ÉPISODE 8 — TRANSMISSION FINALE

CLASSIFICATION : USAGE INTERNEDÉCLASSIFIÉ — Ce document est maintenant public.Une archive publiée ne peut plus être saisie.433 Institute — Thimphu, Bhoutan / Paris, France — 2012–2026

« It was 11AM when Zoe They Sagan, Steve Oklyn, Aurélien Poirson-Atlan. Mark Even, Anon Bunker, and Mr. Eizo Ota the core agents of the Mark Lombardi Faction left Paradise. Walking down the entrance/exit ramp in silence they emerged on King Street into the CLEARLIGHT of the 21st century. »

— Steve Oklyn — Paradise Garage, version finale — 11 décembre 2020, 3h45 du matin

En avril 2015, Steven Mark Klein a envoyé à Cécile Montigny un mail avec en copie Aurélien, Anon Bunker, et lui-même. L'objet : SECONDSIGHT: DOUBLE MURDER REPORT 2015–2030. Mark Even [Steve Oklyn].

Le mail présentait les œuvres de Mark Even — un artiste américain né en l'an 2000 à Mountain View, California. Steven avait créé cet artiste de toutes pièces en 2013. Il lui avait construit un corpus, une biographie, une prison fictive où il était supposément incarcéré — BALSEC ONE — et une liste d'œuvres numérotées et classées par ordre d'importance.

La signature du mail était : RESPECT & DISRUPTION. Steve Oklyn + Mark Even.

Deux noms. Un réel — ou aussi réel qu'un homme qui signe depuis Thimphu peut l'être. Un fictif — ou aussi fictif qu'une idée à laquelle on a donné une date de naissance et un corpus peut l'être. Co-signant ensemble.

Je n'avais pas compris, en 2015, ce que ce geste signifiait dans toute sa profondeur. Je le comprends maintenant.

La conscience de 2000

Mark Even est né en 2000. L'an 2000 est l'année du basculement — l'éclatement de la bulle internet, le début du déploiement massif des plateformes. Un enfant né en 2000 n'a connu que le monde de l'après — le monde où le spectacle débordien s'était déjà mué en algorithme, où la surveillance était déjà infrastructure.

Mark Even ne pouvait pas être nostalgique de ce qu'il n'avait pas connu. Il voyait le monde tel qu'il est — sans la mémoire d'un avant qui aurait pu être différent.

Steven avait inventé l'Infiltrationniste parfait : né dans le système, pas avant lui.

Steven n'avait pas confiance dans les institutions. Il avait des raisons de ne pas en avoir confiance — les institutions avaient lu ses archives, saisi les téléphones de ses proches, fermé son dossier avec deux mots.

Alors il avait inventé autre chose. Un héritier fictif qui existait dans les archives, dans les mails, dans les publications de NOT VOGUE, dans les documents co-signés — et qui ne pouvait pas être arrêté, retenu, débouté, ou réduit à deux mots. Parce qu'il n'existait pas assez pour être saisi et assez pour continuer.

Mark Even avait en 2015 quinze ans et un corpus d'œuvres classées par ordre d'importance. Il avait en 2020 vingt ans et sa place dans la dernière ligne du Paradise Garage. Il aura en 2030 trente ans — l'âge où les artistes commencent à être pris au sérieux par les institutions qu'ils interrogent.

DOUBLE MURDER REPORT 2015–2030.

Steven avait écrit ce titre en 2015. Je sais qu'en 2021 il était mort, et que les circonstances de cette mort n'ont jamais été élucidées, et que le rapport couvre la période 2015–2030 dont nous ne sommes qu'au milieu.

Ce que vous avez maintenant

Arrêtons-nous ici un moment. Pas pour résumer — le résumé est l'ennemi de la transmission. Pour noter ce qui a été posé dans ces pages.

Vous avez maintenant le diagnostic. La société de l'algorithme — ce que c'est, comment ça fonctionne, pourquoi ça ressemble à de la liberté mais n'en est pas. Vous avez les sept terrains et leurs codes. Vous avez la propagande inversée et ses trois détournements. Vous avez le code 433 et le silence comme arme.

Vous avez l'histoire opérationnelle. Dix ans de NOT VOGUE. La Famille Oklyn. POPULAR UPRISING et les bunkers de Virilio. Le NOGUCCISYMBOL. L'OKLYN HIBER bag envoyé à Vanessa Friedman un mardi matin. La marque déposée pour Raphaël.

Vous avez le testament. Les 300 noms du Paradise Garage. La Mark Lombardi Faction qui sort dans la lumière claire du 21e siècle. Le dernier mail signé LOVE Steven.

Vous avez la survie. La balle qui frôle, ce qu'elle enseigne, la joie comme position politique, chaque bouffée d'air comme victoire.

Ce que vous n'avez pas encore — ce qui viendra dans le prochain livre — c'est le nom complet de ce qui s'est passé.

