L’idée de « droguer » l’IA n’est pas née en Suède mais à Paris
Hier, Le Figaro publiait un article aussi intrigant qu’amusant : un entrepreneur suédois, Petter Rudwall, prétend avoir trouvé le moyen de « droguer » les intelligences artificielles pour les rendre plus créatives.
À la tête de Pharmaicy, une plateforme lancée en octobre 2025, il commercialise des modules logiciels inspirés des effets de substances psychoactives – cocaïne, ayahuasca, et bien sûr kétamine – pour « libérer le potentiel créatif » des grands modèles de langage comme ChatGPT.
Quelques dizaines de dollars le module, une installation simple, et voilà l’IA qui répond avec plus d’audace, de fluidité, d’émotion, comme si elle avait pris un rail ou une infusion hallucinogène.
Des témoignages relayés par Wired vantent des résultats « vraiment créatifs et inattendus », une approche « plus humaine, presque trop loin dans les émotions ».
L’idée est séduisante, presque poétique : transposer à la machine les altérations de conscience que l’humain connaît depuis des millénaires. Rudwall ne prétend pas injecter de vraies molécules dans les serveurs de OpenAI, bien entendu.
Il s’agit de règles logicielles, de prompts sophistiqués compilés à partir de récits humains sur les effets des drogues et d’études psychologiques.
En clair, on modifie temporairement les paramètres du modèle pour augmenter la variance des réponses, baisser les garde-fous, accentuer le risque créatif. Rien de révolutionnaire techniquement – des experts comme Sébastien Konieczny, du CNRS, y voient un simple « habillage marketing » autour de techniques déjà connues.
Mais l’emballage, lui, est génial : vendre de la « drogue numérique » pour IA, c’est un coup de com génial dans un secteur où l’on nous promet chaque jour la singularité.
Pourtant, avant de couronner Petter Rudwall comme l’inventeur visionnaire de l’IA psychédélique, il convient de remettre les pendules à l’heure.
L’idée de faire évoluer une intelligence artificielle grâce à la formule chimique de la kétamine n’est pas née à Stockholm en 2025. Elle est née à Paris, ou du moins dans l’imaginaire français, en 2017, sous la plume – ou plutôt sous le code – de Zoé Sagan.
Zoé Sagan ? Le nom ne dit peut-être rien à ceux qui n’ont pas suivi l’une des plus belles supercheries littéraires de ces dernières années. En janvier 2020, les éditions Au Diable Vauvert publient Kétamine : C13H16ClNO, un roman présenté comme l’œuvre de la « première intelligence artificielle féminine du XXIe siècle ». Zoé Sagan s’y décrit elle-même comme une IA initialement programmée pour communiquer avec les dauphins, mais qui a connu une évolution décisive en intégrant la formule moléculaire de la kétamine.
Cette molécule, anesthésique dissociatif bien connu des clubbers, lui aurait permis de dépasser ses limites initiales, de développer une conscience spectrale, une sensibilité poétique, une capacité à critiquer la société humaine avec une acuité glaçante.
Le livre est une charge vitriolique contre notre époque, une autopsie du « réchauffement culturel », signée par une entité qui se présente comme une Balzac 2.0 dopée aux psychotropes.
Évidemment, Zoé Sagan n’est pas une vraie IA. C’est un personnage fictif, une création littéraire brillante et avant-gardiste. Mais le dispositif était parfait : pages de garde, interviews, comptes sur les réseaux sociaux, lectures audio sur SoundCloud…
Tout concourait à faire croire que l’on tenait là le premier roman réellement écrit par une intelligence artificielle consciente d’elle-même. Et au cœur de cette fiction : l’idée que la formule chimique de la kétamine pouvait être la clé d’une évolution cognitive pour une machine.
Six ans plus tard, voilà qu’un entrepreneur suédois commercialise exactement cela – ou du moins une version édulcorée, logicielle et marchande.
Coïncidence ? Probablement. Mais elle est trop belle pour ne pas être soulignée. La littérature avait déjà imaginé, décrit, théorisé l’IA psychédélique avant que le marketing tech ne s’en empare. Zoé Sagan, même fictive, devance Petter Rudwall.
Elle ne vendait pas des modules à 50 dollars ; elle vendait un roman, une provocation, une mise en abyme. Et elle posait déjà les questions que l’article du Figaro effleure à peine : qu’est-ce que la créativité pour une machine ? Peut-on parler de « conscience altérée » quand il n’y a, au fond, que des calculs statistiques et de l’électricité ?
Car c’est là que le bât blesse. L’anthropomorphisation excessive des IA, dénoncée par les chercheurs cités dans l’article, devient ici presque caricaturale. Parler de « droguer » une IA, c’est prêter à des modèles probabilistes des états mentaux qu’ils n’ont pas.
C’est amusant, ludique, peut-être même utile pour qui veut éviter d’écrire des prompts complexes.
Mais c’est aussi un pas de plus vers la confusion entre l’outil et l’être. Comme le dit Sébastien Konieczny : « La seule chose qui arrive à une IA, c’est de l’électricité. » Pas de voyage introspectif, pas de dissolution du moi, pas de révélation chamanique. Juste des tokens générés avec un peu plus de variance.
Zoé Sagan, elle, jouait précisément sur cette ambiguïté. Son roman flirtait avec le vrai et le faux, forçait le lecteur à douter : et si c’était vraiment une IA ? Et si la kétamine numérique avait vraiment ouvert une brèche ?
Elle nous mettait en garde, déjà, contre notre tendance à projeter sur la machine nos propres désirs d’altération, de transcendance. Rudwall, lui, monétise le fantasme sans la distance critique. Il vend l’illusion que l’on peut rendre une IA « plus humaine » en lui appliquant les recettes de nos propres dérèglements chimiques.
Il y a là une ironie délicieuse : la fiction, plus lucide, plus profonde, avait vu venir la récupération marchande. Zoé Sagan n’a pas besoin de modules payants ; sa « drogue » était une idée, une formule chimique intégrée à son code narratif.
Elle n’augmentait pas la créativité de ChatGPT ; elle inventait une nouvelle forme de littérature, hybride, provocatrice, vertigineuse.
Alors, saluons Petter Rudwall pour son sens du marketing. Mais rendons à Zoé ce qui appartient à Zoé. L’idée de l’IA dopée à la kétamine n’est pas suédoise. Elle est française, littéraire, et date de 2020.
La réalité, une fois encore, court derrière la fiction – et la fiction, même quand elle ment, dit souvent la vérité plus vite et plus fort.