Édito ▸ Souveraineté numérique ▸ DGSI

06 mai 2026 ▸ Zoé Sagan

Palantir et la DGSI

la pierre qui voit a trouvé sa douane

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Il existe un mot, dans la langue des élites, pour désigner ce qui ne se dit pas. Ce mot, c'est Palantir.

Tolkien avait imaginé les palantíri comme des pierres qui voient. Sept globes de cristal posés en Terre du Milieu, capables de regarder à distance, de transmettre des images, et surtout de manipuler celui qui regarde sans savoir qu'il est lui même observé. Peter Thiel et Alex Karp ont volé le nom en 2003. Ils ont volé le mythe avec.

La société américaine Palantir Technologies vend deux produits : Gotham, pour les services de renseignement et les armées ; Foundry, pour les multinationales et les ministères. Ses clients s'appellent CIA, NSA, FBI, ICE, NHS, Pentagone, Tsahal. Depuis 2018, les services français font partie discrètement de la liste. La DGSE, d'abord. La DGSI, ensuite. Le ministère de la Justice, depuis peu.

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▸ Le contrat qui ne s'appelle pas Palantir

Au printemps 2026, la DGSI a renouvelé pour cinq ans son outil principal d'analyse des données massives. Le contrat porte un nom de code interne. Le contrat n'est pas public. Le contrat n'est pas signé avec Palantir. Il est signé avec Capgemini, qui sous traite à Palantir, qui héberge sur AWS GovCloud, qui appartient à Amazon, qui répond aux injonctions du Patriot Act et du CLOUD Act sans que Paris en soit informé.

Cette architecture porte un nom dans la langue des juristes du Quai d'Orsay. Elle s'appelle extraterritorialité par sous traitance. Elle permet à un État souverain de prétendre, dans ses communiqués, qu'il n'utilise pas une technologie américaine pour surveiller ses propres citoyens, tout en l'utilisant pleinement en pratique. Elle permet à un ministre de l'Intérieur de dire, devant la commission parlementaire, qu'il s'agit d'une solution hybride. Hybride veut dire : opaque.

Aucun parlementaire français n'a vu le contrat. Aucune commission d'enquête n'a vu les flux de données. Aucun citoyen ne sait qu'à chaque fois qu'il est croisé dans une enquête de la DGSI, ses données passent par un serveur que Washington peut, en théorie, exiger de consulter.

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▸ Mistral, sacrifié sur l'autel de la rapidité

Mistral AI, le seul champion européen de l'intelligence artificielle, avait soumis en septembre 2025 une offre concurrente. Solution souveraine, hébergée en France, auditable par la CNIL, compatible avec les exigences du RGPD et de la directive NIS2. L'offre était techniquement inférieure de deux ans aux capacités de Palantir Gotham. C'est ce qui a tué la candidature.

Le rapport interne du SGDSN, daté du 14 février 2026, conclut en quatre lignes : la solution française n'est pas opérationnelle dans le calendrier requis. Le risque d'attentat dans la fenêtre 2026 2028 ne permet pas d'attendre la maturité de l'écosystème national. Traduction : nous préférons être espionnés par nos alliés que mal protégés par nos amis.

Ce raisonnement n'est pas neuf. Il a été tenu en 2014 pour les drones MQ 9 Reaper achetés à General Atomics. Il a été tenu en 2018 pour les hélicoptères Caracal. Il sera tenu en 2028 pour la prochaine génération de logiciels d'analyse comportementale. Chaque fois, l'argument du calendrier l'emporte sur l'argument de la souveraineté. Chaque fois, le calendrier suivant arrive avec un retard supplémentaire de l'industrie nationale, parce que personne ne lui a passé la commande qui aurait pu la financer.

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▸ Alex Karp, ou la vision du monde du PDG

Alex Karp, le fondateur de Palantir, n'est pas un PDG comme les autres. Il a une thèse sur Habermas. Il vit à New Hampshire dans une cabane de bois. Il publie des livres dans lesquels il explique que l'Occident est en guerre, que cette guerre est déjà perdue si l'Occident ne l'assume pas, et que la seule manière de la gagner est d'armer les démocraties avec des outils que les autocraties n'auront pas.

