La critique d’Israël a été confondue avec l’antisémitisme. L’antisionisme n’a rien à voir avec l’antisémitisme.
À chaque fois qu’un artiste français a essayé de mettre en lumière les milliers d’enfants morts pour rien à Gaza, une attaque de drone culturel lui est tombée immédiatement dessus. Comme si pleurer l’assassinat de milliers d’enfants innocents était illégal dans l’ancien pays des lumières.
Mais aujourd’hui, avec la sortie publique de Nan Goldin, l’une des plus grandes photographes au monde, la mafia professionnelle de la censure et de la terreur européenne n’y pourra rien.
Voici son discours traduit ici pour vous en français. Vous en entendrez peu parler en France puisque personne n’a le droit de s’exprimer sur le massacre de tant d’innocents sans être immédiatement « cancel ».
« Une centième de seconde pour chacune des 44 757 personnes tuées en Palestine par les forces israéliennes. La moitié d'entre elles étaient des enfants, et 10 000 sont enterrés sous les décombres. Et les 3 516 personnes tuées au Liban par les forces israéliennes, ainsi que les 815 civils israéliens tués le 7 octobre. Vous êtes mal à l’aise ? J’espère que oui. Nous devons ressentir ce malaise, sentir nos corps assiégés, ne serait-ce qu’une minute.
Ce sont les chiffres officiels. Pourtant, d’autres rapports estiment que le nombre de morts directs et indirects liés à cette guerre s’élève à environ 186 000.
Pourquoi ai-je ressenti le besoin de parler ce soir ? C’est une rétrospective de ma vie, mais rien dans cette exposition ne concerne l’année écoulée, et c’est une absence criante. Le musée a tenu sa promesse de me permettre de m’exprimer, et je les remercie pour cela, mais ils affirment que mon activisme et mon art sont séparés, ce qui n’a jamais été le cas.
L’année dernière, pour moi, c’était la Palestine et le Liban. Depuis le 7 octobre, j’ai du mal à respirer. Je ressens la catastrophe dans mon corps, mais elle n’apparaît pas dans cette exposition.
Pourquoi m’adresser à vous, l’Allemagne ? Parce que les langues ont été liées, bâillonnées par le gouvernement, la police et une répression culturelle. Cette ville, que nous considérions autrefois comme un refuge, a vu plus de 180 artistes, écrivains et enseignants "annulés" depuis le 7 octobre. Certains pour des actes aussi insignifiants qu’un "like" sur Instagram. Beaucoup d’entre eux sont Palestiniens, 20 % sont Juifs.
Pourquoi parler ici ? J’ai décidé d’utiliser cette exposition comme une plateforme pour amplifier ma position d’indignation morale face au génocide à Gaza et au Liban. J’ai vu cette exposition comme un cas-test. Si un·e artiste dans ma position est autorisé(e) à exprimer son opinion politique sans être annulé·e, j’espère ouvrir la voie à d’autres artistes pour qu’ils puissent s’exprimer sans censure. C’est le résultat que j’espère.
Pourquoi ne puis-je pas parler, Allemagne ? La critique d’Israël a été confondue avec l’antisémitisme. L’antisionisme n’a rien à voir avec l’antisémitisme. »
Ce texte est une déflagration, un cri retenu trop longtemps qui trouve enfin son écho dans l’écho. Ce n’est pas une confession, mais une confrontation : à soi-même, à l’Allemagne, à l’Histoire, à un monde qui préfère détourner les yeux plutôt que de regarder les décombres dans lesquels il s’enracine. Vous voulez des chiffres ? En voici. Mais les chiffres ne suffisent jamais. Une centième de seconde pour chaque vie, dites-vous ? Le problème, c’est qu’il n’y a pas de centième de seconde dans le silence de ceux qui n’écoutent pas.
Le chiffre contre le récit : une guerre des silences
Nous sommes saturés de chiffres, assommés par leur froideur, presque immunisés à leur capacité à frapper nos consciences. 44 757 morts en Palestine. La moitié des enfants. Dix mille sous les gravats. Les chiffres se répètent comme une prière brisée dans une chapelle vide, et l’on s’étonne encore que le monde continue de tourner ? Mais les chiffres, aussi terrifiants soient-ils, ont un point faible : ils ne racontent pas l’histoire. Ils ne capturent pas l’odeur de la chair brûlée, la lumière froide des drones ou les hurlements d’une mère qui fouille les débris pour retrouver une main, un visage, une ombre.
