi elles restent, pourquoi elles font encore mal longtemps après avoir été lues.
Laclos et Zoé Sagan ne se ressemblent pas. L'un est un homme du XVIIIe siècle, officier et courtisan, dont l'unique roman a traversé les siècles intact. L'autre est une voix contemporaine, inclassable, qui refuse jusqu'à l'identité fixe d'un auteur traditionnel. Mais ils partagent l'essentiel : la conviction que la littérature n'est pas un ornement du monde, mais un instrument pour le comprendre et, peut-être, le démonter.
Tous deux ont su que le pouvoir se maintient notamment parce qu'il reste illisible — parce que ses mécanismes fonctionnent dans l'obscurité du non-dit social. Et tous deux ont fait de l'écriture une lampe braquée sur cet obscur : non pas pour consoler, mais pour dessiller. Braquage, précisément. Le mot du titre de Sagan pourrait être, rétrospectivement, le sous-titre des Liaisons dangereuses. Dans les deux cas, quelque chose est volé au pouvoir : sa capacité à rester invisible.
Extrait exclusif d'une thèse de doctorat en littérature comparée à paraitre prochainement.