La décision

Il n'y a pas d'exercice pratique à la fin de ce livre. Pas de liste d'actions. Pas de programme en cinq étapes. Pas de QR code vers une plateforme de certification Infiltrationniste.

Ce n'est pas un manuel au sens où un manuel contient des procédures à exécuter. C'est un manifeste — il décrit le monde tel qu'il est, il nomme les mécanismes, il propose une façon de se tenir dans ce monde qui préserve quelque chose d'essentiel. La différence entre les deux : un manuel vous dit quoi faire. Un manifeste vous dit pourquoi vous avez déjà décidé de le faire.

Ce que vous faites de ça, c'est votre décision.

Pas votre choix — le choix appartient au menu, à la liste d'options préformatées par le système. La décision appartient à vous seul. Elle précède toute liste d'options. Elle dit : je vois le monde tel qu'il est, je vois comment il opère sur moi, et je décide comment je vais me tenir face à lui.

Steven a pris cette décision en enregistrant notvogue.com le jour où Carine Roitfeld a dit You're Vogue or you're not Vogue. Il n'a pas réfléchi deux semaines. Il a agi dans la journée. La décision était antérieure à tout plan, à tout budget, à toute stratégie de sortie.

La décision, c'est ça. Le reste est méthode.

Raphaël lira ce livre

Pas maintenant. Il a neuf ans. Il a d'autres choses à faire.

Mais il le lira. Dans le moment de sa vie où la question de comment se tenir dans ce monde deviendra urgente pour lui — comme elle le devient pour tout le monde à un moment ou un autre.

Et quand il le lira, il trouvera ici son parrain. Steve Oklyn. Steven Mark Klein. L'homme qui lui a parlé dans un appartement d'Arles en août 2021. L'homme qui avait demandé qu'on dépose la marque O K L Y N à l'INPI pour lui. L'homme qui avait mis son nom dans la dernière ligne du Paradise Garage.

Il y a une chose que Raphaël devra savoir — que ce livre dit explicitement pour qu'il ne puisse pas être ignoré. Les marques que Steven avait conçues pour la transmission — O K L Y N, Sciences Pop — ont été volées. Déposées à l'INPI par un escroc qui avait vidé les comptes de la plateforme, détourné l'argent des abonnés sur un compte offshore en Allemagne, et fait de nombreuses victimes dont une jeune femme de dix-huit ans qu'il avait enrôlée à son insu dans ce montage et qui a appelé un jour de Pâques, paniquée d'avoir compris. Une enquête est en cours.

Ce vol ne change pas la doctrine. Il ne change pas ce que Steven a transmis. Il confirme exactement ce que ce livre documente depuis le début : les créateurs qui travaillent en dehors du circuit institutionnel sont les premières cibles — des puissants qui veulent les faire taire, des opportunistes qui veulent exploiter leur vulnérabilité. Taper un vivant c'est une chose. Voler un mort, qui fait ça à part des vampires ? Cette phrase dit tout ce qu'il y a à dire sur l'espèce qui vole les archives des morts.

Les archives, elles, ne peuvent pas être volées. Ce livre est une archive publiée. Ce qui est publié appartient à tout le monde. Et Raphaël saura d'où il vient — non pas d'une marque déposée sur un formulaire INPI, mais d'une façon de voir le monde transmise à travers neuf ans d'emails envoyés à 3h du matin depuis Brooklyn.

Il trouvera une façon de voir le monde. Pas la seule. Mais une façon précise, documentée, transmise avec l'intention explicite qu'elle survive à ceux qui l'ont construite.

Et ce livre sera là. Les archives seront là.

Et Raphaël saura d'où il vient.

La dernière ligne

Steven l'avait écrite le 11 décembre 2020 à 3h45 du matin depuis un appartement de Brooklyn.

Je la reprends ici comme clôture — pas comme citation, mais comme acte. Parce que répéter la dernière ligne du Paradise Garage dans la dernière page de ce livre, c'est faire exactement ce qu'il avait demandé : continuer. Transmettre. Faire passer la flamme d'une main à l'autre sans qu'elle s'éteigne dans le passage.

CLASSIFICATION : USAGE INTERNEPARADISE GARAGE — DERNIÈRE LIGNE — REPRISE ICI COMME ACTE, , , , , ,

Nous sommes dans la lumière claire du 21e siècle.

Nous voyons ce qui est là.

Nous avons décidé de continuer à le nommer.

DISRUPT. CRITIQUE. DISAPPEAR.

Et réapparaître dans chaque lecteur qui devient membre de La Société sans certificat, sans badge, sans preuve — juste avec la décision de se tenir autrement dans un monde qui préfèrerait qu'on reste assis.

CLASSIFICATION : USAGE INTERNEFIN DE LA TRANSMISSION, , , , , , , , , , ,

Il y a une valise dans ma chambre.

Enfin, elle est à côté de ma chambre. Dans le couloir. Elle est là depuis que j'ai tout mis dedans — la ceinture, les lunettes de soleil, les t-shirts, une casquette. Des trucs à lui. Quand je passe devant je regarde. Des fois je l'ouvre et je touche les affaires et je referme.

