Vous avez critiqué Bolloré ? Vous ne tournerez pas.
3 500 cinéastes signent contre l’emprise de Bolloré. Canal+ aurait menacé d’une blacklist. Enquête sur la censure douce du cinéma français. Par Nova Sagan.
L’Archive · Cinéma
Vous avez critiqué Bolloré ? Vous ne tournerez pas.
3 500 cinéastes signent contre l’emprise de Vincent Bolloré sur le cinéma français. La réponse attribuée à Canal+ : une menace de blacklist. Le maccarthysme a changé de costume. Il porte désormais un costume de producteur.
On imagine la censure avec des ciseaux et des bûchers. La vraie, la moderne, est plus douce. Elle ne coupe pas votre film. Elle ne vous le commande jamais.
L’histoire commence à Cannes, en mai 2026, par un huée. Sur la Croisette, Canal+ se fait siffler, et une tribune circule contre l’influence grandissante de Vincent Bolloré sur le cinéma français. Elle réunit d’abord 600 professionnels, puis enfle jusqu’à 3 500 signataires en dix jours, avec des renforts internationaux qui ne signent pas n’importe quoi : les acteurs Javier Bardem et Mark Ruffalo, les cinéastes Ken Loach, Aki Kaurismäki, Yorgos Lanthimos. Leur crainte tient en une phrase : que Bolloré contrôle toute la chaîne, du financement à la diffusion, sur grand et petit écran, et qu’une telle concentration menace directement la liberté de création.
La réponse, telle qu’elle est rapportée par les syndicats et la presse, n’a pas traîné. Le directeur général de Canal+, Maxime Saada, est accusé d’avoir agité la menace de suspendre les collaborations du groupe avec les signataires. En clair : une liste noire. Critiquez le propriétaire, et les portes du financement, de la coproduction, de la diffusion se ferment. Le président du Centre national du cinéma, Gaëtan Bruel, a publiquement regretté ces propos, rappelant que le droit à la critique fait partie des principes fondamentaux de la démocratie culturelle. On en est là : il a fallu que l’institution du cinéma rappelle à un diffuseur qu’on a le droit de ne pas être d’accord.
Chronologie d’un tour de vis
La censure moderne ne brûle pas les films. Elle ne les commande plus.
Et c’est là que le cas dépasse le cinéma. Parce que cette mécanique-là, on la connaît, on la documente dans cette Archive depuis des années. Quand quelques groupes possèdent à la fois les financements, les chaînes, les journaux et les salles, la censure n’a plus besoin d’être un acte. Elle devient une ambiance. On n’interdit rien. On cesse simplement d’appeler ceux qui dérangent. Le réalisateur qui a signé ne reçoit pas de lettre de refus. Il reçoit, tout doucement, plus aucun appel. Et il finit par comprendre, sans qu’on le lui dise, que le silence est devenu une compétence professionnelle.
On vous racontera que c’est de la liberté d’entreprendre, qu’un patron choisit ses collaborateurs. C’est vrai sur le papier. Sauf qu’un groupe qui capte l’argent public du cinéma et la quasi-totalité de la chaîne de diffusion n’est pas un patron comme un autre : il est un point de passage obligé. Et quand le péage exige la docilité, ce n’est plus un marché. C’est un régime. Les 3 500 ne se battent pas pour leur carrière. Ils se battent pour qu’il reste, demain, des films que personne en haut n’a eu envie de voir exister.
Le plus efficace des censeurs n’a jamais interdit un seul film. Il s’est contenté de ne plus en produire certains. Et de laisser tout le monde l’apprendre.
L’Archive · z/S SYSTEMS
SOURCES
· Pétition de professionnels du cinéma contre l’emprise de Vincent Bolloré (600 puis 3 500 signataires ; soutiens internationaux : Javier Bardem, Mark Ruffalo, Ken Loach, Aki Kaurismäki, Yorgos Lanthimos)
· SNJ-CGT et reprises syndicales : menace de blacklistage attribuée au directeur général de Canal+, Maxime Saada
· Euronews : sur la légalité d’un éventuel blacklistage des professionnels critiques de Vincent Bolloré
· CNC, Gaëtan Bruel : regrets publics sur les propos de Canal+, défense du droit à la critique ; Festival de Cannes 2026 (Canal+ hué)
· Le cas précis de réalisatrices écartées de séries est rapporté dans le milieu et présenté ici au conditionnel
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