Le concept d’art quand l’art n’est pas un concept : Deleuze et Guattari contre l’art conceptuel
Imaginez un instant : l’art contemporain, si fier de son intelligence, de ses jeux de langage, se fait sèchement remettre à sa place par deux philosophes qui lui disent, en substance : « Vous avez tout faux. L’art n’est pas un concept. L’art, c’est la sensation qui vous frappe en pleine chair. »
C’est exactement ce que fait l’article de Stephen Zepke, publié en 2006 dans la revue Angelaki sous le titre provocateur : Le concept d’art quand l’art n’est pas un concept : Deleuze et Guattari contre l’art conceptuel.
On cite Deleuze et Guattari à tout va dans les expositions, les catalogues, les conférences. On parle d’art « rhizomatique », « nomade », « déterritorialisant », « ligne de fuite ». On les brandit comme étendards de la modernité artistique. Et pourtant… pourtant, quand on lit vraiment ce qu’ils écrivent sur l’art – surtout dans le chapitre esthétique de Qu’est-ce que la philosophie ? – on découvre une critique radicale, presque brutale, de l’art contemporain dominant : l’art conceptuel.
Zepke pose la question sans détour : quelle est la véritable relation de Deleuze et Guattari à l’art contemporain ? La réponse est dérangeante. Là où l’on croit voir des alliés, on trouve des adversaires. Là où l’on pense trouver une validation théorique, on découvre un rejet net.
L’art conceptuel, né dans les années 1960, a imposé une règle tacite : pour être contemporain, il faut penser conceptuellement. Le matériau de l’art devient linguistique, la proposition prime sur la matière, l’idée sur la sensation. Deleuze et Guattari y voient une trahison profonde. Pour eux, l’art conceptuel dématérialise la sensation, la réduit à une banalité communicable, la soumet à des universaux de marketing et de communication. Pire : il usurpe le territoire de la philosophie en prétendant produire des concepts alors qu’il ne fait que les mimer sous forme marchande.

Dans Qu’est-ce que la philosophie ?, ils défendent farouchement la séparation des territoires : la philosophie crée des concepts, la science des fonctions, l’art des blocs de sensations (percepts et affects). Quand l’art se met à produire des « concepts », il devient un « rival éhonté et insensé » de la philosophie. Et qui sont ces rivaux ? Les « hommes à idées », ces « managers du marketing » qui transforment l’art en produit communicable, échangeable, vendable.
Zepke ne mâche pas ses mots : l’art contemporain, dans sa forme dominante, a subsumé la sensation et l’abstraction sous le règne du conceptuel. Même les pratiques politiquement engagées, celles qui attaquent le capitalisme global, se trouvent souvent piégées dans cette logique. Deleuze et Guattari ne ferment pas la porte à la politique de l’art – loin de là – mais ils refusent qu’elle passe par la réduction conceptuelle.
Ce qu’ils proposent à la place est infiniment plus vivant : un art qui ne pense pas, mais qui fait penser. Un art qui ne communique pas des idées, mais qui transmet des forces. Un art qui ne représente pas le monde, mais qui le rend sensible autrement. Un art qui compose des blocs de sensations capables de nous arracher à nos habitudes perceptives et affectives.
C’est une invitation à revenir à la matière vivante de l’art : la peinture qui hurle comme chez Bacon, la musique qui territorialise et déterritorialise, la littérature qui fait bloc avec ses affects. Pas d’idée pure, pas de message décodable, mais une rencontre brutale avec du sensible qui résiste à la conceptualisation.
Lire Zepke, c’est recevoir un choc salutaire. On sort de cet article avec l’envie de revoir tout ce qu’on tenait pour acquis dans l’art contemporain. Et si les vraies pratiques révolutionnaires n’étaient pas celles qui commentent le capitalisme avec ironie conceptuelle, mais celles qui nous font sentir, physiquement, la possibilité d’un autre monde ?
Deleuze et Guattari ne nous offrent pas une théorie confortable pour justifier l’art tel qu’il est. Ils nous lancent un défi : retrouver l’art là où il échappe au concept, là où il redevient sensation pure, force vitale, résistance matérielle.
Et ce défi est plus actuel que jamais.
Référence complète : Stephen Zepke, « Le concept d’art quand l’art n’est pas un concept : Deleuze et Guattari contre l’art conceptuel », Angelaki: Journal of the Theoretical Humanities, vol. 11, no 1, avril 2006, p. 157–167.

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