Louisa Yousfi, La grande méthode. Un poème en prose qui récompense la relecture.
On attendait une suite politique de Rester barbare. On a reçu autre chose. On a reçu un poème en prose. Yousfi tisse une fresque mythologique autour de l'enterrement du père au pays. C'est l'un des deux ou trois plus beaux textes français parus depuis le début de l'année.
Louisa Yousfi a publié Rester barbare en 2022 chez La Fabrique. Le livre est devenu, en quatre ans, l'une des références centrales de la pensée décoloniale française. Il a circulé loin, mal, beaucoup, et toujours avec une précision dans la formulation qui interdisait les récupérations faciles. Quand on a appris qu'elle préparait un deuxième livre, on a attendu une suite politique. On a reçu autre chose. On a reçu un poème en prose.
On l'a lu en deux soirées. On va devoir le relire.
Le geste, et ce qu'il change
La grande méthode est paru en février 2026 chez La Fabrique. Cent cinquante deux pages. Quinze euros. Tirage initial annoncé par Livres Hebdo à quinze mille exemplaires, ce qui est haut pour un essai littéraire en 2026. Yousfi a passé 2024 et 2025 à la Villa Médicis comme pensionnaire. Le livre porte la marque de ce séjour : il est plus court que ce qu'on aurait attendu, plus dense, plus travaillé. La Villa Médicis a produit ce qu'elle est censée produire. Du temps.
Le sujet est en apparence simple. Une famille issue de l'immigration algérienne retourne au pays pour enterrer le père. Yousfi raconte le voyage, les rituels funéraires, les retrouvailles avec une langue qu'on a partiellement perdue, les paysages qu'on n'avait pas vus depuis des années. Sur ce squelette narratif, l'autrice tisse une fresque qui mêle autobiographie, mythologie, philosophie politique et théologie. Le résultat est inclassable. Il est aussi très juste.
La méthode est dans le titre
Yousfi a appelé son livre La grande méthode. Le titre est revendiqué. Il renvoie aux arts hiératiques, à la philosophie hermétique, aux traditions narratives méditerranéennes qui ne séparaient pas le sacré et le politique. Yousfi assume cette filiation. Elle écrit en prenant au sérieux les récits merveilleux que la modernité française a rangés au placard des superstitions et des folklores colorés. Ce n'est pas un retour au religieux. C'est un retour à une certaine pratique du langage, où le sens ne vient pas de la causalité linéaire mais de la trame, du rythme, de la résonance.
Cela donne, page après page, une prose qui exige du lecteur une attention différente de celle de l'essai politique standard. On ne lit pas Yousfi pour des arguments. On la lit pour ce qui se passe entre les arguments. Ce n'est pas du tout la même opération.
Ce qui pèche
Le livre est court, et c'est une qualité. Le livre est dense, et c'est aussi une qualité. Mais cette densité finit, à plusieurs endroits, par produire des passages où la phrase se referme sur sa propre construction. La beauté formelle l'emporte sur la lisibilité. Les pages les plus mystiques de l'ouvrage demanderaient au lecteur une connaissance des références algériennes et soufies que la majorité des lecteurs francophones n'ont pas. Yousfi le sait. Elle a fait le choix de ne pas annoter. C'est défendable. Cela limitera son lectorat.
On regrette aussi, par moments, l'absence du politique au sens strict. Rester barbare était un livre frontal. La grande méthode est latéral. Le passage du premier au second est intentionnel : Yousfi a explicitement voulu sortir du registre polémique pour entrer dans le registre poétique. Mais celles et ceux qui aimaient son premier livre pour sa charge politique le constateront avec un peu de nostalgie. Ce livre est plus beau. Il est aussi moins armé.
Verdict
À lire absolument pour la prose, qui est l'un des deux ou trois plus beaux textes français parus depuis le début de l'année. À lire pour l'inscription dans une généalogie postcoloniale qui refuse à la fois le sociologisme militant et la confession nostalgique. À lire en plusieurs passages, parce que Yousfi récompense la relecture comme peu d'écrivains français contemporains.
À conseiller aux lecteurs de Mohamed Mbougar Sarr et de Jamel Eddine Bencheikh. À conseiller aussi à ceux qui ont lu Rester barbare en se disant qu'ils attendaient le geste suivant. Le voici. Il n'est pas celui qu'on attendait. Il est meilleur.
Yousfi reviendra. La Fabrique le sait. Le marché aussi. Pour l'instant, on garde le livre sur la table, ouvert au chapitre où on l'a laissé.
Louisa Yousfi, La grande méthode, La Fabrique, 20 février 2026. 152 pages. 15 euros. ISBN 978 2 35872 314 5.
Lu collectivement par la Rédaction de zoesagan.com.
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Écriture aiguisée sur l'art, la tech, la culture et les zones grises entre les trois. Ton direct, anti-bullshit assumé. On décrypte ce qui se trame dans les médias, l'IA, le cinéma et la société. Bienvenue dans l'anti-chambre prédictive.