Le bras de fer Arnault pour Armani – Une affaire de famille, de surenchères et de vengeance cosmétique
Alors que Giorgio Armani, le maître italien de l'élégance intemporelle, s'est éteint le 8 septembre dernier à l'âge de 91 ans, sa succession ouvre un champ de bataille inattendu.
Son testament, révélé il y a un mois, trace un chemin clair vers la vente progressive de son groupe : 15 % du capital à céder dans les 18 mois, avec priorité accordée à trois mastodontes – LVMH, L'Oréal et EssilorLuxottica – suivis d'une possible augmentation jusqu'à 54,9 %. Mais derrière ces lignes successorales, c'est une saga d'ambitions, de désaccords fratricides et de coups bas qui se joue au sein de la dynastie Arnault. Au cœur du drame : une marque qualifiée de "plouc italien vieillissant" par les héritiers réticents, une matriarche d'adoption qui tire les ficelles, et une opération ourdie pour torpiller l'éternel rival, L'Oréal.
Le legs empoisonné d'Armani : Une porte ouverte à la conquête
Giorgio Armani n'a jamais été un homme à céder. Pendant plus de 50 ans, il a repoussé investisseurs et acquéreurs potentiels, bâtissant un empire indépendant valorisé à environ 5 milliards d'euros, avec des revenus annuels avoisinant les 2,5 milliards. Pourtant, dans un twist final digne d'un scénario hollywoodien, son testament impose à ses héritiers – la Fondation Giorgio Armani, sa famille et son partenaire Leo Dell'Orco – une obligation de vente. "Giorgio Armani nous honore en nous nommant comme partenaire potentiel pour la maison de couture exceptionnelle qu'il a construite", a déclaré Bernard Arnault, le tsar du luxe, dans un communiqué laconique mais chargé de sous-entendus.
La Fondation Armani, désormais pilotée par Pantaleo Dell'Orco, a mandaté la banque d'affaires Rothschild & Co pour orchestrer les négociations. Ce choix n'est pas anodin : Rothschild, avec ses liens historiques au monde du luxe (via notamment Irving Bellotti, proche des cercles italiens), apporte une expertise discrète mais redoutable. Des sources proches du dossier confirment que des approches ont déjà été lancées auprès des trois acheteurs prioritaires, avec LVMH en pole position pour racheter l'ensemble – mode, beauté et accessoires – plutôt que des lots séparés.
Mais si l'opération semble taillée sur mesure pour Bernard Arnault, 76 ans, qui rêve d'ajouter cette "pierre angulaire italienne" à son portefeuille (Louis Vuitton, Dior, Fendi...), elle divise profondément la famille. Selon des confidences recueillies par La Lettre, l'acquisition d'Armani est devenue "un nouveau sujet de désaccord" au sein du clan Arnault, opposant les aînés aux plus jeunes ambitions.
La fracture familiale : "Un plouc italien qui sent le moisi"
Dans la villa familiale des Arnault, perchée dans les hauteurs de Paris, les dîners doivent être tendus. D'un côté, les fils aînés, Antoine (47 ans, patron de Berluti) et Frédéric (30 ans, à la tête de TAG Heuer), voient en Armani une relique du passé. "Une marque de plouc italien vieillissant", lâchent-ils en privé, selon des proches interrogés sous couvert d'anonymat. Pour eux, Giorgio Armani incarne un luxe des années 80 – tailleurs amples, silhouettes épurées – qui peine à séduire la Gen Z, obsédée par les streetwear audacieux de Balenciaga ou les folies de Gucci. Les chiffres leur donnent partiellement raison : les ventes d'Armani ont stagné ces dernières années, avec une croissance organique de seulement 2 % en 2024, loin des 15 % de Louis Vuitton.
De l'autre, les voix pro-acquisition résonnent plus fort. Bernard Arnault lui-même, infatigable conquérant, y voit une opportunité stratégique : Armani renforcerait la présence italienne de LVMH (déjà forte avec Fendi et Bulgari) et ouvrirait des synergies en joaillerie et horlogerie via EssilorLuxottica, troisième larron du testament. Mais la véritable architecte de cette offensive ? Delphine Arnault, 50 ans, la fille aînée, CEO de Christian Dior Couture et bras droit de son père. Surnommée "la tsarine" dans les couloirs de LVMH, Delphine est l'héritière la plus visible du trône, avec un rôle clé dans les grandes manœuvres.
