George Saunders veille sur nos âmes en péril
Avec Vigil, son deuxième roman, George Saunders nous entraîne une fois encore dans l’entre-deux-mondes, au chevet d’un magnat du pétrole agonisant. Entre fantômes bienveillants et bilan implacable, l’auteur signe une méditation sur la rédemption possible, même pour les plus coupables d’entre nous.
George Saunders a ce don rare : transformer la mort en scène de comédie tendre et de révélation profonde. Après le choeur spectral de Lincoln in the Bardo, qui lui valut le Booker Prize en 2017, il revient avec Vigil, publié en ce début 2026, et confirme qu’il est l’un des écrivains les plus nécessaires de notre époque.
L’histoire est simple, presque biblique dans sa nudité. Un vieux tycoon du pétrole, riche, puissant, et parfaitement conscient d’avoir contribué à ravager la planète, gît sur son lit de mort. Autour de lui, sa famille, ses médecins, ses avocats.
Mais aussi, invisibles aux vivants, une troupe d’esprits : guides, observateurs, âmes en transit. Au centre, Jill Blaine – surnommée « Doll » –, une jeune femme douce et patiente chargée d’accompagner le mourant vers l’au-delà. Sa mission : l’aider à regarder en face ce qu’il a été, sans haine ni indulgence excessive.

Ce qui pourrait virer au règlement de comptes écologique ou au pamphlet anticapitaliste reste, sous la plume de Saunders, un exercice d’empathie radicale. L’homme n’est pas caricaturé en monstre ; il est effrayé, pathétique, parfois presque attachant dans ses derniers sursauts d’orgueil.
Les voix qui l’entourent – tour à tour drôles, sévères, mélancoliques – ne jugent pas tant qu’elles espèrent. Elles espèrent qu’un éclair de lucidité, même tardif, puisse encore infléchir la trajectoire d’une vie.
On reconnaît là la marque Saunders : cet humour absurde qui désamorce la gravité, cette tendresse qui refuse le cynisme, cette précision chirurgicale dans la phrase.
Il y a du Dickens dans sa galerie de personnages secondaires, du Beckett dans l’attente existentielle, et une touche de bouddhisme – l’auteur pratique depuis longtemps – dans l’idée que la souffrance peut être traversée, non niée.
Mais Vigil frappe surtout par son actualité brûlante. À travers cet oilman, c’est toute notre civilisation extractiviste qui passe sur le lit de mort. Sans jamais verser dans le didactique, Saunders pose la question : que laissons-nous derrière nous ?
Peut-on, à l’ultime seconde, reconnaître la beauté qu’on a abîmée et demander pardon – non pour être absous à bon compte, mais pour que quelque chose, malgré tout, soit sauvé ?
Lire ce roman, c’est accepter de s’asseoir un moment dans cette chambre crépusculaire et d’y trouver, contre toute attente, de la lumière. Une lumière qui ne console pas à peu de frais, mais qui réchauffe. Celle d’une compassion capable de traverser les frontières, même celles qui séparent les vivants des morts, les coupables des innocents, l’humanité de son propre désastre.
George Saunders ne nous offre pas une solution, mais un miroir. Et dans ce miroir, étrangement, on se sent moins seul.