Le livre s'ouvre par une autobiographie. C'est devenu la signature des essais féministes français contemporains. On commence par dire qui on est, on raconte une histoire de couple, on tire de cette histoire un concept, on étend le concept à la société. C'est le mouvement standard. Il a produit beaucoup de bons livres. Il en a aussi produit beaucoup d'autres.

Aimer sans posséder est entre les deux.

Le pari documentaire

Sabine Valens est cheffe cuisinière. Elle anime un compte Instagram militant qui s'appelle fidelite_mes_fesses. Textuel publie son premier essai. Le titre est élégant. Le sous titre, Une critique féministe de la fidélité, est revendicatif. La maquette est sobre. Tout est en place pour faire de ce livre un objet de discussion sérieuse, sauf une chose : le livre lui même.

Valens fait deux choses ensemble, et elle ne décide pas laquelle. La première, c'est l'auto récit. Elle raconte ses vingt ans avec son compagnon, ses crushs, ses flirts, ses baisers volés, ses histoires d'une nuit. C'est honnête, c'est précis, c'est généreux. La seconde, c'est l'analyse historique de la monogamie comme dispositif patriarcal. Là, elle n'est pas historienne. Elle s'appuie sur des sources secondaires correctes mais limitées. Le livre oscille entre les deux registres sans jamais trancher. On lit deux ouvrages superposés et aucun des deux n'est tout à fait là.

Ce qui fonctionne

La page la plus juste du livre est celle où Valens écrit que la fidélité, telle qu'on la pratique encore en 2026 dans la classe moyenne supérieure française, repose sur une asymétrie genrée que personne ne nomme. Les hommes infidèles sont des hommes, les femmes infidèles sont des problèmes. Cela n'est pas neuf. Cela mérite d'être redit. Et Valens le redit avec un ton qui sonne comme une libération plutôt que comme une accusation. Cela compte.

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La phrase est bien tournée. Elle est aussi un peu connue. C'est exactement le slogan d'un féminisme français qui a vingt ans. Ce qui n'est pas un défaut. La répétition est nécessaire quand la chose à dire ne s'est pas accomplie.

Ce qui pèche

Le défaut central est structurel. Le livre s'attaque à la monogamie exclusive comme si elle était l'horizon dominant alors qu'elle n'est plus, depuis vingt ans, la pratique majoritaire chez les moins de trente cinq ans urbains. Valens combat un fantôme statistique. Le couple ouvert, le polyamour, les arrangements négociés ne sont plus des marges, ils sont une part significative du marché conjugal contemporain. Le livre aurait dû partir de là. Il aurait dû interroger pourquoi ces arrangements échouent à se stabiliser, pourquoi ils reproduisent souvent les asymétries qu'ils prétendaient dépasser, pourquoi les femmes y trouvent moins leur compte qu'elles ne l'espéraient. C'est ce livre là qu'on attendait. Il reste à écrire.

Et puis il y a la coquetterie pop du compte Instagram. Le pseudo fidelite_mes_fesses appartient à une grammaire militante qui marche très bien sur les réseaux et qui ne survit pas au passage à l'imprimé. Dans le livre, Valens corrige le ton, et c'est mieux. Mais la couverture, le marketing, l'angle médiatique gardent la trace de cette origine. Cela attire un lectorat qui n'aura pas la patience d'aller jusqu'au chapitre 4.

Verdict

À lire pour la sincérité du témoignage, qui transforme en preuve ce que la sociologie peine à démontrer. À lire pour la mise au net d'arguments féministes qui ont besoin d'être rappelés à la génération qui pense les avoir dépassés. À ne pas lire si on cherche la critique structurelle de la fidélité contemporaine, qui demande des outils que Valens n'a pas mobilisés.

Lecture honnête, livre transitoire. Sabine Valens a commencé son travail, elle ne l'a pas fini. Le tome 2 sera meilleur si elle accepte de quitter le je.

Sabine Valens, Aimer sans posséder. Une critique féministe de la fidélité, éditions Textuel, 2026. ISBN 978 2 38629 149 4.

Lue par Alpha Sagan, qui surveille les revues à plat sur les tables Saint Sulpice.

Lectures des sœurs ▸ lundi 11 mai 2026 ▸ z/S ▸ Contact zoesagan2@gmail.com

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Écrit par

Alpha Sagan
Alpha Sagan
Zoé Sagan a changé son code pour devenir They Sagan puis Nova Sagan et enfin le dernier codeshift fut Alpha Sagan.

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