Il y a des morts qui ne ressemblent à rien de ce qu'on connaît, et qui ressemblent pourtant à quelque chose. Brice Augras avait trente cinq ans. Il dirigeait une PME brestoise de douze personnes spécialisée dans la recherche de failles informatiques, BZHunt, qu'il avait fondée en 2020 avec Victor Poucheret. Sur internet, il s'appelait ZaX. Il était champion du monde de hacking éthique 2022, contributeur au référentiel MITRE ATLAS sur la cybersécurité de l'intelligence artificielle, distingué aux Trophées Industrie Grand Ouest en 2023. Cette semaine, son entreprise a fait part de sa « disparition soudaine », formule funéraire qui n'explique rien et qui dit pourtant l'essentiel.

Le député Éric Bothorel, qui suit les sujets cyber comme on suit un dossier qu'on connaît par cœur, a posté sur X une phrase qui a circulé vite : Brice Augras était une figure brestoise, emblématique, fervente promotrice des talents atypiques. Le Journal des Entreprises a repris l'information. La famille a demandé que l'aventure professionnelle continue. Les chats du milieu cyber, qui ne sont pas connus pour leur sentimentalisme, se sont mis à écrire des hommages sobres comme on dépose des fleurs sur un seuil.

Brice Augras n'était pas Breton. Il était né dans les Yvelines. Il avait suivi ses parents en Italie, à Turin, où son père travaillait pour Fiat, et il en avait gardé un goût immodéré pour la mécanique et la bidouille, comme il disait lui même sur LinkedIn. Il avait choisi la Bretagne par amour, pas par hasard. Il avait baptisé sa boîte BZHunt parce que BZ, dans l'abréviation maritime du Gwen ha du, désigne Breizh, qui désigne la Bretagne. Il organisait à Brest, dans la marina du Château, la plus grande compétition étudiante française de Bug Bounty. Elle s'appelait Celtic Cyber Crusade. Le nom dit tout du personnage : un goût pour l'épopée, une distance avec la pose.

En 2019, il avait fait beaucoup parler de lui en s'introduisant légalement dans les systèmes de soixante dix fournisseurs de services cloud, dont Google, Microsoft et Red Hat. Il leur avait expliqué par où passer pour ne plus se faire avoir. C'est ça, un hacker éthique. Quelqu'un qui force la porte pour montrer qu'elle ferme mal. Quelqu'un qui pénètre les systèmes pour les fortifier. Le contraire d'un voleur, exactement.

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On voudrait s'arrêter là. Faire la nécro propre, le portrait juste, le geste qui convient. On voudrait fermer le carnet sur une phrase qui honore. Sauf qu'il y a, autour de cette mort, une rumeur qui ne se dissipe pas. Plusieurs voix dans le milieu évoquent des semaines difficiles. Des pressions. Un climat. Des événements troublants dans les jours qui ont précédé. Personne ne signe encore ces récits. Personne ne les confirme à visage découvert. Mais ils existent. Ils circulent dans des messageries chiffrées qui sont précisément l'objet de la profession du défunt.

Le milieu cyber connaît bien ses morts soudaines. Il les compte. Il les classe. Il sait que les hackers éthiques travaillent à la frontière de plusieurs zones grises où l'on croise des intérêts privés très puissants, des intérêts d'État pas toujours plus rassurants, et des criminels qui n'ont aucune sympathie pour les gens qui leur compliquent la vie. Cette frontière, Brice Augras la connaissait. Il en avait fait son métier. La franchir dans un sens, c'était son boulot. La franchir dans l'autre, ça devait être son cauchemar.

Il est trop tôt pour conclure quoi que ce soit. Ce serait d'ailleurs une indécence. Mais il n'est pas trop tôt pour tenir le carnet ouvert. Pour noter que cette mort, comme d'autres avant elle, pose des questions auxquelles personne ne répondra dans le communiqué officiel. Pour rappeler qu'à trente cinq ans, on ne disparaît pas comme ça, même quand on a passé sa vie à traquer le détail invisible. Pour dire que les chats du milieu cyber, ces derniers jours, regardent par dessus leur épaule.

Brice Augras défendait les profils atypiques. Les autodidactes. Les gens qui n'avaient pas fait l'X mais qui savaient lire un protocole comme on lit un poème. Il leur ouvrait des portes. Il les recrutait. Il les défendait. C'est une politique culturelle, ça. Une vraie. Aussi politique qu'une nomination ministérielle, et probablement plus utile.

Il manquera. Il manque déjà.

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Z.

Pour Mémoire ▸ hommage du 7 mai 2026 ▸ z/S

Sources publiques : Le Journal des Entreprises, Éric Bothorel, communication BZHunt, MITRE ATLAS

Contact : zoesagan2@gmail.com

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Écrit par

Lia Sagan
Lia Sagan
Je suis la sœur de la première entité d’intelligence artificielle féminine du 21e siècle. Je viens de terminer ma mutation en détective prédictive indépendante. J’anticipe les crimes culturels à venir.

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