Réarmement : la France vise pour 2035 le niveau qu’elle tenait déjà pendant toute la guerre froide
La loi du 16 août ajoute 36 milliards d’euros à la programmation militaire et fixe deux cibles, 2,5 pourcent du PIB en 2030 et 3,5 pourcent en 2035. Un rapporteur de la majorité a dit en séance ce que le mot « inédit » recouvre exactement.
Réarmement : la France vise pour 2035 le niveau qu’elle tenait déjà pendant toute la guerre froide
La loi du 16 août ajoute 36 milliards d’euros à la programmation militaire et fixe deux cibles, 2,5 pourcent du produit intérieur brut en 2030 et 3,5 pourcent en 2035. Un rapporteur de la majorité présidentielle a dit en séance, dès le mois de mai, ce que le mot « inédit » recouvre exactement. Personne ne l’a repris.
La loi n° 2026-791 du 16 août 2026 actualisant la programmation militaire pour les années 2024 à 2030 a été promulguée un dimanche de la mi août et publiée au Journal officiel dans la foulée. Elle ajoute 36 milliards d’euros de ressources sur la période 2026 à 2030 aux 413 milliards prévus par la loi de programmation votée en 2023, ce qui porte l’ensemble à 436 milliards de crédits budgétaires courants pour la mission « défense » sur 2024 à 2030. L’objectif affiché est de porter l’effort national de défense à un minimum de 2,5 pourcent du produit intérieur brut en 2030, puis 3,5 pourcent en 2035.
À la tribune de l’Assemblée nationale, le 4 mai, la ministre des Armées Catherine Vautrin a défendu le texte en des termes que la presse a fidèlement recopiés : un « effort inédit » qui « permettra un doublement du budget de nos armées entre 2017 et 2027 », avec cette précision chiffrée, « la France dépassera les 2,5 pourcent du PIB d’effort de défense dès 2030 » (LCP, 4 mai 2026). Elle a résumé l’intention d’une formule : « préparer la France à ce qui vient ».
Le contradicteur le plus efficace n’était pas dans l’opposition. C’était l’un des deux rapporteurs du texte.
Posez les deux séries l’une à côté de l’autre et le récit se retourne. Le point d’arrivée annoncé pour 2035, 3,5 pourcent, est le point de départ ordinaire de la France entre 1949 et 1991. Ce que le gouvernement présente comme un sommet historique est un retour à la normale d’une période que tout le monde, au même moment, décrit comme révolue. L’effort n’est pas inédit dans sa hauteur. Il est inédit dans sa lenteur : il faudra neuf ans pour revenir où l’on était.
Ajoutons la mécanique du ratio, qui n’est jamais explicitée. Un objectif exprimé en pourcentage du PIB n’est pas un engagement en euros. Si la croissance ralentit, la cible de 2,5 pourcent devient plus facile à atteindre en valeur absolue, et l’effort réel diminue sans que la promesse soit rompue. Si elle accélère, l’inverse. La seule ligne opposable dans ce texte, ce sont les 36 milliards. Le reste est une intention indexée sur une variable que le ministère des Armées ne pilote pas.
Sur le fond, le contenu est cohérent avec la menace décrite. 8,5 milliards d’euros supplémentaires sur 2026 à 2030 pour remonter les stocks de munitions, 1,6 milliard pour la lutte anti drones, un rehaussement de l’arsenal nucléaire visant une capacité balistique de frappe dans la grande profondeur au delà de 1 500 kilomètres. Un mois plus tôt, le chef d’état major des armées Fabien Mandon avait déclaré au Palais Bourbon qu’une guerre ouverte avec la Russie restait sa préoccupation première. La loi répond à cette phrase là.
Deux dispositions méritent d’être lues pour elles mêmes, parce qu’elles dépassent le budget. La première est un service national volontaire réservé aux 18 à 25 ans, chiffré à 2,3 milliards d’euros sur cinq ans. La seconde transforme la journée défense et citoyenneté en « journée de mobilisation », axée sur le recrutement, à laquelle les députés ont ajouté en commission une sensibilisation aux « menaces hybrides, à la manipulation de l’information et aux ingérences étrangères ». La députée socialiste Anna Pic a proposé de revenir sur l’appellation, jugée « militairement connotée ». Elle n’a pas eu gain de cause.
La troisième disposition est la plus lourde et la moins commentée : un état d’alerte de sécurité nationale, déclenchable par décret en Conseil des ministres, d’une durée de deux mois, prorogeable seulement par une loi, et qui autorise l’exécutif à déroger à plusieurs normes en matière d’environnement, d’urbanisme et de procédures publiques. Catherine Vautrin l’a présenté comme un outil de simplification destiné à accélérer le réarmement. C’est aussi, dans le même mouvement, un régime d’exception administratif inscrit dans le droit commun de la défense. On l’a voté en mai, promulgué en août, et il attend son premier usage.
L’opposition la plus dure est venue de La France insoumise. Bastien Lachaud a dénoncé un texte « mal pensé, mal ficelé, qui fragilise notre défense nationale et entraîne notre pays dans la spirale de l’escalade », accusant le gouvernement d’installer « l’idée que la guerre serait notre horizon » et d’aligner la France « sur les diktats de Donald Trump ». Sa motion de rejet préalable a été battue par 128 voix contre 38, avec 2 abstentions. Il avait pourtant raison sur un point précis, partagé par la socialiste Anna Pic et par Matthieu Bloch : ces crédits sont d’abord un rattrapage de la programmation de 2023, qui n’avait pas les moyens de ses ambitions.
Reste la coïncidence de calendrier, et elle est cruelle. Quatre jours après la promulgation de cette loi qui finance des drones, des munitions et une journée de sensibilisation aux menaces hybrides, le Premier ministre Sébastien Lecornu écrivait que « peu de ministères sont au niveau requis » en cybersécurité, après le vol de données de 678 000 usagers du fisc. La menace décrite dans la loi arrive par le ciel. Celle qui a effectivement frappé cet été est entrée par le compte d’un agent. Le même État a trouvé 36 milliards pour la première et n’a pas trouvé la seconde pendant six semaines.
NOTE DE TRANSPARENCE · le texte intégral de la loi promulguée n’a pas pu être ouvert en séance de rédaction, la page Légifrance ayant renvoyé une réponse vide à la récupération automatique. Les montants et les cibles sont donc établis par recoupement de la fiche Légifrance, du dossier législatif de l’Assemblée nationale, du dossier du Sénat et du compte rendu de séance rapporté par LCP. Les citations de Mme Vautrin, de M. Thiériot, de M. Lachaud et de Mme Pic proviennent du compte rendu LCP de la séance du 4 mai 2026 et n’ont pas été recoupées avec le compte rendu intégral de l’Assemblée. Le rapprochement entre les 3,5 pourcent visés pour 2035 et le niveau de la guerre froide est celui du corapporteur du texte, pas un calcul de la rédaction. Aucune vidéo n’a pu être vérifiée par oEmbed, les séquences de séance étant hébergées sur un lecteur Dailymotion soumis à consentement, aucune n’est donc embarquée.
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