Pourquoi lui ?
On a lu beaucoup que L’Insouciance était un grand livre de la rentrée. C’est faux. C’est un grand livre. Tout simplement. Et même un livre rare. Trop rare en France.
L’un des enfants de cette nouvelle génération qui n’attend plus deux décennies pour parler de son environnement. Trop dur, trop anxiogène, le monde étouffe. Et la littérature française redevient enfin cathartique.
Un livre tellement contemporain qu’il faut une bonne centaine de pages pour bien réaliser qu’on ne lit pas un roman américain. Et puis, on s’habitue. Et finalement, dans la dernière ligne droit, on réalise qu’on ne lit pas un récit moderne ou étasunien. Mais un livre atemporel et mondial.
Nous voilà en pleine tragédie grecque en fait. Une structure en quatre actes. Et des personnages qui se débattent avec leur destin, avec des forces supérieures, avec les pressions sociales. Des notions modernes qui auraient tout aussi bien pu être remplacées par un chœur chantant la volonté des dieux de l’Olympe. Et ces humains, pauvres poupées, luttant pour leur liberté d’action, de décision, de construction, alors que dès les premières pages, tout était dit. Et au milieu de tout ça : l’amour. Cristallisation de toutes les guerres humaines.
Karine Tuil, avec les défauts d’un texte ambitieux, réussit à décrire la claustrophobie existentielle absolue sans jamais qu’on ne se sente enfermé.
Où le lire ?
Devant le chant des sirènes politiques. L’Insouciance fait dans le désespoir à l’oriental, celui qui permet d’avancer.
Incipit.
La sélection, cette épreuve.
Le passage à retenir par coeur ?
Oui, c’est lui, oui, celui que vous avez aimé puis détesté, celui qui vous a fait rire et pleurer, vous avez connu ce corps en mouvement, contre vous, sur vous, près de vous, vous l’avez caressé, serré, repoussé, vous l’avez vu courir, nager, skier, oui, c’est lui, il n’y a pas d’erreur, vous êtes bien sûre de vous, c’est lui sous les hématomes et les traces de sang séché, lui malgré les blessures et les entailles, vous l’identifiez formellement, ce cadavre, c’est lui.
À qui l’offrir ?
Aux amoureux et aux puissants, aux ambitieux et aux combattants. À tous ceux qui jouent avec le destin.

L’Insouciance, Karine Tuil, éd. Gallimard, 524 p., 22 €
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La rédaction
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