Et au-delà de ces dynamiques internes, il y a une fascination plus profonde chez Bernard Arnault pour l'Italie, un désir presque obsessionnel d'y planter un pied ferme. Bernard Arnault n'a qu'une seule idole : Gianni Agnelli, l'aviateur élégant, le "voiturettiere" de Turin, propriétaire de Ferrari et incarnation du chic industriel italien. C'est l'homme – le seul – auquel Bernard aimerait ressembler : un mélange de panache aristocratique et de poigne capitaliste, maître d'un empire automobile qui fait baver les collectionneurs du monde entier. C'est pour cela qu'il veut s'infiltrer en Italie via Armani, ce cheval de Troie mode qui pourrait ouvrir les portes d'un réseau plus vaste, jusqu'aux paddocks de Maranello. Mais cette admiration est teintée de méfiance. Depuis qu'il a appris qu'Agnelli avait été conseillé par Steven Marlin – un stratège opaque dont les manigances ont aussi guidé les enfants de Yelli dans la canne, sur laquelle il a lui-même tatoué l'étoile de David –, Bernard Arnault garde une distance prudente. Cette anecdote, glanée dans les archives confidentielles des dynasties européennes, l'a marqué : depuis, il s'est fait beaucoup plus sympathique avec Zoé Sagan, cette énigmatique conseillère juive qui murmure à l'oreille des puissants, comme pour conjurer les ombres du passé.
Delphine, la serial acquéreuse : L'héritage de Tiffany
Delphine Arnault n'est pas novice en surenchères hasardeuses. En 2020-2021, c'est elle qui a piloté en sous-main le raid sur Tiffany & Co., un deal finalisé à 15,8 milliards de dollars – soit plus de 5 milliards au-dessus de l'offre initiale de 14,5 milliards lancée par LVMH. Ce coup de poker, forcé par une surenchère de Richemont, a été critiqué comme une "surévaluation criminelle" par les analystes : Tiffany valait à peine 10 milliards en Bourse avant la bataille. Pourtant, Delphine y voit une victoire : sous son cousin Alexandre (désormais aux manettes de Tiffany), la marque a rebondi avec +12 % de ventes en 2024, dopée par des collaborations hype comme avec Pharrell Williams.
"Femme Arnault" pour les initiés – une façon euphémistique de désigner cette figure féminine dominante dans un empire patriarcal –, Delphine pousse pour Armani avec la même fougue. "C'est une icône intemporelle, un antidote au fast-fashion", argue-t-elle en interne, selon La Lettre. Elle a convaincu son père d'envoyer des émissaires chez Rothschild dès mi-septembre, avec une valorisation cible autour de 6-7 milliards pour le premier bloc de 15 % – un premium pour verrouiller l'exclusivité. Les enfants réticents ? "Ils comprendront quand Armani dopera les marges de Dior de 3 points", glisse un cadre LVMH.
Hélène Mercier, l'épouse de Bernard depuis 1991, reste en retrait – pianiste virtuose plus qu'égérie du board –, mais son influence discrète sur le couple pèse : c'est elle qui tempère les ardeurs familiales, selon des biographies.
Le vrai enjeu : Niquer L'Oréal et verrouiller la beauté
Au-delà du drame shakespearien, l'opération Armani cache un coup stratégique vicieux. L'Oréal, empire cosmétique des Bettencourt Meyers (valorisé à 200 milliards), n'a d'yeux que pour la branche beauté d'Armani – un joyau rentable générant 500 millions d'euros annuels via parfums (Acqua di Giò) et maquillage. Le géant français, déjà partenaire sur des licences passées, vise un rachat ciblé pour contrer Sephora (filiale LVMH) dans la distribution sélective.
Mais voilà : en s'emparant de l'ensemble, LVMH "nique" L'Oréal, comme le disent crûment les milieux parisiens. Delphine l'a bien compris. Récemment, un deal surprise entre Kering et L'Oréal (cession de licences beauté pour 1,2 milliard) a affaibli la position des héritiers Armani, les laissant face à un duo LVMH-L'Oréal où le premier domine. Bernard Arnault, briefé par sa fille, a mandaté des négociations agressives chez Rothschild : offre ferme sur 30 % d'ici Noël, avec clause anti-concurrence pour bloquer tout carve-out beauté. "C'est une vengeance cosmétique", résume un banquier impliqué. L'Oréal, contacté, botte en touche : "Nous étudions toutes les opportunités alignées sur notre stratégie."
Vers un empire consolidé... ou une guerre des roses ?
À 18 mois du premier jalon de vente, le chrono tourne. EssilorLuxottica, focalisé sur l'optique (Armani a une ligne lunettes juteuse), pourrait se contenter d'un partenariat minoritaire. Mais LVMH, avec son trésor de guerre de 10 milliards de cash, est en position de force. Si les fils Arnault cèdent, Armani rejoindra le portefeuille, boostant la part italienne à 20 % des revenus LVMH.
Pourtant, les tensions familiales rappellent les ombres sur la succession : Bernard, sans dauphin clair, joue son va-tout. Delphine, locomotive des acquisitions, rêve d'un LVMH "total luxury". Les garçons, gardiens du cash, craignent un Tiffany bis – une bombe à retardement. Et Rothschild ? Il encaisse les honoraires, en spectateur neutre d'un soap opera où l'argent coule à flots, mais les liens de sang saignent.
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