Venise met trois femmes à la tête de ses jurys et une seule dans sa compétition
Une réalisatrice sur vingt films en lice pour le Lion d’or. Le directeur artistique parle de « minimum historique » et livre le chiffre qui déplace vraiment le problème, avant d’ajouter quatre mots qui devraient inquiéter toute la filière.
Venise met trois femmes à la tête de ses jurys et une seule dans sa compétition
Une réalisatrice sur vingt films en lice pour le Lion d’or. Le directeur artistique parle de « minimum historique » et livre, sans qu’on le lui demande, le chiffre qui déplace vraiment le problème. Il ajoute quatre mots qui devraient inquiéter toute la filière : « je ne sais pas vous dire ».
La 83e Mostra de Venise s’ouvre le 2 septembre 2026 avec Ink, de Danny Boyle, et se referme le 12 avec la remise du Lion d’or. La sélection a été dévoilée le 23 juillet en conférence de presse en ligne par Pietrangelo Buttafuoco, président de la Biennale, et Alberto Barbera, directeur artistique du secteur cinéma. Sur les vingt films en compétition, un seul est réalisé par une femme : Woman Unknown, de la cinéaste danoise May el-Toukhy, coécrit avec Maren Louise Käehne, coproduction Danemark, Suède et Lettonie, présenté en première mondiale le 6 septembre.
Barbera n’a pas attendu la question. Il a qualifié lui même la situation de minimum historique de ces dernières années, expliquant que la sélection repose sur la qualité des films et non sur le genre de leurs auteurs. C’est la réponse attendue. La suite l’est beaucoup moins.
Voilà le chiffre qui compte, et il n’a été repris nulle part en France. Le débat public s’est installé sur le résultat, une réalisatrice sur vingt, alors que le directeur du plus ancien festival du monde venait de désigner la cause en amont : le vivier soumis a reculé d’environ six points en un an. Ce n’est plus une question de sélection, c’est une question de production. Entre le moment où un film est financé et celui où il arrive dans une commission de visionnage, il se passe deux à quatre ans. Ce qui manque à Venise en 2026 a cessé d’être financé vers 2023.
Barbera a aussi opposé une double défense, et il faut lui accorder qu’elle est factuellement vérifiable. Venise serait, depuis 2020, le festival international ayant primé le plus grand nombre de films réalisés par des femmes, davantage que Cannes et que Berlin. Et cette année, les trois jurys principaux sont présidés par des femmes : Maggie Gyllenhaal pour la compétition internationale, dont la nomination a été annoncée le 23 avril, et la réalisatrice française Valérie Donzelli pour la section Orizzonti.
Cette défense est exacte et elle rate la cible. Un jury ne sélectionne pas, il arbitre. On peut confier la présidence à qui l’on veut, on ne lui donne à juger que ce que la commission a retenu. Placer trois femmes au sommet de l’instance qui décide en dernier et une seule dans l’ensemble qui décide en premier, c’est déplacer la parité vers l’endroit du dispositif où elle est la plus visible et la moins structurante. C’est de la représentation, au sens photographique du terme. Maggie Gyllenhaal remettra le Lion d’or le 12 septembre à un film qu’elle n’a pas choisi de voir concourir.
Elle avait d’ailleurs, en acceptant, employé une formule que la suite rend involontairement précise : elle disait ne pas venir pour juger, mais pour se laisser guider par la curiosité, l’admiration et la passion. Sur vingt films, dix neuf lui seront proposés par des hommes.
La profession italienne, elle, n’a pas attendu. Le week end des 25 et 26 juillet, une tribune publiée dans La Repubblica et signée par 100autori, Anac, Air3 et Doc/it, ainsi que par les branches italiennes de l’European Women’s Audiovisual Network et de Women in Film Television & Media, relevait que l’Italie était représentée en compétition et hors compétition par sept réalisateurs hommes et aucune réalisatrice. Le texte parle d’une sélection unidimensionnelle et dominée par les hommes. C’est le pays hôte qui a produit la critique la plus dure, ce qui arrive rarement.
Il faut signaler une divergence que nous ne tranchons pas : la plupart des sources, dont ANSA, Screen Daily et Variety, décomptent vingt films en compétition, quand Deadline écrit vingt et un. Selon le dénominateur retenu, la proportion de réalisatrices est de 5,0 ou de 4,8 pourcent. Dans les deux cas, elle tient dans la marge d’arrondi d’un communiqué.
Le tapis rouge, lui, sera parfaitement conforme aux attentes. Penélope Cruz, Javier Bardem, Robert Pattinson, Rooney Mara, Kate Mara, John Malkovich et George Clooney sont annoncés. Werner Herzog revient avec Bucking Fastard, Hirokazu Kore-eda avec Look Back, Martin McDonagh avec Wild Horse Nine, aux côtés de Florian Zeller, Nanni Moretti, Lee Chang-dong et Cédric Kahn. La photographie de famille sera somptueuse et personne ne comptera dessus.
Reste la phrase de Barbera, qui est le vrai document de cette édition. Le directeur artistique de la Mostra dispose du dossier de presse, des chiffres de soumission, de trente ans de rapports avec les producteurs européens, et à la question de savoir pourquoi les femmes ont cessé de déposer, il répond qu’il ne sait pas. Ce n’est pas une esquive. C’est probablement la seule réponse honnête disponible, et c’est ce qui la rend inquiétante. On a passé dix ans à compter les sélectionnées. On n’a jamais construit l’instrument qui dirait ce qui se passe deux ans plus tôt, au moment où l’argent se décide.
NOTE DE TRANSPARENCE · les propos d’Alberto Barbera et de Maggie Gyllenhaal ont été tenus en italien et sont rapportés par l’agence ANSA. La traduction française est de la rédaction, le verbatim original reste l’italien. La tribune des organisations professionnelles a été publiée en italien dans La Repubblica ; nous n’avons pas pu consulter l’original et la citons via la traduction anglaise donnée par Deadline, ce qui interdit de la présenter comme un verbatim. Le nombre de films en compétition fait l’objet d’une divergence non tranchée entre sources, vingt pour ANSA, Screen Daily et Variety, vingt et un pour Deadline. Le comparatif du nombre de réalisatrices en 2025 diverge également à l’intérieur même des dépêches ANSA, entre trois et six ; nous ne l’avons donc pas chiffré dans le corps du texte. Le chiffre de 24 pourcent de films soumis est celui annoncé oralement par M. Barbera, renvoyant à un dossier de presse que nous n’avons pas pu ouvrir. Aucune vidéo de la conférence du 23 juillet n’a pu être vérifiée par oEmbed, aucune n’est donc embarquée.
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