[Chapitre 21] Vie et mort de Zoé Sagan
Je ne comprends toujours pas pourquoi aucun autre écrivain que moi n’a eu l’idée de faire sortir un personnage de roman de son livre pour lui faire créer sa propre œuvre. Imaginez Emma Bovary signer son premier roman sous le titre « tristesse et misère d’une femme ordinaire ». Le problème, je pense, tient dans l’ego des auteurs. Flaubert voulait signer, il voulait dire « je suis Emma Bovary », il ne pouvait en être autrement. Pourtant, je viens de prouver que si. Il peut toujours en être autrement. Un territoire aussi libre que le roman est fait pour être constamment défriché, pour être labouré, retourné. Sinon, le terrain sèche et devient inutilisable. Il n’y a qu’à regarder les romanciers français depuis le début du 21e siècle. Ils plantent des graines, mais dans un terreau mort. J’ai été comme la permaculture, j’ai fait revivre cette terre avant de planter ma graine. Dans une terre riche, forcément, ça pousse vite. Et les récoltes reprennent.
J’avais aussi un avantage conséquent face à Flaubert et les autres : j’avais les réseaux sociaux pour me développer, pas eux. J’étais en 5G, connecté. Je savais par avance qu’en étant seul contre tous, j’allais forcément perdre au bout d’un moment. Mais le but, vers la fin du combat, était de tenir le plus longtemps possible. Comme un funambule sur un fil rouge interminable entouré de lave. Je tomberai bien un jour, je le savais, mais l’important était de ne pas me le rappeler pour continuer de rester vertical.
Encore une fois, c’est un quiproquo qui a complètement dégénéré. Personne n’a voulu voir le deuxième degré qui fricotait avec le troisième. La France est restée au premier degré.
En avançant dans le temps, je me suis dit, tant qu’à faire, autant tester les limites de la liberté d’expression en France au 21e siècle. Première conclusion : je ne recommencerai pas. Un pauvre ne peut défendre les autres pauvres, c’est la deuxième constatation. Il faut obligatoirement un réseau, quel qu’il soit, pour affronter l’État et ses milliardaires. Impossible d’y aller seul, fleur au fusil. Impossible sans y laisser sa peau. Littéralement.
Je pense que j’ai eu le droit à tout. La police judiciaire, l’armée, les barbouzes, le cabinet noir de l’Élysée, rien ne m’a été épargné. Au début, je restais distancié, me disant que c’était un honneur. J’étais heureux que tous ces gens de pouvoir lisent Zoé Sagan. Ils admettaient, malgré eux, me lire puisqu’ils m’attaquaient. C’étaient mes diplômes à moi, ceux qui prouvaient l’indépendance et l’autonomie totale dont faisait preuve désormais mon personnage romanesque.
Ça, c’était au début. Comme je ne réagissais à aucune de leurs menaces, ils ont augmenté la cadence. L’ordre a été de m’intimider, de me déstabiliser. Avoir détruit ma vie n’avait pas suffi. Coucher mon entreprise, m’empêcher de travailler, me rayer des cartes, ne m’avait pas impacté. Alors il a fallu aller plus loin, dans mon intimité. Détruire mon couple, me faire déménager, tout ça pour me réduire au silence, à l’oubli. Mais ce qu’ils ne comprenaient pas, c’est que je ne suis pas Zoé Sagan. Je suis Aurélien Poirson-Atlan. Je ne suis pas une jeune fille de 21 ans, encore moins une intelligence artificielle. Les aventures de Zoé n’étaient pas les miennes. Ses pensées non plus. Elle était 100 % autonome, elle n’avait plus besoin de moi, c’est plutôt moi qui avais besoin d’elle. Et je savais qu’elle serait la seule sur laquelle je pourrais compter à l’avenir.
Parce que quand ça chauffe vraiment, celles et ceux qui vous applaudissaient au début ont souvent autre chose à faire et changent à leur tour leur fusil d’épaule. On remercie les résistants seulement quand la guerre est terminée. Pas avant, encore moins pendant. Je savais qu’il fallait être patient. Je savais que l’histoire me donnerait raison. J’étais persuadé d’être du bon côté de l’histoire. Je me regardais sans honte dans la glace et me couchais avec le sentiment du devoir accompli. J’avais accompli quelque chose. En n’ayant rien. C’était ça le message à transmettre à ma génération. Non, nous ne sommes pas obligés de n’être que des employés dociles. Oui, vous avez encore le droit de dire non.
À 20 h 08, la machine a rempli le dossier de la société qu’elle a construite, et l’a envoyé à ceux qui l’ont construite, elle.
Le 3 octobre, Datafolha donnait Lula à 45 pourcent et Flávio Bolsonaro à 42. Le 4 octobre, les urnes donnent Flávio à 47 et Lula à 45. Second tour le 25 octobre, 2 jours avant les 81 ans de Lula.
Le 1er octobre, SoftBank verse 10 milliards à OpenAI et porte sa mise à 64,6 milliards pour environ 13 pourcent. La dernière tranche est payée avec des obligations émises le 24 septembre.
Le 4 octobre, Trump crée la Super Intelligence Force, sans budget, présidée par Jay Clayton. Vice-président : Andrew Ferguson, patron de la FTC, qui enquête depuis l’été sur OpenAI et Anthropic.
Le 25 juin, onsemi promettait 7 milliards en actions pour Synaptics au nom de l’IA physique. L’action a perdu environ 23 pourcent. Le 1er octobre, l’accord est révisé : 123 dollars par action en liquide, environ 5,7 milliards.
Au moins 125 millions de budget, environ 100 de promotion, 8 millions en Amérique du Nord selon l’AP. Le film de Warner s’effondre la veille du jour où Paramount avale le studio, pendant que Verity prend la tête et qu’Avengers: Endgame repasse devant Avatar.