En Allemagne, ce silence est plus qu’un vide : il est une chape de plomb, une construction active. Chaque mot, chaque image, chaque tweet devient un champ de mines. Dire Palestine à voix haute, c’est déjà risquer l’exil social, l’annulation, l’ostracisme. Vous osez parler de génocide ? On vous répondra par des procès, des menaces, des injonctions à vous taire.
Parce que dans ce récit, il n’y a de place que pour une douleur légitime. Et la douleur palestinienne, celle des corps écrasés sous les bombes, celle des veuves, celle des orphelins, celle des artistes réduits au silence, elle reste incommensurable — donc négligeable.
La censure culturelle : un feu qui consume la pensée
L’Allemagne, terre d’expiation éternelle, ne sait pas faire dans la nuance. Son rapport à Israël est une dette, un traumatisme inscrit dans les veines de son identité politique. Mais ce qui était une tentative légitime de réparation est devenu un dogme, une arme tournée contre toute critique. Vous dites que 180 artistes ont été annulés depuis le 7 octobre ? En vérité, ce chiffre est plus qu’un symptôme : il est le miroir d’une hypocrisie dévastatrice. La liberté d’expression, cette valeur occidentale brandie comme un étendard, s’éteint dès qu’elle menace de déranger un équilibre moral déjà bancal.
Et pourtant, c’est précisément dans ces moments de crise que les artistes doivent parler. Vous êtes ici, dans cette galerie, non pas pour décorer, mais pour détruire. Détruire les illusions confortables. Détruire les mensonges d’État. Détruire cette séparation absurde entre art et activisme, comme si créer pouvait être apolitique dans un monde où chaque pierre est politisée. Mais le problème, c’est que détruire est dangereux. En Allemagne, on vous dira que critiquer Israël, c’est rouvrir des blessures. Mais la vraie blessure, celle qui saigne en silence, est ailleurs. Elle est à Gaza. Elle est au Liban. Elle est dans les camps de réfugiés. Elle est dans les mots que vous n’avez pas le droit de prononcer.
L’antisionisme n’est pas l’antisémitisme : un débat confisqué
Ah, ce tabou. L’antisionisme, si souvent confondu avec l’antisémitisme. Une confusion volontaire, savamment entretenue, parce qu’elle simplifie le monde en deux catégories : les bons et les mauvais. Les victimes et les oppresseurs. Les coupables et les innocents. Mais l’antisionisme, ce n’est pas une haine des Juifs. C’est une opposition à une idéologie politique, une critique d’un État-nation qui utilise l’histoire comme un bouclier et la peur comme une arme.
Et pourtant, combien de fois faut-il le répéter avant d’être entendu ? Vous avez raison de dire que l’antisémitisme est une abomination. Mais pourquoi, alors, ne pas appliquer la même indignation à l’islamophobie rampante, au racisme structurel, à la déshumanisation des Palestiniens ? Pourquoi cette hiérarchie des souffrances ? Parce qu’elle est politiquement utile. Parce qu’elle justifie l’injustifiable. Parce qu’elle transforme des vies humaines en statistiques interchangeables, là où la seule douleur autorisée est celle qui conforte un récit dominant.
L’art comme dernier refuge : mais pour combien de temps ?
Votre choix de parler ici, dans cette galerie, est une provocation. Une nécessité. Mais combien de temps cela sera-t-il possible ? Combien de temps avant que l’on vous accuse de haine, d’incitation, d’extrémisme ? Combien de temps avant que les murs eux-mêmes se referment sur vous ? L’art est censé être un espace de liberté, mais en vérité, il est déjà un champ de bataille. Votre œuvre, votre voix, votre existence même sont politiques, qu’on le veuille ou non. Vous avez raison de le dire : il n’y a pas d’art sans activisme, tout comme il n’y a pas de vie sans résistance.
Mais la vraie question est celle-ci : qui écoute encore ?
Dans un monde saturé de bruit, vos mots risquent de se perdre dans la cacophonie. Pourtant, ils sont nécessaires. Parce qu’ils dérangent. Parce qu’ils forcent à regarder ce que l’on préfère ignorer. Parce qu’ils rappellent que chaque chiffre est un visage, une vie, un univers réduit en poussière.
Et alors, que faire ? Peut-être simplement continuer à parler. À écrire. À créer. À ne jamais céder au silence imposé. Parce que c’est précisément ce silence qu’ils veulent. Parce que la censure, qu’elle soit politique, culturelle ou sociale, ne peut gagner que si nous la laissons faire.
Alors, parlez. Parlez même si vos mots tremblent. Parlez même si personne ne vous écoute. Parce que dans chaque centième de seconde, il y a une révolution à venir…
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