Le luxe a trouvé son alibi, et il coûte exactement un point de croissance
Chaque publication de résultats du luxe contient la même formule magique : « hors impact du conflit ». Traduction comptable d’un rêve. On vous facture la croissance d’un monde qui n’existe pas.
Le luxe a trouvé son alibi, et il coûte exactement un point de croissance
Depuis six mois, chaque publication de résultats du luxe français contient la même formule magique : « hors impact du conflit ». Traduction comptable d’un rêve. On vous facture la croissance que vous auriez eue dans un monde qui n’existe pas.
Commençons par ce qui est vrai, parce que c’est vrai. La guerre déclenchée le 28 février 2026 au Moyen Orient a réellement cogné sur le luxe. Les ventes dans les centres commerciaux de Dubaï ont chuté de près de 50 % depuis le début du conflit, chiffre rapporté par Reuters et confirmé par LVMH sur la fréquentation. Le groupe précise que la région ne pèse que 6 % de son volume d’affaires, mais que l’impact sur les marges est probablement plus lourd, la rentabilité y étant excellente (L’Usine Nouvelle).
Au premier trimestre, publié le 13 avril, les ventes de LVMH progressent de 1 % à changes constants, sous le consensus des analystes qui attendait 1,5 % selon Visible Alpha. Le conflit en Iran et dans le Golfe pèse pour environ 1 % sur les ventes totales du groupe, hors effets indirects comme la baisse du tourisme ailleurs. L’Europe recule de 3 %. L’action perd près de 3 % dans la foulée, Kering 4 %. Et surtout, ce chiffre là, celui qu’on cite beaucoup moins : le titre du conglomérat dirigé par Bernard Arnault avait alors reculé de 26 % depuis le début de l’année.
Puis vient le deuxième trimestre, et avec lui la vraie information. Chiffre d’affaires de 19,52 milliards d’euros, croissance organique de 3 %. La division mode et maroquinerie, le cœur du réacteur, progresse de 1 % en organique : son premier trimestre positif depuis sept trimestres, portée par Dior et Louis Vuitton (BFM Bourse, Echos Plus). Sept trimestres. C’est à dire vingt et un mois de descente qui n’avaient strictement rien à voir avec l’Iran, puisqu’ils ont commencé bien avant février 2026.
Et c’est là que la phrase apparaît. LVMH estime que sa croissance organique aurait atteint 4 % au deuxième trimestre hors impact du conflit, soit un effet négatif d’environ un point à l’échelle du groupe. Un point. Le monde brûle, le détroit d’Ormuz est devenu un péage, le baril a doublé, et le préjudice tient dans un point de pourcentage soigneusement isolé, chiffré, communiqué.
Nous adorons cet exercice. Il consiste à publier deux comptes : le compte réel, et le compte contrefactuel. Le premier est audité. Le second est une œuvre de fiction gérée par la direction financière, et c’est celui que reprennent les titres. Le procédé n’est pas illégal, il n’est même pas malhonnête. Il est simplement très pratique. Quand le secteur pesant 400 milliards de dollars sort de deux années de stagnation, disposer d’une guerre pour expliquer le reste est un cadeau.
Le contre exemple est dans le même communiqué de saison, et il est cruel : Hermès affiche + 6 %. Même planète, même détroit, même Dubaï, même euro fort. La maison du Faubourg Saint Honoré n’a apparemment pas eu besoin du même point de pourcentage imaginaire. Ce que le conflit révèle n’est donc pas la fragilité du luxe en général, mais l’écart entre des maisons qui vendent une rareté réelle et des groupes qui vendent du volume déguisé en rareté. La guerre n’a pas créé cet écart. Elle l’a éclairé.
Regardez d’ailleurs d’où vient le rebond de la mode et de la maroquinerie. De Dior et de Louis Vuitton. C’est à dire d’un changement de direction artistique, de collections, d’un travail d’atelier et de studio. Jonathan Anderson chez Dior, Matthieu Blazy chez Chanel : la saison haute couture printemps été 2026 a été la saison des premiers pas, et c’est cette bascule créative, pas la géopolitique, qui a arrêté l’hémorragie (franceinfo). Le point perdu est imputé à l’Iran. Le point gagné n’est imputé à personne. C’est ainsi qu’on remercie un directeur artistique en 2026 : par omission.
Alors oui, la guerre coûte. Oui, Dubaï à moins 50 % fait mal, et davantage aux marges qu’au chiffre d’affaires. Mais le chiffre à retenir de cette année n’est ni le 1 %, ni le 3 %, ni le 4 % rêvé. C’est le 26 % de chute du titre en quelques mois. Celui là, aucun conflit ne le rembourse, et aucune formule ne le neutralise. Le luxe n’a pas un problème de détroit. Il a un problème de désir, et le désir ne se couvre pas.
NOTE DE TRANSPARENCE · les chiffres du premier trimestre et du premier semestre proviennent des comptes rendus de presse des publications LVMH des 13 avril et 28 juillet 2026, non du document de référence du groupe, qui n’a pas été consulté directement. La baisse de 26 % du titre est celle constatée à la date de la publication d’avril et ne reflète pas le cours du 23 août 2026, qui n’a pas été vérifié. Le chiffre de moins 50 % à Dubaï est attribué à Reuters via L’Usine Nouvelle et confirmé par LVMH sur la seule fréquentation. Aucune déclaration nominative de dirigeant de LVMH ou de Kering n’est citée ici : aucun verbatim attribuable n’a pu être vérifié à la source.
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