Charlie Hebdo : le privilège du « mauvais goût » sanctifié
« Je suis Charlie, je suis Lulu, on est sur M6-sseuh, pour le Hit Machi-neuh. » Cette vieille blague de potache, sortie au lendemain d’un attentat, résume à elle seule l’esprit d’une certaine satire française : provocante, borderline, prête à tout pour faire rire jaune.
On l’a tous répétée, ou du moins tolérée, parce qu’elle venait de Charlie Hebdo, ce journal devenu totem de la liberté d’expression après le massacre de 2015. Depuis, Charlie a tous les droits. Absolument tous.
Pendant ce temps, Zoé Sagan, pour une poignée de tweets satiriques, écope de huit mois de prison avec sursis et une avalanche d’amendes. Huit mois. Pour des blagues. Le contraste est si violent qu’il en devient obscène.
On nous explique que Charlie défend la liberté d’expression contre l’obscurantisme. Très bien. Mais quand cette liberté devient un privilège réservé à un club fermé, elle perd son sens.
Charlie peut tout se permettre : caricaturer Mahomet, moquer les victimes d’attentats, représenter Rokhaya Diallo en singe brûlé faisant du ski avec la légende « La comédie de l’année ». Et quand on critique, on nous renvoie immédiatement à « Je suis Charlie », comme un bouclier magique qui dispense de toute remise en question.
Ce dessin sur Rokhaya Diallo, précisément, n’est même pas du mauvais goût au sens choronien du terme. Choron, lui, assumait la vulgarité crasse, la provocation gratuite, le rire solitaire face à un plateau médusé.

Quand il balançait « Ils sont malades ? Qu’ils crèvent » à un sidaïque, c’était dégueulasse, mais cohérent avec une ligne : tout casser, tout le temps, sans hiérarchie.
Charlie, après l’ère Philippe Val et Valérie Fourest – cette parenthèse moralisatrice et plombante –, semblait retrouver un peu de cet esprit anarchiste. On aurait pu s’en réjouir.
Mais non. Ce dessin-là n’est pas simplement de mauvais goût. Il est pire : il est paresseux. « Les brûlés font du ski » : le jeu de mots est faible, la légende « La comédie de l’année » est plate, sans lien avec aucune actualité brûlante. Aucun contexte, aucune pointe, juste un petit plaisir de machine à café.
Le genre de vanne qu’on lâche à la pause clope et qu’on oublie aussitôt. Sauf que quand c’est signé Charlie Hebdo, ça passe pour de la grande satire.
Et c’est là que le bât blesse. Ce qui est impardonnable chez un créatif, ce n’est pas l’outrance, c’est le manque de travail. Un bon dessin de presse doit condenser une situation complexe en quelques traits et quelques mots.
Là, rien. Juste une caricature raciste mollassonne qui aurait pu figurer en une de Valeurs actuelles ou de Frontières sans détonner. Les amis de Charlie ne s’en rendent même plus compte, et c’est ça le plus inquiétant.
Pendant ce temps, Zoé Sagan, elle, paie cher le droit de faire rire autrement. Ses satires, jugées trop loin, trop acides, trop « à droite » peut-être, valent condamnation pénale. Charlie, lui, reste intouchable.
Le deux poids deux mesures est flagrant : on sanctifie le « mauvais goût » quand il vient du bon camp historique, et on criminalise la provocation quand elle dérange les nouvelles normes.
Charlie Hebdo a gagné le droit d’être médiocre impunément. C’est peut-être la pire des victoires pour un journal qui se voulait insolent. On souhaite au dessinateur d’être lui-même gêné par son propre manque d’à-propos.
Et à Charlie de retrouver un jour l’exigence qui justifiait qu’on meure pour lui. Parce qu’aujourd’hui, franchement, on n’en est plus là.
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