ÉPISODE 19 — TRANSMISSION N°20
Le 1er mars 2017, à 17h12, Steven envoie un mail à Aurélien et Cécile. Le corps du message contient un seul lien — un article du Guardian sur Robert Mercer, le financier qui a financé Breitbart, Steve Bannon, et Donald Trump. La campagne de 2016 est terminée depuis quatre mois. Les réseaux sociaux ont joué un rôle documenté dans les résultats. L'algorithme a décidé qui verrait quoi, quand, combien de fois.
Dans le sujet du mail : dix-neuf mots. Une formule. Le titre de ce livre.
THE SOCIETY OF THE ALGORITHM is now. THE SOCIETY OF THE SPECTACLE is nostalgia. FUCK NOSTALGIA. [STEVE OKLYN]
Debord 1967 — Oklyn 2017
En 1967, Guy Debord publie La Société du Spectacle. L'argument : le capitalisme tardif a remplacé la vie vécue par une accumulation de spectacles. Les images médiatisées se substituent à l'expérience directe. Ce qui était vécu est devenu représentation.
En 2017, Steve Oklyn envoie un mail dont le sujet dit : c'était l'époque d'avant. Le Spectacle était une forme de domination du 20e siècle. L'Algorithme est la forme du 21e. Le Spectacle était encore humain — produit par des hommes, regardé par des hommes, critiqué par des hommes. L'Algorithme est autre chose : il produit, il distribue, il personnalise, il amplifie, sans regard, sans intention, sans auteur identifiable.
La ligne de Debord était critique. La ligne de Steven est plus froide : is now. Pas menace d'être. Pas risque de devenir. Est. Maintenant. Aujourd'hui.
Et la phrase sur la nostalgie — FUCK NOSTALGIA — est la signature de tout le projet. Ne pas regarder en arrière vers le Spectacle comme si c'était une époque meilleure. Le Spectacle aussi était une prison. L'Algorithme est une prison différente. Il faut des outils différents.
Le contexte : Robert Mercer, Bannon, Cambridge Analytica
Le lien dans le mail pointe vers un article du Guardian du 26 février 2017. L'article révèle comment Robert Mercer — le milliardaire du hedge fund Renaissance Technologies — a financé simultanément Breitbart News, Cambridge Analytica, et la campagne de Trump. Cambridge Analytica utilisait des données personnelles récoltées sur Facebook pour cibler des messages politiques.
Steven avait lu cet article et avait immédiatement fait la connexion théorique. Ce n'était pas de la politique. C'était la démonstration en grandeur réelle de ce qu'il avait théorisé depuis 2014 dans les textes CULTURAL WARMING et ses analyses de l'algorithme.
La Société de l'Algorithme n'est pas une métaphore. Cambridge Analytica a opéré à l'intérieur de Facebook. Les algorithmes de recommandation ont amplifié les contenus qui généraient le plus de colère et d'engagement. Des millions d'électeurs ont été exposés à des informations ciblées sur la base de leurs données personnelles, sans le savoir, sans pouvoir y résister.
C'était The Architecture of Influence de 1997 — la thèse de Steven sur l'influence des célébrités via leurs téléphones — poussée jusqu'à sa conclusion logique. L'influence n'était plus exercée par des célébrités sur leurs fans. Elle était exercée par des algorithmes sur des citoyens.
Décembre 2016 — Les premiers mails sur le titre
En décembre 2016, deux mails portent le titre THE SOCIETY OF THE ALGORITHM. Le 1er décembre, puis le 13 décembre. Steven formule le concept dans les semaines qui suivent l'élection de Trump. Il le précise en janvier et février 2017. Le 1er mars 2017, la formule est définitive : avec Debord en contrepoint et FUCK NOSTALGIA en coda.
Ce livre s'appelle La Société de l'Algorithme. Ce titre vient d'un sujet de mail envoyé par Steven Mark Klein à Aurélien Poirson-Atlan et Cécile Montigny le 1er mars 2017, avec un lien vers le Guardian en corps de message.
Archives SMK — La Société de l'Algorithme
26 transmissions · 8 500 mails déclassifiés · IDs Gmail vérifiables
2 juin 2013 → novembre 2021
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