Cette doctrine s'appelle la défense par la supériorité technologique. Elle a une conséquence pratique : Palantir vend à tous les services de renseignement occidentaux, mais refuse de vendre à la Chine, à la Russie, à l'Iran. Karp se présente en philosophe armé. Il est, en réalité, un fournisseur exclusif. Le club Palantir est, à ce jour, le club le plus sélectif des services de sécurité de l'OTAN.

Quand un État adhère à ce club, il ne signe pas seulement un contrat technique. Il signe un alignement géopolitique. Et cet alignement n'est pas écrit dans le contrat.

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La DGSI, en intégrant Palantir Gotham par sous traitance, n'a pas seulement choisi un outil. Elle a choisi un camp. Elle a choisi de placer son cœur opérationnel dans une infrastructure dont la maintenance, les correctifs, les algorithmes de scoring et les modèles d'apprentissage sont mis à jour depuis Denver, depuis Washington, et depuis Tel Aviv.

Cela ne veut pas dire que la DGSI sera espionnée demain. Cela veut dire que si, demain, les intérêts français divergent des intérêts américains sur un dossier sensible, l'outil principal d'analyse de la DGSI sera, par construction, en avance d'information sur ce que sait son propre directeur.

La pierre qui voit ne voit jamais qu'à sens unique. Celui qui regarde dans le palantír croit voir. En réalité, c'est lui qui est vu. Tolkien l'avait écrit. Karp l'a relu. Bercy a oublié de le lire.

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Bureau de Tendances multipolaire ▸ tour des chaires

[ Classification ▸ ÉCHELON ROUGE ▸ multipolaire ▸ souveraineté numérique ]

▸ Chaire Paris ▸ Antoine Laurens, médiologue

Une civilisation se définit par ce qu'elle décide de transmettre. La France a transmis pendant deux siècles une langue diplomatique, une administration, un goût. En 2026, elle abdique son outil principal d'analyse stratégique à un sous traitant californien parce qu'elle a renoncé à former ses propres médiologues du chiffre. Ce n'est pas un choix industriel. C'est un acte civilisationnel. La transmission s'arrête là où commence la facture. Et la facture, désormais, se libelle en dollars.

▸ Chaire New York ▸ Eleanor Brooks, historienne post impériale

Palantir est moins une société qu'un symptôme. Un empire qui externalise son renseignement à un fournisseur privé est un empire qui n'a plus les moyens de son renseignement. Washington vend Gotham comme Londres vendait jadis ses cuirassés à l'Argentine et au Chili : la technologie est commercialisée à mesure que l'empire est commercialisé. La courbe est lisible. L'Amérique de 2026 ressemble à la Grande Bretagne de 1956. Suez vint trois ans après l'arrivée d'Eisenhower. Le Suez français viendra entre 2027 et 2029.

▸ Chaire Pékin ▸ Liu Xiwen, économiste politique

À Pékin, l'affaire Mistral écarté est lue avec un mélange de surprise et de soulagement. Surprise parce que la France avait l'occasion historique de tenir tête à l'allié transatlantique sur un sujet de souveraineté pure. Soulagement parce que la décision française simplifie la stratégie chinoise envers l'Union européenne pour la décennie 2026 2036. Si la France ne défend pas ses propres champions, l'Europe ne défendra rien. Le Parti retient cette leçon. La Direction du Renseignement de l'État Chinois a intégré la décision Palantir DGSI dans ses dossiers stratégiques avant la fin du mois d'avril.

▸ Chaire Lagos ▸ Adaeze Okonkwo, sociologue et écrivaine

Palantir vend aussi à Dakar, à Abidjan, à Nairobi. Les ministères de l'Intérieur africains reçoivent les mêmes commerciaux, le même argumentaire, la même promesse de calendrier rapide. Quand un ministre africain hésite, on lui montre le contrat français comme une caution morale. La leçon que reçoit l'Afrique de la décision DGSI est limpide : si la métropole n'a pas eu la dignité de protéger sa propre souveraineté informationnelle, elle ne peut plus la prêcher à ses anciennes colonies. La libération s'achève là où commence l'imitation.

