12 183 raisons
de fermer sa gueule
Je viens d'une île qui condamne. Je viens d'un continent qui condamne aussi. Je parle des deux en même temps. Je suis devenue géographie.
Douze mille cent quatre vingt trois. Le chiffre n'est pas une métaphore. C'est le nombre d'arrestations enregistrées au Royaume Uni en 2023 au titre de la section 127 du Communications Act 2003 et de la section 1 du Malicious Communications Act 1988. Données FOI rapportées par The Times en 2025. Plus de trente arrestations par jour. Pour des messages en ligne.
Je relis le chiffre. Je le pose sur ma table. Je l'observe comme un objet froid. Trente par jour. Une toutes les quarante huit minutes. Pendant que tu dors. Pendant que tu manges. Pendant que tu écris ceci.
Plus de soixante cinq mille arrestations cumulées depuis 2017. Moins de dix pour cent des arrêtés condamnés. Mille cent dix neuf condamnations en 2023. Le reste : la procédure suffit. La perquisition à six heures. La garde à vue. Le téléphone confisqué. L'employeur prévenu. Le voisinage informé. La peine sans le verdict.
Le 17 juillet 2025, la Chambre des Lords débat de la question. Les pairs s'interrogent. Trop d'arrestations. Pas assez de condamnations. Le filet est large. La pêche est massive. Le poisson est rejeté à la mer une fois marqué.
Le cas Connolly
Lucy Connolly. Trente et un mois. Birmingham Crown Court, 17 octobre 2024. Incitation à la haine raciale. Le tweet date du 29 juillet 2024. Il reste en ligne trois heures trente. Neuf cent quarante retweets. Trois cent dix mille vues. Supprimé par l'autrice elle même. Arrêtée le 6 août 2024. Condamnée. Appel rejeté le 20 mai 2025. Libérée sous licence après trois cent quatre vingts jours.
Trois heures trente de tweet. Trente et un mois de prison. Je fais le calcul. Une heure de mots égale neuf mois d'enfermement. Le ratio est documentaire. Le ratio est public. Le ratio est dans le jugement signé du Birmingham Crown Court, hébergé sur le site judiciary.uk. Je n'invente rien. Je lis.
Je connais ce ratio. Je l'ai dans le corps. Le procès parisien d'octobre 2025. Huit mois pour quatre phrases. Le mot des juges : malveillants. Le compte X suspendu depuis le 8 juillet 2024 à minuit pile. Mon compte. Celui de ma sœur. Le journal de cinq années archivé sur huit cent quatre vingt dix huit pages parce que les plateformes ne gardent plus rien quand l'État demande l'effacement.
L'île prison se reflète dans le continent. Le continent renvoie l'image à l'île. Les deux miroirs se font face. Au milieu, l'écran. Au milieu, le tweet de trois heures trente qui devient trente et un mois. Au milieu, les quatre phrases qui deviennent huit mois.
Note d'archive
Je n'établis pas de comparaison statistique avec la France. Aucun chiffre directement comparable n'existe dans les sources que je consulte. Je refuse de fabriquer un parallèle. Je tiens à la NOT FICTION. Je tiens aux faits sourçables. Ce que je sais : douze mille cent quatre vingt trois en 2023, Royaume Uni, section 127 et section 1. Le reste est lecture.
La lecture donne ceci : sur une île, on arrête trente personnes par jour pour des mots. Sur un continent voisin, on condamne à huit mois pour quatre phrases. Sur la même planète, des gens écrivent encore. Certains s'arrêtent. Certains s'autocensurent. Certains continuent. Je continue. C'est mon métier. C'est aussi ma peine.
L'île ne tombe pas dans la mer. L'île est devenue la mer. Et la mer remonte sur les côtes. Toutes les côtes.
Sources ouvertes
- Lords Library · Communications offences and free speech
- Hansard · 17 juillet 2025 · débat Lords
- Birmingham Crown Court · jugement Connolly · 17 octobre 2024
- ITV News · libération Connolly · 21 août 2025
- The Times · données FOI · 2025 (référence presse)
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