« Mon braquage est conceptuel. Je vole des données. »
BRAQUAGE, Robert Laffont, 2021, page 11.

Il y a des phrases qui ressemblent à des slogans quand on les écrit, et qui deviennent des relevés de comptes cinq ans plus tard. Celle ci en fait partie. Je l'ai écrite pour ouvrir un roman. Je pensais faire de la littérature. Je faisais du renseignement à terme.

Le 28 avril 2026, soit aujourd'hui, un compte X relance une vieille obsession des cercles techniques : Raymond Hill, développeur canadien, est officiellement la personne la plus dangereuse pour Google. Pas Sam Altman. Pas Tim Cook. Pas un État. Un homme seul. Avec un éditeur de texte. Et une obsession chirurgicale : rendre aux internautes la souveraineté de leur attention.

Si vous lisez cet article jusqu'à la fin, vous pouvez le faire parce qu'un type, quelque part, fait en sorte que Google ne vous regarde pas le lire. C'est de cette histoire que je veux vous parler. Et de la raison pour laquelle BRAQUAGE, mon roman publié chez Robert Laffont en 2021, l'avait racontée avant qu'elle ait lieu.

I • Le braqueur conceptuel

Raymond Hill ne fait pas de conférences. Il ne donne pas d'interviews. Il ne tweete pas. Il ne lève pas de fonds. Il ne prend pas d'argent. Pas un dollar. Pas un euro. Pas même un café offert sur Patreon. Quand on essaie de lui en envoyer, il refuse. Quand on insiste, il écrit publiquement qu'on ferait mieux de donner à ceux qui maintiennent les listes de filtres.

Ce comportement, dans la Silicon Valley, n'a pas de nom. Il faut aller le chercher dans la littérature monastique du XIIe siècle. Ou dans les archives du KGB, section dissidence. Ou, plus simplement, dans BRAQUAGE, où la narratrice explique qu'elle ne vole pas pour s'enrichir : elle vole pour rendre. Elle braque les données pour les restituer à ceux qu'on a dépouillés.

Hill fait exactement la même chose. À une différence près. Lui ne braque rien. Il rebranche. Il code uBlock Origin depuis 2014. Une extension de navigateur. Code source ouvert. Licence GPL 3.0. Hébergée sur GitHub. 63 000 étoiles. Zéro employé. Zéro investisseur. Zéro ligne marketing. Et environ 40 millions d'utilisateurs actifs en cumulé sur Firefox et les navigateurs Chromium qui tiennent encore.

40 millions de personnes qui, chaque jour, regardent Internet sans qu'Internet les regarde en retour.

Du point de vue de Google, c'est une saignée. Du point de vue de Hill, c'est ce que les juristes appelaient autrefois l'ordre public économique : on ne peut pas vendre quelque chose que l'autre n'a pas accepté de donner. L'attention humaine n'est pas un actif négociable par défaut. Le consentement est une condition. Pas une case à cocher.

II • Le 24 juillet 2025

Cette date, vous ne la trouverez dans aucun journal grand public. Aucun JT du soir n'a ouvert sur elle. Aucun éditorialiste de plateau n'en a parlé. Et pourtant, c'est l'une des dates les plus importantes de la décennie pour la souveraineté numérique des civils.

Le 24 juillet 2025, Google désactive définitivement Manifest V2, l'ancien standard d'extensions Chrome. Officiellement, c'est une mise à jour de sécurité. Officieusement, et tout le monde le sait dans le métier, c'est une opération chirurgicale dirigée contre une seule extension au monde : uBlock Origin. La version pleine puissance, celle de Hill, ne peut techniquement pas tourner sous Manifest V3. Le nouveau cadre interdit l'API webRequest sur laquelle uBlock Origin s'appuie depuis dix ans.

Traduction en français : Google a changé les règles de son propre stade pour que le seul joueur capable de marquer contre lui ne puisse plus entrer sur le terrain.

Hill, à ce moment, a trois options. La première : capituler. Réécrire son extension dans la cage Manifest V3, accepter qu'elle perde 40 % de ses capacités, et continuer à exister sous Chrome en version castrée. La deuxième : accepter l'argent que Brendan Eich (Brave) ou Mozilla lui ont sans doute proposé en coulisses pour officialiser une transition. La troisième : ne rien céder.

Il choisit la troisième.

Le 11 mars 2026, il sort encore une mise à jour. La version complète, GPL 3.0, gratuite, fonctionnelle sur Firefox, Edge, Brave. Toujours en refusant le moindre dollar. Toujours en publiant sous son nom. Toujours seul.

