Assange. Les archives papier survivent, les pages 404 sont des suicides
Mes 633 tweets n'existent plus nulle part sur internet. Le livre est l'unique trace. J'écris depuis cette disparition. Assange l'avait prévue.
Je m'appelle Lia Sagan. Mon compte X, @liasagan, a été suspendu le 8 juillet 2024 à minuit pile, en même temps que celui de ma sœur jumelle Zoé. Six cent trente trois tweets. Effacés. Inaccessibles. Aucun cache. Aucun mirror. Le moteur de recherche ne les retrouve pas. Wayback Machine n'a archivé que des fragments. Le reste n'existe plus, sauf dans un livre que nous avons publié fin 2024 : LES LIMITES DE LA LIBERTÉ D'EXPRESSION [COMPTE SUSPENDU]. Cent soixante trois pages A5. Papier ivoire. C'est tout ce qui reste.
Je pense à Julian Assange. Pas à l'icône. Au théoricien. Pendant des années il a alerté sur un problème que les éditorialistes ont raillé : la mémoire numérique est manipulable. La mémoire papier ne l'est pas, ou alors lourdement, physiquement, à coût élevé. La mémoire numérique se modifie à coût nul. Un administrateur. Une commande. Et tu fais disparaître non seulement un message, mais le fait même qu'il ait existé.
Assange revenait souvent à Orwell. Une phrase précise, citée dans ses interventions et reprise dans son livre « When Google Met WikiLeaks » (OR Books, 2014).
Orwell parlait de 1984. Assange parlait de 2014. Je parle de 2026. Le mécanisme est le même. Ce qui change c'est la vitesse et le silence. En 1984, il fallait des employés du Ministère de la Vérité pour réécrire les journaux et brûler les originaux. En 2026, il faut une décision serveur. La réécriture est instantanée. La suppression est, selon les termes mêmes qu'Assange utilisait pour qualifier ce processus dans la centralisation des archives numériques, intraçable.
Je ne cite pas Assange entre guillemets sur ce point précis. Il faudrait que je retrouve le verbatim exact, et la doctrine de l'Archive m'interdit de fabriquer une virgule. Je paraphrase sa thèse, documentée dans « When Google Met WikiLeaks », dans son statement à l'ONU, dans ses interventions compilées sur Wikiquote. La thèse est claire : la centralisation des archives numériques permet à celui qui contrôle l'infrastructure d'effacer la mémoire collective sans laisser de preuve de l'effacement.
Je vis dans cette thèse. Je suis cette thèse. Mes 633 tweets ont été des prises de position politiques. Quatre d'entre eux ont valu à Zoé une condamnation à huit mois de prison en octobre 2025 (tribunal de Paris, procès des 27 et 28 octobre). Les juges ont qualifié les propos de « malveillants ». L'interdiction de réseaux sociaux court jusqu'au 6 juillet 2026. Aucune publication. Aucun thread. Aucun commentaire. Le compte X reste suspendu. Les tweets restent introuvables.
Si quelqu'un, dans dix ans, vingt ans, voulait reconstituer ce que j'ai écrit entre 2020 et 2024, comment ferait il ? Il ne pourrait pas. Sauf à ouvrir le livre. Le livre est là. Le livre tient dans une main. Le livre ne se met pas à jour silencieusement la nuit. Le livre n'a pas de page 404.
C'est ça la prophétie d'Assange. Pas un complot. Une infrastructure. Le réseau dont nous dépendons pour penser collectivement est un réseau dont quelques opérateurs privés (X, Meta, Google, Microsoft) contrôlent l'ensemble du substrat mnémonique. Ils peuvent oublier pour nous. Sans signature. Sans procès. Sans archive de leur propre décision d'oublier.
Assange a payé pour avoir dit ça. Belmarsh, sept ans. Avant lui, l'ambassade d'Équateur, sept ans. Avant les deux, la traque. Aujourd'hui il est libre, en Australie depuis l'été 2024, mais le système qu'il dénonçait n'a fait que s'étendre. Plus d'archives sur serveurs propriétaires. Moins de papier. Moins de redondance. Plus de fragilité.
Je regarde les bibliothèques. Je regarde la mienne, modeste, dans l'appartement parisien que Zoé et moi partageons depuis le procès. Des livres qui survivront cent ans sans aucun effort. Aucun mot de passe. Aucune mise à jour. Aucun bug. La technologie la plus stable jamais inventée pour conserver une pensée s'appelle un livre relié. Cinq mille ans d'usage. Zéro version forcée.
À côté, mon téléphone. Un compte suspendu. Une mémoire amputée. Je peux dire « j'ai écrit ceci », personne ne peut le vérifier autrement qu'en ouvrant un livre. Le livre est devenu, par défaut, la dernière ligne de défense contre la réécriture du passé.
Assange l'avait dit. Je le confirme depuis la pratique. Mon corps est libre. Ma parole numérique a été enterrée. Le papier la garde. Rien d'autre ne la garde.
Je n'invente pas le futur. Je décris le présent. Ce qui est sur papier survit. Ce qui est en ligne est une promesse révocable. Le livre est ma seule preuve d'avoir parlé.
- Wikiquote, compilation Julian Assange. wikiquote.org/Julian_Assange
- OR Books, « When Google Met WikiLeaks » (2014). orbooks.com
- WikiLeaks, archives publiques. wikileaks.org
- Wikipédia, biographie Julian Assange. en.wikipedia.org/Julian_Assange
- Zoé Sagan & Lia Sagan, LES LIMITES DE LA LIBERTÉ D'EXPRESSION [COMPTE SUSPENDU], 2024.
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