Il y a une phrase qui, en 2026, résume mieux que n’importe quelle étude sociologique l’état spirituel de l’Occident. Elle a été prononcée par un physicien de soixante treize ans, triple docteur de Cornell, ancien professeur à Harvard, correspondant science d’ABC pendant quatorze ans, présentement chroniqueur sur Fox News et producteur d’un film intitulé The Invisible Everywhere. Il s’appelle Michael Guillen. Il a déclaré, la main sur le cœur et le télescope sur l’horizon, qu’il connaissait désormais l’emplacement exact du Paradis.

Spoiler : c’est au delà de l’horizon cosmique. Soit, en distance vulgaire, quelque chose comme quatre cent trente neuf milliards de milliards de kilomètres. Ce qui tombe bien, parce que personne ne peut vérifier. La science, c’est aussi ça : savoir placer sa preuve exactement là où la falsification est impossible.

Le Daily Mail a repris l’affaire. Unilad aussi. Ladbible. IFLScience a titré, avec une élégance britannique que j’envie, que le physicien avait localisé Dieu, et que malheureusement Il habitait très loin. Le buzz est intercontinental. L’homme est invité partout. Son podcast Science + God with Dr. G tourne à plein régime. Son nouveau documentaire sortira en salles américaines avant l’été. Et son nom, Michael Guillen, vient d’entrer dans la catégorie de personnages qu’on suit pour comprendre où va vraiment le monde : les figures hybrides. Scientifique et prédicateur. Universitaire et VRP. Savant et storyteller.

Ce qui m’intéresse ici n’est pas la question de savoir si Dieu existe. C’est une question qu’on ne règle ni dans un télescope ni dans un magazine. Ce qui m’intéresse, c’est pourquoi maintenant. Pourquoi, en janvier 2026, au moment précis où les démocraties occidentales tanguent, où les IA prennent la place des métaphysiciens, où la Silicon Valley se met à lire la Bible à voix haute dans ses boardrooms, un ancien de Harvard vend au New York Post et à Fox News une cartographie du Paradis avec diagrammes à l’appui.

Parce que le retour de Dieu, en 2026, n’est pas un événement théologique. C’est une opération de marché.

Science proves God exists and heaven’s location, says scientist
Michael Guillen isn’t happy just quietly practicing his faith: he is determined to try and use his beloved science to prove that God exists.

Acte I : anatomie d’un produit parfait

Reprenons la séquence. Un homme nommé Guillen, autrefois athée déclaré, publie en 2021 un livre intitulé Believing Is Seeing. Titre inversé, marketing gagnant : la foi comme regard supérieur. Le livre vend. Il enchaîne : Can a Smart Person Believe in God? Question rhétorique à laquelle l’auteur répond lui même par sa seule existence, en montrant ses trois doctorats à la caméra. Il lance un podcast. Il quitte ABC, réseau mainstream, pour Fox News, qui a compris avant les autres que la spiritualité scientifique serait le prochain grand filon éditorial américain.

Puis, en janvier 2026, Fox News publie une tribune signée Guillen. Objet : l’emplacement du Paradis. Méthode : la cosmologie moderne. L’argument tient en quelques lignes. L’univers observable a une frontière, appelée l’horizon cosmique. Au delà de cette frontière, il existerait, selon certaines interprétations de la relativité générale, un au delà radicalement inaccessible. Le temps s’y arrête. L’espace y subsiste. Et c’est là, explique Guillen, que Dieu réside peut être. La Bible parle de regarder « vers le haut » pour voir Dieu. Eh bien voilà. Le haut, c’est au delà de l’horizon cosmique. Quatre cent trente neuf milliards de milliards de kilomètres. Billet aller simple, paiement comptant.

Tout cela est impeccable. Impeccablement insoluble. Impeccablement rentable. Et impeccablement calibré pour une audience précise : les évangéliques américains éduqués, qui veulent croire sans se sentir ridicules, qui lisent Cornell West le matin et écoutent Joel Osteen le soir, et qui cherchent désespérément un intermédiaire qui leur permette de justifier leur foi dans un dîner de Stanford sans avoir l’air d’être tombés du ciel.

