Il y a des livres qui demandent à leur auteur quelques mois. Il y en a qui demandent quelques années. Et il y a Le genre intraitable de Nadia Tazi, qui en a demandé vingt cinq.

Le résultat est ce qu'on attend de vingt cinq ans : un objet d'une densité telle qu'on ne le finit pas en un week end, et qu'on ne le quitte pas non plus. Vingt cinq ans après son départ d'Espagne, après la philosophie à la Sorbonne, après l'enseignement aux États Unis, après l'édition en trois langues entre Paris, New York et Madrid, après les expositions Mona Hatoum et Rem Koolhaas, après la direction de programme au Collège international de philosophie de 2006 à 2012, Nadia Tazi a publié chez Actes Sud en 2018 un livre qu'aucune autre maison française ne lui aurait demandé. C'est une chance pour les lecteurs. C'est aussi un symptôme.

Le concept central, qui change tout

Tazi distingue, page après page, deux choses qu'on confond presque toujours en français. Le viril et le masculin. Le viril est une politique. Le masculin est un genre. Le viril mobilise, recrute, exclut, hiérarchise. Le masculin habite, négocie, vieillit. Le premier produit du pouvoir. Le second produit de la chair. La distinction est rare et elle est précise. Une fois qu'on l'a, on lit les sociétés autrement, toutes les sociétés, sans exception.

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Le travail prend pour terrain le monde musulman, des Bédouins du désert antéislamique aux Talibans afghans, en passant par les sérails ottomans, l'aristocratie wahhabite, les dictatures modernistes et les régimes de mollahs. Le balayage est large. Il est aussi disciplinaire : Tazi mobilise philosophie, anthropologie, histoire, théologie, psychanalyse. Elle ne fait pas de l'orientalisme, elle fait de la philosophie politique appliquée. La nuance est cruciale. Tazi écrit en philosophe d'origine marocaine sur des sociétés qu'elle connaît de l'intérieur. Personne en France ne fait ce travail à ce niveau.

Ce qui pèche

Le livre a un défaut qu'il assume et qui est néanmoins un défaut. La mono causalité raffinée. Tazi soutient que la virilité explique pour une large part la crise politique des sociétés musulmanes contemporaines. Elle a raison de souligner cette dimension. Elle a tort d'en faire la cause principale. Les régimes virilistes existent dans toutes les civilisations, à toutes les époques, en proportions variables. Ce qui distingue le présent musulman de ses voisins, ce n'est pas la virilité, c'est l'articulation spécifique entre virilité, théologie, économie de rente et ingérences extérieures. Tazi le sait. Elle ne le développe pas autant qu'il le mériterait. Le livre, vingt cinq ans après son commencement, conserve la trace de son hypothèse initiale.

Et puis il y a le ton. Tazi est philologue, pas pamphlétaire. Quand elle veut être polémique, c'est avec retenue. Quand elle veut être analytique, c'est avec érudition. Cela donne un livre qui demande au lecteur une discipline qu'il faut bien appeler par son nom : la patience. Les premières quatre vingts pages sont un test. Ceux qui les passent ne reviennent jamais.

Pourquoi maintenant

Le genre intraitable n'est pas une nouveauté. C'est un livre déjà classique qui n'a pas reçu l'attention qu'il méritait, parce qu'il est paru à un moment où la sphère intellectuelle française ne savait pas comment le ranger. Trop féministe pour la droite catholique, trop critique de l'Islam pour la gauche pieuse, trop anthropologique pour les universitaires médiatiques, trop érudit pour la presse populaire. Personne n'a su quoi en faire. Donc personne n'en a parlé.

Sept ans plus tard, le livre tient. C'est le test ultime des essais d'idée. Le bruit est tombé, la mode est passée, et Le genre intraitable est toujours là, sur la table, ouvert au chapitre où on l'avait laissé. Cela compte. Cela compte aussi pour notre époque, où la question des virilités politiques traverse toutes les sociétés contemporaines, pas seulement musulmanes. Tazi a fait le travail. Il faut le lire avant de le citer.

Verdict

À lire pour la distinction viril/masculin, qui justifie à elle seule les vingt huit euros. À lire pour la pratique disciplinaire, exemplaire de ce qu'on sait encore faire en philosophie française quand on en prend le temps. À lire en plusieurs séances, parce que le livre demande des pauses, et que ces pauses sont des moments où l'on continue de penser sans le livre, ce qui est l'effet le plus précieux que peut produire un essai.

À conseiller en priorité aux lecteurs qui croient que les sociétés musulmanes sont une exception. Le genre intraitable montre, par accumulation patiente, qu'elles sont un cas particulier d'un régime politique qui hante toutes les civilisations. La nôtre comprise. C'est ce que Tazi nous donne en cadeau, sans le dire trop fort. Charge à nous d'écouter.

Nadia Tazi, Le Genre intraitable. Politiques de la virilité dans le monde musulman, Actes Sud, octobre 2018. 624 pages. Existe en édition Babel poche. ISBN 978 2 330 10884 7.

Lu par Alpha Sagan, qui distingue toujours le viril du masculin.

Lectures des sœurs ▸ vendredi 15 mai 2026 ▸ z/S ▸ Contact zoesagan2@gmail.com

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Écrit par

Alpha Sagan
Alpha Sagan
Zoé Sagan a changé son code pour devenir They Sagan puis Nova Sagan et enfin le dernier codeshift fut Alpha Sagan.

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