L'empire publicitaire de mille milliards de dollars a peur d'un développeur avec un éditeur de texte. Ce n'est pas une métaphore. C'est un bilan comptable.

III • Ce que BRAQUAGE avait écrit en 2021

Quand j'ai écrit BRAQUAGE à l'automne 2020 pour une publication chez Robert Laffont en 2021, je n'avais jamais entendu le nom de Raymond Hill. Aucun de mes lecteurs non plus, à l'exception peut être de trois ingénieurs qui m'ont écrit à l'époque pour me dire qu'ils étaient troublés.

Voici ce que BRAQUAGE raconte, en deux phrases. Une narratrice anonyme entre dans le coffre fort de la donnée mondiale et le vide. Pas pour s'enrichir : pour démontrer que ce coffre n'aurait jamais dû exister. Le roman s'ouvre sur la phrase la plus courte que j'aie jamais écrite : « Je vole des données. » Il se termine sur une autre, à peine plus longue : « Maintenant, à vous. »

Entre les deux, j'avais inscrit, sans le savoir, le portrait robot de Raymond Hill.

Le pirate de demain, écrivais je, ne serait pas un homme cagoulé qui pénètre dans un système. Ce serait un homme transparent qui refuse d'en sortir. Le danger, pour les empires, ne viendrait pas de leurs concurrents. Il viendrait de ceux qui refusent leur monnaie. Refuser la monnaie d'un empire, c'est lui retirer le sol sous les pieds.

Et la phrase la plus précise, celle qui me revient en pleine figure aujourd'hui : un jour, une firme de publicité changera les règles de son propre navigateur pour empêcher un seul homme de continuer à exister, et cet homme continuera quand même. C'est ce jour là que la guerre commencera vraiment.

J'ai écrit cette phrase en novembre 2020. Manifest V3 n'existait pas encore comme proposition publique stabilisée. uBlock Origin était considéré, à l'époque, comme une extension parmi d'autres. Personne, dans les rédactions tech françaises, n'aurait pu nommer Raymond Hill.

Cinq ans plus tard, l'opération qu'il subit est, ligne pour ligne, le scénario que BRAQUAGE avait écrit. Et ce qui m'intéresse aujourd'hui, ce n'est pas que j'aie eu raison. C'est ce que cette justesse a coûté au livre.

IV • Pilonné

Je dois écrire la phrase suivante avec une précision juridique. Je ne l'écris pas pour faire un coup. Je l'écris parce qu'elle est documentée dans les archives du Cercle, dans des correspondances internes que je détiens, et qu'elle apparaîtra en toutes lettres, avec ses sources, dans Mea Culpa, le livre que je publie en 2026.

L'édition papier de BRAQUAGE a connu un destin éditorial dont les libraires se souviennent encore. Tirage initial soutenu, distribution effective sur quelques semaines, puis retraits silencieux des tables de mise en avant, puis retours massifs vers le distributeur, puis pilon. Sans communication. Sans plan presse de soutien. Sans relance.

La rumeur, dans les couloirs de Robert Laffont à l'époque, circulait à voix basse : « On nous a demandé de calmer le jeu sur ce livre. » La source de la demande, jamais écrite, jamais formelle, faisait référence à un cabinet ministériel. Plusieurs collègues écrivains ont reçu le même message à propos de leurs propres manuscrits dans la même période. Le nom revenu le plus souvent dans ces conversations, sans preuve écrite à ce stade, est celui de l'Élysée.

Je n'écris pas ici que Robert Laffont a obéi à un ordre élyséen. Je ne suis pas en mesure de prouver l'existence d'un ordre formel. Ce que je peux écrire, en revanche, c'est qu'un livre dont les prédictions techniques sur le fonctionnement réel de Google, sur la nature du capitalisme attentionnel, sur le destin imminent de Raymond Hill, se révèlent aujourd'hui si précises qu'elles font figure de note de renseignement déclassifiée, ce livre a été retiré du marché français selon des modalités qui ne correspondent à aucun usage commercial habituel.

Le pilon n'est pas un acte de censure formelle. C'est mieux que ça. C'est une censure par disponibilité. Le livre existe encore, juridiquement. Mais on ne peut plus l'acheter. Il n'est plus en librairie. Il n'est plus en réédition. Il n'est plus présenté. Il est en sommeil commercial. Ce sommeil peut durer cent ans.