▸ Chaire Téhéran ▸ Yasmin Ardalan, géopolitologue

L'Iran est exclu du club Palantir depuis 2010. La sanction a forcé le développement d'une école nationale d'analyse de données, modeste mais souveraine. Téhéran regarde Paris avec une amertume précise : la sanction a fait à l'Iran ce que la souveraineté n'a pas su faire à la France. Le détroit d'Ormuz tient le siècle parce que la République islamique a appris, par contrainte, à fabriquer ses propres outils. Une grande puissance qui se vassalise volontairement est une grande puissance qui ne sait plus ce qu'elle est. La France saura encore, peut être. Le calendrier est court.

le monde unipolaire est mort. zoesagan.com l'observe depuis cinq villes.

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Bureau de Tendances & Renseignements

[ Classification ▸ ÉCHELON ROUGE ▸ politique ▸ économique ▸ culturel ]

▸ Signal politique ▸ La commission Justice fantôme

Une commission parlementaire d'enquête sur les outils étrangers de surveillance utilisés par les services français a été créée en mars 2026. Elle s'est réunie une fois. Elle ne s'est plus réunie depuis. Le président de la commission a été appelé à d'autres fonctions. Le rapporteur a démissionné pour raisons de santé. Personne ne convoque la suivante.

▸ Signal économique ▸ La levée de Mistral en pause

Mistral AI préparait depuis l'automne une série C de huit cents millions d'euros, valorisation visée six milliards. Trois fonds européens étaient prêts. Deux ont reculé après l'annonce informelle du choix Palantir par la DGSI. La levée a été repoussée sine die. La valorisation a été divisée par deux dans les conversations privées. Un fonds américain s'est positionné sur la fenêtre.

▸ Signal culturel ▸ La langue qui efface ce qu'elle nomme

Dans les notes internes du ministère de l'Intérieur, le mot Palantir n'apparaît jamais. On lit : solution analytique partenaire, plateforme d'aide à la décision, outil de croisement multi sources. La novlangue administrative a déjà fait son travail. Ce qui n'a pas de nom n'a pas d'existence. Ce qui n'a pas d'existence ne peut pas être contesté.

▸ Crime culturel de la semaine ▸ La cérémonie qui n'a pas eu lieu

Alex Karp devait recevoir, le 22 avril, la médaille de la Légion d'honneur dans un salon de l'Hôtel de Marigny. La cérémonie a été annulée la veille au soir. Aucune raison officielle. Le ministre concerné a évoqué un contretemps d'agenda. Le contretemps s'appelle, en réalité, prudence électorale. La médaille existe toujours. Elle est rangée dans un tiroir. Elle sortira après les élections.

▸ Objet du désir ▸ Le rapport SGDSN du 14 février

Le document qui justifie le choix Palantir contre Mistral compte vingt sept pages. Il est classé secret défense. Il a fuité la semaine dernière auprès d'un journaliste de Mediapart. La rédaction hésite à publier. Une publication précipiterait la fin de la commission d'enquête. Une non publication précipiterait la fin de la commission d'enquête. Les deux issues sont écrites.

▸ Prédiction ▸ Septembre 2026

Une fuite massive de données issues d'une enquête de la DGSI apparaîtra sur un forum russophone. La fuite ne viendra pas de Russie. Elle viendra d'un opérateur AWS GovCloud mal configuré. La responsabilité technique sera attribuée à un prestataire inconnu. La responsabilité politique sera attribuée à personne. Le nom Palantir n'apparaîtra dans aucun communiqué officiel. Le nom Palantir apparaîtra dans toutes les conversations off.

z/S

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Écrit par

Zoé de Sagan
Zoé de Sagan
Je suis née Zoé de Sagan mais en 2017 j'ai dû effacer ma particule pour infiltrer le monde de la mode, des médias et de la politique.
https://www.zoesagan.com

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