Claude Guillemot, l'homme qui faisait tourner Ubisoft
Claude Guillemot, l'homme qui faisait tourner Ubisoft
Il y a les frères qu'on voit et les frères qui font. Claude Guillemot était le second. Il est mort vendredi soir aux commandes de son avion, dans un champ de Loire Atlantique, avec un homme dont presque personne n'a écrit le nom.
Vendredi 19 juin, peu avant 18 heures. Un Cessna 421 bimoteur, parti de Rennes, approche de l'aérodrome de La Baule Escoublac. Il devait rejoindre un rassemblement de propriétaires d'avions prévu ce week end. Il s'écrase dans un champ du hameau de la Bosse, à quelques dizaines de secondes de la piste. L'appareil prend feu, l'incendie gagne les céréales voisines, 63 pompiers interviennent. Deux morts. Le parquet de Saint Nazaire ouvre une enquête pour homicide involontaire, le Bureau d'enquêtes et d'analyses est saisi. La cause, à cette heure, n'est connue de personne. On n'en inventera pas.
Le premier mort s'appelle Claude Guillemot. Il pilotait, c'était son avion. Le second s'appelle Marc Guillet, instructeur de vol breton. Retenez ce nom, parce que c'est à peu près le seul endroit où vous le lirez en gras. C'est la règle muette des accidents avec une célébrité à bord : l'autre devient « un second occupant ». Ici, l'autre était un homme qui apprenait à d'autres à voler. On lui doit au moins son nom.
Pour comprendre qui était Claude Guillemot, il faut remonter au négoce agricole breton et à cinq frères : Claude, Yves, Christian, Gérard, Michel. En 1984, ils vendent du matériel informatique par correspondance. En 1986, ils fondent une petite société qu'ils appellent Ubi Soft, pour ubiquitous software. Quarante ans plus tard, c'est Assassin's Creed, Far Cry, Rainbow Six, un nom que connaît chaque adolescent de la planète.
Dans cette histoire, Yves est devenu le PDG, le visage, l'homme des conférences. Claude, lui, présidait Guillemot Corporation, la maison mère des manettes et volants Thrustmaster et Hercules, et tenait les opérations du groupe. La part la moins glamour. La part sans laquelle rien ne tourne.
Claude Guillemot meurt à l'instant précis où le contrôle de la famille sur Ubisoft est en train de lui échapper.
Parce qu'il faut le dire, même un jour de deuil, et justement parce que c'est lui qui tenait les opérations. En novembre 2025, le chinois Tencent a injecté 1,16 milliard d'euros dans Ubisoft et pris 26,32 pourcent d'une nouvelle filiale, Vantage Studios, celle qui porte désormais les franchises majeures. Charlie Guillemot, le fils d'Yves, en est devenu co dirigeant, sous les critiques du syndicat. En 2026, les licenciements s'enchaînent, un studio ferme au Canada, des centaines de postes vacillent. L'empire familial breton est en train de devenir autre chose.
L'homme des opérations s'en va pile à ce moment. On ne fera pas dire à un crash ce qu'il ne dit pas : c'est un accident, pas un symbole, et la pudeur impose de s'arrêter là. Mais l'Histoire, elle, n'a pas la pudeur. Elle note la date. Elle note que celui qui faisait tourner la machine est tombé du ciel l'année où la machine a changé de mains.
Ubisoft a écrit une phrase sobre sur sa « profonde tristesse ». Un hommage privé est prévu à l'aérodrome. Pour le reste, il y aura les nécrologies en costume, les chiffres de chiffre d'affaires, la légende des cinq frères. Et il y aura, quelque part en Bretagne, la famille d'un instructeur de vol nommé Marc Guillet, qui n'a fondé aucune licence à un milliard, et qui est mort le même soir, dans le même champ, sous le même feu.
On a écrit les deux noms. C'était la moindre des choses.
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