Yuna Visentin, Entre autres. Politiques juives révolutionnaires.
Visentin remonte aux sources : Bund, Arendt, Benjamin, Scholem, Simone Weil. Elle relit ces auteurs non pas comme des théoriciens mais comme des praticiens d'une politique juive qui n'a jamais accepté l'État comme horizon ultime de la judéité.
Yuna Visentin n'écrit pas pour faire sensation. C'est le premier signe qu'elle écrit sérieusement. Ancienne élève de l'École normale supérieure, professeure agrégée, chercheuse indépendante, elle a publié un premier livre sur l'école comme dispositif de reproduction des oppressions, un deuxième sur les spiritualités radicales aux éditions Divergences en 2024. Le troisième est paru le 6 février 2026, toujours chez Divergences, et il s'appelle Entre autres. Politiques juives révolutionnaires.
On l'a lu d'une traite. Il en valait la peine.
Le sujet, posé avec précision
Le livre se propose de partir des traditions radicales juives pour repenser ce que cela signifie de se défendre en tant que Juif. La formulation est de Visentin, et elle est exacte. Trois mots y comptent. Traditions, au pluriel : il y en a plusieurs, elles ne s'accordent pas toutes, et c'est leur disjonction qui les rend fertiles. Radicales, ce qui ne désigne pas une orientation politique mais une exigence philologique : remonter aux racines, reprendre les textes, refuser les abréviations. Juives, sans guillemets, sans précautions, sans s'excuser : Visentin se réclame de ces traditions, elle ne les regarde pas de l'extérieur.
Cette phrase est une déclaration de méthode. Visentin ne cherche pas à imposer une ligne. Elle cherche à cartographier un champ. Elle accepte le conflit interne aux traditions qu'elle décrit, et c'est cette acceptation qui rend possible le travail philologique de l'ouvrage.
La généalogie, qui est l'apport principal
Visentin remonte au Bund, mouvement ouvrier juif d'Europe centrale qui refusait à la fois le sionisme et l'assimilation, en faisant de la judéité une appartenance culturelle et politique mais non étatique. Elle traverse Hannah Arendt, dont la position sur Israël n'est jamais reproduite simplement, et dont les textes sur le pariah comme figure de pensée sont remobilisés avec attention. Elle convoque Walter Benjamin, lecteur de Scholem, dont la réflexion sur la mémoire des vaincus traverse l'ouvrage en filigrane. Elle s'arrête sur Gershom Scholem lui même, sur Simone Weil, sur Etty Hillesum, sur Hannah Krall.
Cette galaxie, Visentin la connaît de l'intérieur. Sa formation à l'ENS y est pour quelque chose. Mais ce n'est pas seulement une question de bibliothèque. C'est une question de filiation. Visentin écrit en sachant que ces auteurs et autrices ne sont pas des références à mobiliser, mais des présences à entretenir. Il y a, dans son rapport au texte, une discipline talmudique au sens littéral : on lit, on relit, on commente, on transmet.
Ce qui pèche
Le livre est inégal sur la question contemporaine. Visentin évoque les conflits internes aux espaces militants juifs des années 2020, mais elle le fait avec une retenue qui pourra décevoir les lecteurs militants. Elle ne tranche pas. Elle ne nomme pas les protagonistes. Elle propose des cadres, pas des verdicts. C'est un choix défendable. C'est aussi une frustration pour les lecteurs qui cherchaient un guide pratique pour naviguer les controverses actuelles. Le livre n'est pas ce guide. Il est en amont. Il pose les conditions d'une pensée.
Le second défaut est plus structurel. Le format Divergences, court et serré, ne laisse pas la place que méritait le sujet. Les trois cents pages auraient pu en faire cinq cents. La généalogie est dense, parfois trop dense, et le lecteur non spécialiste se trouvera, sur certains chapitres, devant un mur de références qu'il faudra lever en lisant à côté. Visentin le sait. Elle assume le risque. C'est un livre qui demande à être lu avec d'autres livres.
Pourquoi maintenant
Le sujet est difficile. Il l'est en France particulièrement, où les espaces de discussion sur la judéité politique se sont réduits, où les positions se sont durcies, où les lecteurs comme les autrices sont assignés à des camps qu'ils n'ont pas toujours choisis. Visentin écrit dans cet état du monde sans s'y soumettre. Elle propose une lecture qui ne s'aligne sur aucune des positions disponibles, et qui par cela même a une chance de rouvrir l'espace fermé.
Le livre n'est pas une intervention dans un débat. Il est un déplacement du débat. C'est ce qu'on attend d'un essai philosophique sérieux. C'est ce qu'on n'attend plus, en France, d'un essai politique.
Verdict
À lire pour la généalogie philologique, qui est ce que Visentin fait de mieux et qui nous manquait. À lire pour la position d'autrice, qui combine appartenance et distance dans un équilibre rare. À relire dans cinq ans, parce que le livre n'est pas un livre d'actualité : il est un livre qui se déplie sur la durée.
À conseiller aux lecteurs et lectrices qui ont la patience d'un livre qui ne donne pas de mots d'ordre. À conseiller aussi à celles et ceux qui pensent que la judéité politique est une question close. Visentin démontre, avec patience, qu'elle ne l'est pas. Et qu'elle ne le sera jamais, tant qu'il y aura des héritières et des héritiers pour reprendre la chaîne.
Dix sept euros. Trois cents pages environ. Un travail qu'aucun des grands éditeurs parisiens n'aurait pris. Divergences l'a fait. C'est leur troisième Visentin. C'est aussi, pour ce qui me concerne, leur meilleur.
Yuna Visentin, Entre autres. Politiques juives révolutionnaires, éditions Divergences, 6 février 2026. Environ 300 pages. 17 euros. ISBN 979 10 97088 91 0.
Lu par Zoé de Sagan, qui ne lit jamais une généalogie sans ses propres ancêtres.
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