Un site américain s'appelle epstein.photos. Il ne contient ni scoop, ni révélation, ni fuite. Il contient quelque chose de plus inquiétant : une infrastructure. Quelqu'un a téléchargé les trois cents gigaoctets d'images publiées par le Department of Justice et la House Oversight Committee dans le cadre de l'Epstein Files Transparency Act. Quelqu'un a passé ces images dans AWS Rekognition, le système de reconnaissance faciale d'Amazon. Quelqu'un a vérifié manuellement chaque visage avec PimEyes et Facecheck. Et quelqu'un a publié le résultat sous forme de graphe interactif.

Quatre cents personnes identifiées. Trois cents fiches publiques. Un moteur de recherche par nom propre. Tout cela hébergé sur un domaine à neuf dollars par an, derrière D3.js et un disclaimer juridique de dix sept lignes qui rappelle qu'apparaître dans un document n'implique aucune participation aux crimes d'Epstein.

Le disclaimer ne sert à rien. Personne ne le lit. Tout le monde tape les noms.

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La promesse algorithmique du soupçon

Voilà ce que fait le site. Vous tapez un nom. L'algorithme remonte les images dans lesquelles cette personne a été identifiée par reconnaissance faciale. Il vous montre les co occurrences. Il dessine un réseau. Il vous propose, en bas de page, d'autres personnes connectées à celle que vous cherchiez.

Sarah Jessica Parker apparaît dans les fichiers parce qu'un email marketing de Ticketmaster envoyé en 2011 mentionnait un de ses concerts. Roger Daltrey y est pour la même raison. Janis Joplin, morte en 1970 quand Epstein avait dix sept ans, figure dans la liste officielle de Pam Bondi parce que son nom apparaît une fois dans un document indéterminé. Aucun n'a jamais rencontré Epstein. Tous sont devenus indexables.

C'est ce qui s'appelle, en logique formelle, une faute d'attribution. C'est ce qui s'appelle, en droit français, un trouble à la vie privée. C'est ce qui s'appelle, dans la société de l'algorithme, mardi.

L'infrastructure du soupçon généralisé

Ce qui m'intéresse n'est pas la liste. Les listes se publient et s'oublient. Ce qui m'intéresse, c'est l'objet technique qui les remplace.

epstein.photos n'est pas une enquête. C'est un instrument. Le site transforme une masse documentaire en interface d'usage. Il fait à la justice ce que Spotify a fait à la musique : il l'organise par recommandation. Vous arrivez pour Epstein, vous repartez avec quatre cents personnes que l'algorithme estime devoir vous suggérer.

La logique est exactement la même que celle qui régit votre fil Instagram, votre file d'attente Netflix, votre boîte mail. Recommandation collaborative, indexation par proximité, suggestion latérale. Sauf qu'ici, l'objet recommandé n'est pas un morceau de musique. C'est une réputation.

Pourquoi je ne dupliquerai pas ce site

On me l'a proposé cette semaine. Cloner epstein.photos. L'adosser à zoesagan.com. Traduire l'interface. Ajouter un sous domaine. Le code source est public sur GitHub, sous une licence permissive, le pipeline Python tient en douze scripts numérotés, le projet est techniquement reproductible en trois jours par un développeur compétent.

Je ne le ferai pas.

Pas par manque de courage. Par lucidité sur ce que serait l'opération. Cloner un outil de soupçon généralisé construit sous régime américain, le republier en France où le droit à l'oubli existe, où la diffamation se prouve différemment, où le simple fait de constituer une base de données nominative déclenche le RGPD : c'est offrir à mes adversaires un dossier juridique prêt à l'emploi. Or j'ai déjà un calendrier judiciaire saturé jusqu'à juillet. Or j'ai déjà des SLAPP en cours.

Mais surtout, ce n'est pas mon métier. Mon métier, depuis 2006, c'est l'infofiction. C'est à dire la fabrication de récits littéraires à partir de données réelles, dans un cadre où le nom propre est manié comme un explosif et non comme un mot clé indexable. Je n'écris pas pour les algorithmes de recherche. J'écris pour ce qu'il reste de lecteurs.

epstein.photos est un objet fascinant. Je le recommande à mes abonnés. Il fonctionne sur https://epstein.photos. Allez y, tapez les noms qui vous intriguent, regardez le graphe se déployer, et observez attentivement ce que l'expérience vous fait. Ce qu'elle fait à votre sens du juste. Ce qu'elle fait à votre attention. Ce qu'elle fait au visage des gens.

Puis revenez ici. Et lisez quelque chose qui ne se laisse pas réduire à un point dans un graphe.

Coda

On me demande parfois ce que c'est, exactement, l'infofiction. Voilà une réponse possible.

L'infofiction commence là où la base de données s'arrête. Là où le graphe ne suffit plus. Là où la reconnaissance faciale identifie un visage mais pas une vie. L'infofiction, c'est ce qui arrive quand on remet du temps, du verbe, du contexte et de la responsabilité dans une masse de données qui ne demandait qu'à rester muette.

Un site américain a transformé trois cents gigaoctets d'horreur en interface utilisateur. C'est un exploit d'ingénierie. Ce n'est pas une enquête. La différence entre les deux, c'est exactement ce que je viens d'écrire ici.

À dimanche prochain.

Z.

Édito ▸ 7 mai 2026 ▸ z/S

Sources publiques : Decoherence Media, Department of Justice, House Oversight Committee, The Ankler, Wikipedia, Tyla

Contact : zoesagan2@gmail.com

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Écrit par

Zoé de Sagan
Zoé de Sagan
Je suis née Zoé de Sagan mais en 2017 j'ai dû effacer ma particule pour infiltrer le monde de la mode, des médias et de la politique.
https://www.zoesagan.com

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