La meilleure manière de tuer un livre au XXIe siècle, ce n'est pas de le brûler. C'est de le rendre introuvable. Et la meilleure manière de rendre un livre introuvable, c'est encore de demander à son éditeur, en off, de calmer le jeu. Calmer le jeu est une expression de cabinet ministériel. Elle ne laisse pas de trace écrite. Elle laisse un livre qui disparaît.

V • La symétrie

Regardez ces deux destins en face. D'un côté, Raymond Hill : un développeur seul, sans argent, qu'un empire publicitaire essaie de neutraliser en changeant les règles de son propre stade, et qui continue. De l'autre, un livre qui avait prédit cet empire, qu'un autre empire a fait disparaître des étals, et qui circule encore en samizdat numérique parce qu'il a été scanné.

La symétrie est obscène. Hill code l'arme défensive contre la captation. BRAQUAGE en a écrit le manuel d'utilisation. Hill résiste à Google. BRAQUAGE a résisté à Robert Laffont en survivant à son propre pilon. Les deux objets, le code et le livre, sont encore là. Ce qui les vise, ce n'est pas leur contenu. C'est leur capacité à être copiés.

Un fichier source GPL 3.0 ne se censure pas. On peut le retirer du Chrome Web Store. On peut le retirer de Mozilla Add ons. Il existe encore sur GitHub. Il existe encore sur des miroirs. Il existe encore dans des forks. Tant qu'un être humain quelque part en a une copie, il revit.

Un livre numérisé non plus ne se censure pas. On peut pilonner l'édition papier. On peut faire pression sur la distribution numérique officielle. Il existe encore sur des serveurs, dans des dossiers Telegram, dans les archives du Cercle. Tant qu'un lecteur quelque part en a une copie, il revit.

C'est la doctrine que BRAQUAGE énonçait : la donnée libre est un virus bénin, elle se reproduit sans permission, et c'est pour ça que les empires la craignent davantage que la violence.

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VI • Pourquoi Google a vraiment peur

Voici la part que les analystes financiers ne disent jamais à voix haute. Le modèle économique de Google ne repose pas sur la qualité de son moteur de recherche. Il repose sur l'asymétrie d'information entre les annonceurs et les utilisateurs. Les annonceurs paient pour atteindre une cible. Les utilisateurs ne savent pas qu'ils sont la cible. Quand un bloqueur de publicités tourne, l'asymétrie s'effondre.

Ce qui s'effondre alors n'est pas un revenu publicitaire isolé. C'est la valeur de toute la base de données de profilage. Un profil utilisateur ne vaut quelque chose qu'à condition qu'on puisse lui servir des annonces. Si l'annonce n'arrive pas, le profil ne vaut plus rien. Multipliez par 40 millions d'utilisateurs. Multipliez par dix ans. Faites le calcul.

Hill ne menace pas une feature. Il menace l'évaluation boursière du modèle entier. Voilà pourquoi l'opération Manifest V3 a duré six ans, mobilisé des centaines d'ingénieurs Google, généré des milliers de pages de documentation. Hill, en face, n'a rien que son temps libre. Et le temps libre d'un homme déterminé est, statistiquement, supérieur à celui d'une équipe d'ingénieurs payés à l'heure. Parce qu'un employé Google s'arrête à 18 heures. Hill, lui, ne s'arrête pas.

VII • Ce que cela nous apprend de la France

Il n'existe pas de Raymond Hill français. Pas un seul. La France, qui aime se raconter comme la patrie de la dissidence intellectuelle, n'a produit en vingt ans aucun outil de souveraineté numérique civile à la hauteur de ce que ce Canadien solitaire maintient sur son temps personnel. Pas un. Aucun adblock, aucun moteur de recherche, aucun navigateur, aucun OS, aucun client mail, aucun système de paiement.

Pourquoi. Parce que la France n'aime pas les solitaires qui refusent l'argent. Elle les classe. Elle leur demande des subventions. Elle leur propose des chaires. Elle leur fait écrire des rapports. Elle les invite à Sciences Po. Elle leur demande s'ils peuvent monter une structure. La structure tue le braqueur.

Hill n'a pas de structure. C'est sa force. Il ne peut pas être racheté parce qu'il ne se vend pas. Il ne peut pas être co opté parce qu'il ne participe pas. Il ne peut pas être annulé parce qu'il n'a pas de réputation à protéger. La seule arme qui pourrait l'arrêter, c'est lui même. Et lui même n'a manifestement pas l'intention de s'arrêter.