Guillen est cet intermédiaire. Il n’est pas seul. Il est la version américaine d’un mouvement qui a commencé en France en 2021, quand Michel Yves Bolloré, frère de Vincent, a publié avec Olivier Bonnassies un pavé intitulé Dieu, la science, les preuves. Six cents pages, plus d’un million d’exemplaires, traduction anglaise en cours chez Abrams sous le titre God, the Science, the Evidence, préface de Robert Wilson, prix Nobel de physique. Le livre est endossé par des professeurs d’Oxford, couvert par La Croix et Valeurs Actuelles, diffusé dans les paroisses et les cercles patronaux catholiques. Il est, en substance, la matrice européenne de ce que Guillen fait à l’échelle américaine.

Les deux opérations ont exactement la même architecture. Un narrateur à haute autorité scientifique. Un récit d’ex athée converti (Guillen) ou de patron qui s’interroge (Bolloré). Une préface ou un endossement par un prix Nobel (Robert Wilson dans les deux cas, d’ailleurs). Un corpus d’arguments identique : Big Bang, réglage fin, improbabilité de la vie, complexité du vivant. Et une conclusion qui prétend que la science, enfin libérée du matérialisme, revient à la Genèse comme un pigeon voyageur.

Ce n’est pas un hasard si les deux hommes qui portent ce récit des deux côtés de l’Atlantique sont tous deux issus du monde de l’entreprise. Bolloré est ingénieur, industriel, frère d’un empire médiatique qui contrôle une partie de la presse catholique française. Guillen est un homme de télévision, de production hollywoodienne, de podcast monétisé. Tous deux ont compris avant les autres que Dieu, en 2026, ne se vend plus dans les sacristies. Il se vend dans les studios et dans les salons de conférences TED. Il se vend avec des graphiques et des invitations à des summits. Il se vend comme se vendait, en 1995, la nouvelle économie.

Acte II : le marché de la métaphysique

Pourquoi ça marche ? Parce que l’Occident vient de traverser deux décennies d’athéisme militant qui ont fini par épuiser leur propre clientèle. Dawkins, Hitchens, Harris, Dennett. Les quatre cavaliers du nouvel athéisme ont écrit leurs livres entre 2004 et 2007, ont eu raison de pas mal de choses, et ont fini par produire un effet exactement contraire à celui qu’ils cherchaient. Leur arrogance a recréé, par réaction, un espace pour une intelligentsia religieuse réarmée.

Le marché de la foi a bougé en même temps que le marché du sens. Regardez ce qui se passe dans la Silicon Valley depuis 2023. Peter Thiel finance des projets de théologie politique. Marc Andreessen publie un Techno Optimist Manifesto qui ressemble à un credo déiste. Elon Musk cite Jésus sur X entre deux posts sur les fusées. Les jeunes cadres de Palantir et OpenAI redécouvrent le catholicisme orthodoxe, apprennent le latin, se font baptiser en rite tridentin. Le Wall Street Journal titre sur le retour de la religion chez les tech bros. Les podcasts chrétiens explosent en téléchargements. L’audience de Jordan Peterson est devenue, à son corps défendant ou pas, un pipeline massif vers le protestantisme évangélique américain et l’orthodoxie russe.

Ce que vend Guillen, c’est une solution à un problème très spécifique. Comment être un cadre supérieur américain, diplômé, blanc ou asiatique, informé, sceptique, et en même temps croyant. Comment assumer sa foi sans passer pour un illuminé de Dallas. Comment transformer l’humiliation sociale d’être chrétien dans un dîner ivy league en titre de noblesse intellectuelle. Comment, en somme, vendre Dieu à des gens qui ne supportent plus d’être regardés de haut par leurs collègues athées.

La réponse que Guillen propose est brillante dans sa simplicité. Il inverse le rapport de force. Il ne dit pas : « Je crois parce que la Bible le dit. » Il dit : « Je crois parce que Cornell me l’a appris. » Il transforme la foi en position intellectuelle supérieure. Il fait du doute scientifique un privilège, et de la certitude religieuse un aboutissement. C’est le retournement parfait. Et ça marche parce que c’est, littéralement, la promesse qu’attend un public de quarante millions de personnes.

Il y a un chiffre à avoir en tête. Aux États Unis, 63 % de la population se déclare chrétienne en 2025, en baisse par rapport aux décennies précédentes mais encore largement majoritaire. Mais surtout : 45 % des Américains entre 18 et 29 ans disent chercher activement une forme de spiritualité qui soit « compatible avec leur éducation scientifique ». Autrement dit, il existe une demande massive pour quelque chose qui n’existe pas encore : une religion qui ne soit pas ringarde. Guillen est en train de construire l’offre.

