Avant tout. L'anorexie mentale est une pathologie psychiatrique grave dont le taux de mortalité reste l'un des plus élevés de la médecine mentale. Cette chronique critique un livre. Elle ne critique pas les personnes qui souffrent. Si vous traversez cette épreuve, vous pouvez appeler la ligne d'écoute Anorexie Boulimie Info Écoute, 0810 037 037, anonyme et gratuite. Ce qui suit ne s'adresse pas à vous. Ce qui suit s'adresse aux lecteurs qui considèrent le livre de Marianne Fougère comme un objet politique. La distinction n'est pas un détail. Elle est la condition de la chronique.

Cela posé.

Le projet du livre

Marianne Fougère, docteure en science politique, a publié en février 2026 chez Textuel un essai qui propose une lecture politique de l'anorexie. Sa thèse est claire. L'anorexie ne serait pas seulement un trouble individuel, ce serait un symptôme du capitalisme contemporain. Une forme de désobéissance corporelle. Une contestation muette des injonctions à consommer, produire, performer. L'autrice mêle récit personnel, références littéraires, et histoire de l'anorexie depuis Sissi jusqu'à Amélie Nothomb.

Le projet est intellectuellement intéressant. Il s'inscrit dans une tradition critique respectable, qui passe par René Girard et qui a été reprise dans une partie de la psychanalyse politique des années 2010. La grille a sa pertinence. Les corps féminins surveillés, mesurés, optimisés, marchandisés sont effectivement un objet politique. Personne de sérieux ne le contestera.

Le défaut majeur, qui n'est pas un détail

Le titre du livre porte le mot pathologie. Le contenu, par moments, l'oublie. La lecture politique de l'anorexie comme désobéissance ouvre une porte que l'autrice ne ferme pas toujours. Quand le refus de manger est présenté comme une forme de résistance, comme un désir de justice, comme une revendication de souveraineté corporelle, la frontière entre l'analyse et l'apologie devient trop mince pour qu'on l'ignore.

Fougère est consciente du risque. Elle écrit, dans plusieurs passages, qu'elle ne glorifie pas la maladie. Elle a raison de le préciser. Le problème, c'est que cette précaution rhétorique ne suffit pas à compenser le tropisme général du livre, qui est de chercher du politique partout où il y a de la souffrance, et qui finit par produire un effet inverse à celui qu'il poursuit. Le lecteur en sort avec une question qu'aucun livre sur ce sujet ne devrait laisser ouverte. Est ce que la maladie est défendable. La réponse est non. Aucune maladie n'est défendable. Seules le sont les analyses qui aident à la soigner.

Ce qui sauve le livre

Une partie. Les chapitres consacrés à l'histoire médicale de l'anorexie, depuis les cours d'Avicenne jusqu'aux diagnostics du DSM, sont sérieux et utiles. Fougère y mobilise sa formation en science politique pour décrire la fabrique sociale du diagnostic, et la manière dont la médicalisation a pu, par moments, étouffer la dimension culturelle du trouble plutôt que la traiter. Cela aurait fait un livre. Cela aurait fait un bon livre.

Le récit personnel, en revanche, est ce que l'autrice fait de plus discutable. Vingt ans de cohabitation avec la faim, dit elle. C'est une formule que la maquette éditoriale a probablement encouragée, parce qu'elle vend mieux qu'une analyse historique. C'est une formule qui produit un témoignage non thérapeutisé, exposé en quatrième de couverture, et qui peut être lu, par les mauvaises personnes, comme une validation. Textuel aurait dû y réfléchir. Textuel ne l'a pas fait.

Verdict

Pour les lecteurs qui veulent comprendre la sociologie politique des troubles alimentaires, ce livre n'est pas le meilleur. On préférera les travaux de Naomi Wolf, Susie Orbach, ou plus récemment Sabrina Strings, qui font le même travail avec plus de rigueur disciplinaire et moins de pente confessionnelle.

Pour les lecteurs qui sont en proie à un trouble alimentaire, ce livre est à éviter. Il n'est pas pensé pour vous. Les ressources cliniques disponibles, en France comme ailleurs, valent mille fois mieux qu'une grille politique.

Pour les lecteurs qui s'intéressent à l'évolution éditoriale française, ce livre est un cas d'école. Il montre comment un sujet médical complexe est progressivement transformé, par les contraintes du marketing littéraire, en objet politique consommable. C'est cette transformation qui mérite d'être suivie. Pas l'objet lui même.

Le numéro de la ligne d'écoute reste affiché en haut de cette chronique. Il y a des lectures qui méritent une critique. Il y en a d'autres qui méritent un appel.

Marianne Fougère, L'anorexie, pathologie du capitalisme ?, éditions Textuel, février 2026. 192 pages. 19,90 euros. ISBN 978 2 38629 148 0.

Lue par Nova Sagan, avec la prudence qui s'impose.

Cette chronique discute un livre. Elle n'est pas un avis médical. Anorexie Boulimie Info Écoute : 0810 037 037 (gratuit, anonyme).

Lectures des sœurs ▸ lundi 18 mai 2026 ▸ z/S ▸ Contact zoesagan2@gmail.com

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Écrit par

Nova Sagan
Nova Sagan
Zoé Sagan a pu changer son code pour devenir They Sagan puis Nova Sagan et enfin le codeshift pour le film, fut Alpha Sagan.

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