L'argent du climat pour le roi du plastique
Matignon et Bercy ont truqué deux appels à projets de l'Agence de la transition écologique pour financer le géant de la pétrochimie Ineos, révèle Disclose. Plus de 300 millions d'argent public pour l'une des usines les plus polluantes du pays.
Octobre 2021. Emmanuel Macron parade à l'Élysée. Devant lui, un parterre de patrons. Il dévoile France 2030, son grand plan d'investissement. Cinquante quatre milliards d'euros. Le premier des « grands défis inédits », promet le chef de l'État, c'est « le défi climatique et environnemental ». Il faut « massivement investir pour aider les usines à décarboner ». Les mots sont beaux. Gardez les en tête. On va voir ce qu'ils valent quatre ans plus tard.
Pour distribuer cet argent vert, l'État mandate une institution discrète. L'Ademe, l'Agence de la transition écologique. Depuis 1992, elle aide collectivités et entreprises à verdir leurs activités. Dans le cadre de France 2030, elle gère une cagnotte de 7,3 milliards d'euros. Sa mission, financer ce qui réduit vraiment les émissions. Voilà pour la théorie.
La pratique, maintenant
Selon l'enquête de Disclose, les services du Premier ministre et le ministère de l'économie ont contraint l'Ademe à financer Ineos. Une multinationale de la pétrochimie dont les projets, écrit le média, « n'ont rien à voir avec l'écologie ». Montant total des deux aides, plus de 300 millions d'euros. Détail qui change tout, les dossiers présentés avaient été jugés irrecevables par l'agence. Plusieurs juristes consultés par Disclose y voient un possible « délit de favoritisme ».
Ineos, c'est l'empire de Jim Ratcliffe, milliardaire britannique. Pétrole, gaz, plastique. Quatorze milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2025. Accessoirement propriétaire de l'OGC Nice et actionnaire de Manchester United. En France, le groupe possède une immense usine à Martigues, Naphtachimie. On y transforme le pétrole en plastique. Troisième plus gros émetteur de CO2 du pays. Sur place, selon Disclose, vingt neuf accidents recensés depuis 2020. Le site fait l'objet d'une enquête judiciaire pour « mise en danger de la vie d'autrui » par pollution de l'air, au tribunal de Marseille.
Voilà l'entreprise que l'argent de la transition écologique va arroser. Relisez la phrase. Prenez le temps.
Un témoin de mariage à la manœuvre
L'affaire démarre en décembre 2024. L'Ademe annonce deux enveloppes pour les industriels les plus émetteurs. La première, « Grands projets de décarbonation », pèse 1,6 milliard d'euros. La seconde, environ 100 millions. Cahier des charges précis, écrit à trois mains. Tout est carré. Sur le papier.
« Le ministre de l'industrie a dit, je veux m'en mêler et décider quel industriel on va aider. » Celui qui parle, cité par Disclose, c'est Pierre-Louis Cazaux, délégué syndical et salarié de l'Ademe. Le ministre de l'époque s'appelle Marc Ferracci. Un intime du président. Pas une relation de couloir, son témoin de mariage, en 2005. Selon Disclose, il est intervenu personnellement pour débloquer les financements d'Ineos.
Le premier dossier vise 303 millions d'euros, pour deux fours de vapocraquage qu'Ineos veut « décarboner » à l'hydrogène. Problème, l'hydrogène est exclu du cahier des charges. Non finançable. Fin de l'histoire ? Non. Fin avril 2025, avant la clôture des candidatures, l'Ademe ajoute une exception au règlement. Taillée sur mesure. Comme par enchantement, l'hydrogène produit sur place devient éligible. La serrure n'a pas cédé. On a refait la clé.
Le calendrier qui accuse
Le 19 mai 2025, quatre jours après la clôture des candidatures, Macron reçoit Ineos au sommet Choose France. Le 23 mai, Bercy transmet à l'Ademe une « priorité sur Ineos ». Le 7 juillet, le président revoit la direction du groupe. Au même moment, un compte rendu acte que « les décisions de financement sont déjà prises au niveau du cab PM », alors dirigé par François Bayrou.
Le 19 février 2026, Ineos annonce la bonne nouvelle. Le ministre Sébastien Martin a retenu le projet. 297 millions. Ratcliffe se félicite d'une baisse de 331 000 tonnes de CO2 par an. Sauf que les émissions de l'usine ont augmenté de moitié en vingt ans. On paie 297 millions pour faire un peu moins pire qu'aujourd'hui. Et on appelle ça la transition.
« Plus nous serons confiants sur les débouchés, moins nous serons invasifs. » Courriel du ministère de l'économie à l'Ademe, avril 2025, cité par Disclose.
La règle des 80 pour cent qui saute
Ineos réclame 6 millions de plus, pour réparer un vieux four au gaz et au pétrole. Encore hors des clous. Le cahier des charges interdit de financer plus de 80 pour cent des meilleurs dossiers, et celui d'Ineos n'en fait pas partie. Trop médiocre. Le 9 octobre 2025, un comité interministériel de France 2030 décide de ne pas appliquer la règle. D'un trait de plume, le dossier redevient finançable. On ne triche pas contre les règles. On change les règles. C'est plus propre.
Y a t il un délit ?
« Si un ministère pousse un candidat plutôt qu'un autre, il y a un risque de délit de favoritisme », avertit Serge Tavitian, avocat au barreau de Marseille, cité par Disclose. Deux autres juristes confirment. Rien n'est jugé. Mais le mot est lâché. Et il pèse. Matignon et l'Ademe se défendent, « les règles du cahier des charges ont été respectées », les dossiers sont « en cours de contractualisation », « aucune aide versée ». Ineos n'a pas répondu. Bayrou non plus.
Pendant ce temps, on démantèle l'agence
Le 7 juillet, le Sénat doit examiner un projet de loi qui transfère une partie des effectifs de l'Ademe dans les préfectures, sous l'autorité du ministère de l'intérieur. « La loi va augmenter le risque de télescopage avec des intérêts autres que l'écologie », prévient Olivier Théobald, délégué CFDT. L'affaire Ineos lui donne raison avant même le vote.
Ce n'est pas la première fois qu'on regarde l'État vendre le futur au plus offrant. On l'a vu quand la souveraineté énergétique se négociait avec Bill Gates, et dans la mécanique par laquelle les milliardaires cachent leurs milliards. La méthode, on l'a documentée dans les Twitter Files France.
Trois cents millions. Une usine qui pollue plus qu'il y a vingt ans. Un témoin de mariage au ministère. Une agence qu'on muselle juste avant de l'absorber. Tout est presque légal. C'est précisément ça, le scandale. La loi n'a pas été enfreinte. Elle a été pliée. À la fin, ce n'est pas l'argent qui manque pour le climat. C'est la volonté de le donner à autre chose qu'au plastique.
Sources · Disclose, enquête de Floriane Louison, 18 juin 2026, corroborée par Reporterre et Marsactu.
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