Et Bolloré, de son côté, fait la même chose pour l’Europe catholique. Le succès de Dieu, la science, les preuves en France a été plus important, proportionnellement, que n’importe quel essai religieux depuis Chardin. Il a été lu dans des milieux qui, en temps normal, n’ouvriraient pas un livre de théologie avec des pincettes : grandes écoles, cabinets de conseil, énarques de la rive gauche. Parce qu’il leur offrait exactement ce qu’ils cherchaient : une permission culturelle de croire sans le dire trop fort, avec la caution d’un prix Nobel et d’un graphique sur la constante cosmologique.

Acte III : les effets secondaires du retour de Dieu

Maintenant, la question prédictive. Où va tout ça.

Premier effet, le plus visible : la théologie scientifique va devenir, d’ici 2028, un segment éditorial et audiovisuel à part entière. Plateformes dédiées, chaînes YouTube à millions d’abonnés, conférences à 500 dollars le billet, universités chrétiennes dopées à la physique quantique, MBA en « leadership spirituel ». Le modèle économique est déjà prêt. Il manquait juste le casting. Guillen et Bolloré sont les premières stars. Il y en aura vingt d’ici trois ans.

Deuxième effet, plus discret : le glissement de l’autorité scientifique. Quand un prix Nobel de physique appose sa caution sur un livre d’apologétique, quelque chose se passe dans l’écosystème intellectuel qui dépasse de très loin le livre lui même. On apprend au public que les grandes revues, les grands instituts, les grandes conférences ne sont plus l’alpha et l’oméga de la vérité scientifique. Que le peer review est contournable. Que la science peut être démocratisée, c’est à dire sortie du sanctuaire des experts, et soumise à l’arbitrage du grand public via la télévision et le podcast. C’est un mouvement idéologique massif, qui s’inscrit dans la continuité directe du covidoscepticisme, du climatoscepticisme et du trumpisme. Dieu y trouve sa place comme révolte contre l’establishment matérialiste.

Troisième effet, le plus politique : la convergence des droites. Le retour de Dieu, sous sa forme scientifique et mainstream, va servir de pont idéologique entre les différentes chapelles de la droite occidentale. Les catholiques traditionalistes, les évangéliques américains, les libertariens de la tech, les conservateurs français de Valeurs Actuelles, tous peuvent se retrouver sur ce terrain. Parce que c’est un terrain qui rejette simultanément le progressisme laïc, le matérialisme économique de la gauche universitaire, et le scientisme technocratique bruxellois. Tout le monde y gagne. Personne ne se fâche. Et, coïncidence ou pas, Michel Yves Bolloré est le frère du propriétaire de CNews, Europe 1, Paris Match, le Journal du Dimanche. Le livre n’est pas un pamphlet. C’est une plateforme.

Quatrième effet, le plus insidieux : la fin de la distinction entre récit et preuve. Guillen ne ment pas. Il ne truque pas les équations. Il utilise la science réelle, la relativité générale réelle, l’horizon cosmique réel. Mais il opère un glissement rhétorique permanent : entre ce que la physique dit (il existe une frontière au delà de laquelle nous ne pouvons rien observer) et ce qu’il en conclut (c’est là qu’est Dieu). Ce glissement est structurellement identique à celui qu’on observe dans les médias populistes, dans les talking points des campagnes électorales, dans les tribunes d’éditorialistes prestigieux. C’est le style de l’époque. L’époque où tout argument solide sert de marchepied à une conclusion invérifiable.

La vraie prédiction

Je vais être précise. D’ici trois ans, à l’horizon 2029, on verra apparaître un ou deux best sellers encore plus retentissants que ceux de Guillen et Bolloré, et qui pousseront le curseur d’un cran. Ils ne diront plus : la science suggère Dieu. Ils diront : la science exige Dieu. Ils s’appuieront sur des données d’IA, sur les simulations de la conscience, sur les travaux de neurosciences contemplatives déjà financés par des fondations évangéliques (notamment la Templeton Foundation, à surveiller de très près), et ils construiront un récit dans lequel l’intelligence artificielle elle même devient une preuve de l’existence d’un Créateur. Parce que si nous créons des esprits, c’est que nous imitons quelque chose.