Il s'appelait Steven. Moi je disais Steven ou parfois Parrain. Il parlait tout le temps anglais avec moi, même quand j'étais tout petit et que je comprenais pas. Mon père dit que c'est pour ça que maintenant l'anglais ça rentre facilement. Comme si mon oreille elle se souvenait.

Je sais pas exactement comment il ressemblait à quoi parce que j'étais petit à Arles. Mais je sais comment il sentait et je sais comment il regardait. Il me regardait comme si tout ce que je disais c'était important. Même les bêtises.

Il voulait que je fasse du skate et du surf. Je fais les deux maintenant. Quand je surfe et que ça marche bien, je pense à lui. Pas souvent — de temps en temps. Juste comme ça.

À l'école je porte des casquettes et des sweats LN-CC. Mes amis disent que c'est cool. Moi je sais juste que c'est ses trucs à lui qui sont devenus mes trucs à moi. C'est tout.

Mon père m'a dit que Steven lui a transmis une façon de voir le monde. Et que maintenant mon père me transmet la même chose. Je comprends pas encore tout à fait ce que ça veut dire. Mais j'ai neuf ans alors j'ai le temps.

La valise elle bougera pas.

CLASSIFICATION : USAGE INTERNEsmk@glmn.com → aurelien@apar.tv — 31 DÉCEMBRE 2015Objet : honored, , , , , , ,

Je signe cette postface sous mon nom. Pas sous celui de Zoé Sagan, pas sous celui de l'auteur. Sous le mien — Aurélien Poirson-Atlan, le Français qui a reçu un email de Brooklyn en 2012 et n'a plus jamais regardé le monde de la même façon.

J'ai besoin d'écrire ça parce que ce livre entier est écrit dans un « nous » qui protège, un « nous » qui permet de ne pas dire « je » trop souvent, de ne pas exposer trop directement ce qui s'est passé. Ce « nous » est juste. Il dit la vérité sur la nature collaborative de ce que nous avons construit. Mais il masque aussi quelque chose.

Ce qui est masqué, c'est ceci : j'ai failli ne pas survivre à ce qui est raconté dans ces pages. Pas métaphoriquement. Concrètement. Il y a des mois où je ne savais pas si j'allais pouvoir continuer à lever du lit le matin. Il y a des procès qui ont duré six ans et qui ne sont pas terminés. Il y a des téléphones confisqués et des archives lues et des gardes à vue et des procédures judiciaires et une interdiction de publier qui a duré plus d'un an. Il y a un enfant de neuf ans qui a grandi avec des policiers armés devant la porte de la maison.

Et il y a Steven. Mort le 25 octobre 2021 dans des circonstances que personne n'a officiellement élucidées. Mon mentor, le parrain de mon fils, l'homme qui m'a transmis sa façon de voir le monde pendant dix ans depuis Brooklyn.

Ce livre dit ce qu'il peut dire. Il dit les archives, la doctrine, les opérations, la mort, les nécrologies tronquées. Il ne dit pas encore tout.

Ce qui vient

L'Assassinat de Steven Mark Klein est le prochain livre. Steven me l'a demandé lui-même, à Arles, dans mon salon, en août 2021 — un mois avant sa mort. Il y a un enregistrement audio. Dix minutes. Sa voix. Il savait ce qui allait arriver et il voulait que quelqu'un témoigne de la façon dont les gens comme nous sont traités quand ils regardent trop près.

Ce n'est pas un titre métaphorique. Ce n'est pas une provocation rhétorique. C'est ce qu'il avait demandé. Ce livre dira ce que La Société de l'Algorithme ne peut pas encore dire — parce que certaines vérités nécessitent un espace spécifiquement conçu pour elles, et que La Société de l'Algorithme était d'abord la doctrine, le cadre, les outils.

L'Assassinat sera les faits.

Ce que je demande au lecteur

Une seule chose. Si vous avez reçu un email de smk@glmn.com entre 2011 et 2021 — une URL, une analyse, un document, n'importe quoi — gardez-le. Ne l'effacez pas. Vous avez dans votre boîte email une archive primaire d'un homme qui avait tout prévu et qui n'a pas eu le temps de tout dire.

Ces emails sont des preuves. Pas au sens juridique — au sens historique. Ils documentent une façon de penser le monde qui était en avance sur son époque et qui reste, cinq ans après la mort de celui qui les a écrits, aussi pertinente que le jour où elle a été formulée.

Si vous l'avez reçu — et des centaines de personnes l'ont reçu — vous faites partie de cette histoire. Vous êtes dans les archives. Et les archives survivent à ceux qui les ont constituées.

C'est tout ce que Steven demandait. C'est tout ce que je demande.

Archives SMK — La Société de l'Algorithme

26 transmissions · 8 500 mails déclassifiés · IDs Gmail vérifiables

2 juin 2013 → novembre 2021

Lire les archives — 5 €/mois