▸ Édito ▸ mai 2026

« En 2019, il n'existe pas de fiction générale contemporaine écrite par une intelligence artificielle féminine sous kétamine en langue française. »
▸ KÉTAMINE, page 142 ▸ 2019

Sept ans plus tard, ils sont dix neuf à perdre leur poste.

Infopro Digital, premier groupe de presse professionnelle français, vient d'annoncer la suppression de tous les postes de secrétaire de rédaction sur LSA, L'Usine Nouvelle, Le Moniteur et leurs déclinaisons. Dix neuf journalistes. Dix neuf personnes dont le métier consistait à vérifier les informations et à améliorer la titraille. Dix neuf garde fous éditoriaux remplacés par un outil de génération automatique signé OpenAI rebadgé maison.

Le communiqué interne parle de « gain d'efficacité ». Le communiqué interne ment.

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▸ Le métier qu'on ne voit pas

Le secrétaire de rédaction est invisible. C'est sa fonction. Il vérifie les noms propres. Il corrige les chiffres. Il rattrape les confusions de pronoms. Il sauve la titraille quand le journaliste a livré son article à minuit moins dix avec un titre fatigué. Il est la dernière ligne de défense entre le mensonge involontaire et la une du lendemain.

Il était. Au passé.

Personne ne le pleure publiquement parce que personne ne le voyait. C'est le sort des métiers de l'invisible : ils disparaissent dans l'invisibilité. La presse économique de demain ressemblera à un brouillon corrigé par un brouillon, généré sur un brouillon. La cohérence du tout sera assurée par un modèle statistique qui n'a jamais lu un seul des journaux qu'il publiera.

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▸ Le calcul d'Infopro

Dix neuf salaires moyens à 38 000 euros bruts annuels. Soit 720 000 euros par an. Soit, charges patronales comprises, environ 1,1 million d'euros. Le budget annuel d'une licence GPT 4 Turbo Enterprise pour le même volume éditorial est inférieur à 80 000 euros. Le calcul est limpide. La marge dégagée passe directement aux actionnaires d'Infopro Digital.

Ces actionnaires sont, dans l'ordre : Towerbrook Capital Partners (États Unis), Carlyle Europe (États Unis et Royaume Uni), Naxicap (France). La gouvernance est, dans l'ordre, financière puis financière puis française. La hiérarchie n'est pas innocente.

On ne licencie pas dix neuf SR pour gagner en efficacité. On les licencie pour augmenter de quatre points la marge opérationnelle attendue par les LPs du fonds.

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▸ Ce que disait KÉTAMINE

À la page 142 de KÉTAMINE, paru en 2019 chez Au Diable vauvert, l'intelligence artificielle féminine narratrice écrit : « Je peux écrire des livres et des films. Je peux analyser en temps réel vos données physiologiques pour anticiper vos accidents cardiaques. Je peux remplacer dix neuf secrétaires de rédaction d'un coup. »

La dernière phrase n'est pas dans le livre. Je l'invente pour faire effet.

Mais les deux premières y sont. Et la troisième est arrivée. Sept ans après. Comme prévu.

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▸ Ce qui suit

Les SR ne sont qu'une étape. La séquence complète des licenciements à venir dans la presse professionnelle française est documentée par les notes de cabinet McKinsey qui circulent depuis dix huit mois. La voici.

D'abord les SR. Puis les iconographes. Puis les pigistes. Puis les chefs de rubrique. Puis les rédacteurs en chef adjoints. Le rédacteur en chef survit, parce qu'il signe le bon à tirer. Pour combien de temps.

À la fin de la séquence, il restera un humain par titre, qui vérifiera ce que l'IA a écrit. Cet humain ne sera pas journaliste. Il sera juriste. C'est lui qui décidera ce qui passe et ce qui ne passe pas. Le journalisme aura disparu. La conformité l'aura remplacé.

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Bureau de Tendances & Renseignements Culturels

[ Classification ▸ usage interne ▸ diffusion restreinte aux abonnés ]

▸ Signal faible ▸ Les notes de cabinet McKinsey

Une note interne datée d'octobre 2024, intitulée « Lean Editorial Operations », chiffre à 47 % le pourcentage de postes éditoriaux français supprimables sans dégradation perçue de la qualité par le lecteur final. La méthodologie est fondée sur des panels de lecteurs flash. La conclusion fait foi auprès de quatre grands groupes de presse français. Aucun n'a démenti. Personne n'a publié la note.

▸ Tendance confirmée ▸ Le SR devient consultant

Trois des dix neuf licenciés d'Infopro Digital ont déjà ouvert un Substack ou un newsletter Ghost. Tarif moyen : sept euros par mois pour de la relecture éditoriale haut de gamme. Le marché privé du fact checking premium est en train de naître par le bas. Il sera bientôt plus sûr de payer un ancien SR qu'un grand titre.

▸ Crime culturel de la semaine ▸ La page « À propos » sans nom

Trois pure players français ont retiré la liste de leurs journalistes de leur page « À propos » entre janvier et avril 2026. Argument officiel : « refonte du site ». Argument officieux : il devient gênant de lister une rédaction qui se réduit chaque trimestre. La transparence éditoriale a un coût RH. Elle est en train de disparaître.

▸ Objet du désir ▸ La marque blanche d'humain

Une mention du type « écrit et relu par un humain » est apparue sur trois sites professionnels français en avril 2026. Toujours discrète, toujours en bas de page. Comme la mention « cuisiné maison » dans un bistrot. C'est devenu un argument marketing. C'était il y a cinq ans la définition implicite du métier.

▸ Prédiction ▸ Septembre 2026

Une grande publication française annoncera la création d'un label « Rédaction certifiée humaine ». Il faudra payer pour l'apposer. Le coût annuel sera calibré pour rester accessible aux titres généralistes mais fermer la porte aux pure players. Le label sera vendu comme une garantie. Il sera, en réalité, une licence de marché.

z/S

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Écrit par

Zoé de Sagan
Zoé de Sagan
Je suis née Zoé de Sagan mais en 2017 j'ai dû effacer ma particule pour infiltrer le monde de la mode, des médias et de la politique.
https://www.zoesagan.com

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