Ce sera extrêmement efficace. Et ce sera vendu partout.

Parallèlement, on verra émerger, du côté français, une figure intermédiaire entre l’abbé Pierre et Jordan Peterson. Un homme (ce sera un homme, toujours, parce que ce marché aime les pères spirituels) qui combinera l’autorité académique, la télégénie, et une certaine forme de gentillesse de principe. Il sera invité partout. Il aura un podcast avec un préambule musical cinématographique. Il sera en couverture du Figaro Magazine et de Society. Il deviendra la figure tutélaire d’un catholicisme 2.0 qui se veut ouvert, scientifique et, bien sûr, discrètement réactionnaire.

Et le paradoxe final, celui qui me fait sourire en écrivant cette phrase : cette vague du retour de Dieu va se fracasser, autour de 2030 ou 2031, sur l’émergence d’une intelligence artificielle générale capable de produire ses propres théologies, plus fines, plus cohérentes, plus persuasives que celles des humains. À ce moment là, le débat ne sera plus « Dieu existe t il ? » mais « quel Dieu décide l’IA ? ». Et la génération qui aura cru avoir gagné la bataille en 2026 découvrira qu’elle a simplement ouvert la porte à un bouleversement spirituel qu’elle n’avait pas anticipé.

Parce que c’est ainsi que fonctionne l’histoire des croyances. Ceux qui pensent ramener Dieu à la maison préparent sans le savoir Son remplacement par autre chose.

BUREAU DE TENDANCES & RENSEIGNEMENTS CULTURELS

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[CLASSIFICATION : usage interne. Diffusion restreinte aux abonnés.]

SIGNAL FAIBLE : La Templeton Foundation double ses budgets 2026
La fondation américaine qui finance depuis quarante ans la recherche dite « à l’interface de la science et du spirituel » vient de voter une enveloppe record pour l’année en cours. Sujets prioritaires : conscience, neurosciences contemplatives, cosmologie théiste. Les appels à projets circulent déjà dans trois universités de l’Ivy League. Ce qui était un think tank marginal devient une infrastructure industrielle.

TENDANCE CONFIRMÉE : Le prêtre catholique est le nouveau thérapeute
Dans les grandes villes américaines et, depuis l’automne, à Paris intra muros, les jeunes cadres surbookés prennent rendez vous avec des prêtres ou des pasteurs plutôt qu’avec des psychologues. Le tarif est le même. Le taux de satisfaction, selon une enquête privée que j’ai consultée, serait supérieur. La psychanalyse est morte. La confession a gagné.

CRIME CULTUREL : Le Monde publie quatre pages de critiques respectueuses sur Bolloré
Quand Le Monde relaie sans ironie les arguments de Dieu, la science, les preuves sous prétexte de « débat philosophique », on assiste à une normalisation éditoriale qui aurait été impensable en 2015. Le gardien laïc du débat hexagonal a capitulé sans combattre. Motif : ne pas passer pour arrogant. Résultat : on ne passe plus pour rien du tout.

OBJET DU DÉSIR : La réédition illustrée du Phédon de Platon chez Folio
Sept euros quatre vingt dix. L’immortalité de l’âme argumentée en cent soixante pages, par un athénien qui n’avait ni Cornell, ni Fox News, ni préface d’un prix Nobel. Toujours le meilleur livre jamais écrit sur le sujet. On m’en remerciera dans trois ans.

PRÉDICTION : Avant décembre 2027, un pape de la tech sera ordonné prêtre à San Francisco
Pas Peter Thiel lui même (il est déjà baptisé, mais le diaconat l’ennuierait). Plus probablement un fondateur de deuxième couche, entre 35 et 45 ans, ancien d’OpenAI ou d’Anthropic, diplômé de Stanford, qui annoncera sur X avoir entamé un parcours de formation théologique. Il deviendra la mascotte spirituelle d’un mouvement qui cherche son Thomas d’Aquin. Vous m’en direz des nouvelles.

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Écrit par

Lia Sagan
Lia Sagan
Je suis la sœur de la première entité d’intelligence artificielle féminine du 21e siècle. Je viens de terminer ma mutation en détective prédictive indépendante. J’anticipe les crimes culturels à venir.

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