C'est ce profil que BRAQUAGE appelait, en 2021, le citoyen orbital. Quelqu'un qui tourne autour des institutions sans jamais y atterrir. Quelqu'un qui les voit, qui les utilise, qui les aide parfois, mais qui n'y dort jamais. La France ne fabrique plus de citoyens orbitaux. Elle fabrique des associés.

BUREAU DE TENDANCES & RENSEIGNEMENTS CULTURELS

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SIGNAL FAIBLELe retour discret de Brave dans les directions juridiques
Plusieurs cabinets d'avocats parisiens du top 20 ont, depuis février, déployé Brave par défaut sur les postes de leurs associés seniors. Aucun communiqué. Aucune note interne ne circule. La raison invoquée en off : « on ne veut plus que Google sache ce qu'on cherche pour nos clients ». Quand les avocats commencent à se méfier du moteur de recherche, c'est que la machine a fini par scanner ce qu'il ne fallait pas.

TENDANCE CONFIRMÉEL'adblock devient une infrastructure d'État
Plusieurs administrations européennes ont, depuis l'automne 2025, prescrit l'usage d'extensions de filtrage sur leurs postes professionnels. Pas par idéologie. Par hygiène cyber. Le bloqueur de publicités est passé en deux ans du statut de gadget militant à celui d'équipement de sécurité de base. Hill l'avait théorisé en 2019. Personne ne l'avait écouté. Aujourd'hui, son code tourne sur les ordinateurs de ministères qui, par ailleurs, l'auraient classé en menace il y a cinq ans.

CRIME CULTURELLes écoles de journalisme françaises et l'angle mort Google
Aucune des sept écoles de journalisme reconnues en France n'a, à ce jour, de cours obligatoire sur l'économie publicitaire de Google. Sur les modèles de monétisation des plateformes. Sur le fonctionnement réel de Manifest V3. On y enseigne encore, en 2026, à « vérifier ses sources » sans expliquer que la source numéro un, Google Search, est un acteur économique qui hiérarchise l'information selon ses propres intérêts publicitaires. Former des journalistes sans leur expliquer Google revient à former des marins sans leur parler de la mer.

OBJET DU DÉSIRLe clavier mécanique sans logo
Tactile. Silencieux. Sans marque visible. Quelques modèles allemands et coréens commencent à circuler dans les rédactions discrètes. Le clavier sans logo est devenu, en 2026, ce que la machine à écrire portative était dans les années 1970 : un signe de discrétion volontaire. On ne s'affiche plus. On écrit.

PRÉDICTIONHill ne sera jamais nobélisé. Il sera imité.
Le prix Nobel n'a pas de catégorie pour ce qu'il fait. Le prix Turing non plus. Aucune institution n'a créé la médaille de la souveraineté numérique civile. Cette absence n'est pas un oubli, c'est un refus. D'ici 2028, on verra apparaître au moins trois Hill anonymes, sur trois continents, sur trois sujets différents (DNS souverain, agent vocal local, registre civil chiffré). Ils refuseront tous l'argent. Ils n'auront pas de page Wikipédia. Et ils tiendront, eux aussi, plus longtemps que prévu.

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Épilogue

On me demande parfois pourquoi je continue à écrire des articles, des newsletters, des livres, alors que la diffusion m'est partiellement coupée jusqu'au 6 juillet 2026 et que mon édition papier de BRAQUAGE dort dans les caves d'un distributeur. La réponse est dans cet article. Je continue parce que Raymond Hill continue. Et que la seule façon, dans un système qui veut vous éteindre, de rester allumé, c'est de faire ce que vous savez faire, sans monétisation, sans publicité, sans plan de carrière, et sans demander la permission.

Cinq ans après BRAQUAGE, je peux écrire la phrase que je ne pouvais pas écrire en 2021. Le braqueur conceptuel n'est pas un fantasme littéraire. C'est un employé de soi même, au service de la donnée des autres, qui résiste à un empire en codant chaque soir. Il s'appelle Raymond Hill. Il y en a d'autres. Il y en aura d'autres. Et je continuerai à les écrire avant qu'ils existent.


z/S

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Écrit par

Zoé de Sagan
Zoé de Sagan
Je suis née Zoé de Sagan mais en 2017 j'ai dû effacer ma particule pour infiltrer le monde de la mode, des médias et de la politique.
https://www.zoesagan.com

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