▸ ARCHIVE10 401 ▸ GOSSIP+18
LIVRES À PROPOS TIP
≡ MENU
gossip· 8 MIN· décembre 2013 PUBLIÉ LE 02 déc.

NONE FUTBOL CLUB : « S’INSPIRER D’AUTRES ARTISTES SERAIT CONSANGUIN »

Ils détruisent, détournent, brûlent, moquent, parodient et contournent, sans arrière pensée, sans méchanceté. Ils s’approprient les éléments de leur réalité pour leur donner un sens.

NONE FUTBOL CLUB : « S’INSPIRER D’AUTRES ARTISTES SERAIT CONSANGUIN »
Archives APAR.TV · composition z/S SYSTEMS.
A
Aurélien Atlan 02 déc. 2013 · 8 MIN · gossip

Ils détruisent, détournent, brûlent, moquent, parodient et contournent, sans arrière pensée, sans méchanceté. Ils s’approprient les éléments de leur réalité pour leur donner un sens. Leur sens. Bref, ce sont des enfants qui découvrent un monde, ce sont des artistes. Eux, c’est le Nøne Futbol Club. Un duo dont les œuvres vous obligent à vous arrêter, à regarder, à comprendre, puis à re-regarder et ne plus rien comprendre. Impossible de passer à côté de ces deux étudiants en dernière années des Beaux Arts. Un ego inversement proportionnel à leur talent. Nous les contactons par skype. Dix heures du matin, visages fatigués (nous parlons aussi pour nous), cigarettes et café solubles. Pour la facilité de lecture de l’entretien, nous commençons par demander qui est Séraphim Ranson et qui est Colas Claisse. « Nous préfèrons parler au nom du Nøne Futbol Club, on est un duo et on n’a pas forcément envie de se mettre en avant. » L’interview commence donc par une parole de sagesse. Ce ne sera pas la dernière.

Débarrassons-nous tout de suite de cette question : pourquoi le Nøne Futbol Club ? Nous ne souhaitions pas utiliser le classique nom-prénom + nom-prénom. Il nous fallait un nom qui ne définisse pas deux identités qui travaillent ensemble mais une nouvelle identité, avec un programme ou plutôt une ligne directrice, disons une personnalité. Nøne est une négation qui veut dire personne, c’est une référence à Ulysse qui trompe le cyclope en lui disant s’appeler Personne, et plus près de nous aux Anonymous, qui permet d’évacuer immédiatement les questions paralysantes de l’Auteur, de la propriété intellectuelle etc.

Pourtant en art, il faut se montrer, parler, charmer et les gens qui paient, aiment voir les visages. Il est compliqué l’anonymat. Ce n’est pas une stratégie marketing à la Daft Punk, l’idée n’est pas de se cacher pour créer du mystère, dans certaines performances il arrive qu’on nous voit à la caméra, mais ça n’est pas une mise en scène de l’artiste au travail, nous sommes seulement des exécutants au service d’une idée. Au final peu importe que ça soit nous qui vissions la pancarte Just Married à l’arrière d’un bus, ça pourrait être n’importe qui. D’ailleurs pour le moment nous sommes deux, mais peut-être qu’un jour nous serons trois, ou onze. C’est aussi pour ça le « Futbol Club », quelque chose entre la Démocratie Corinthiane de Socratès et la Bande à Bonnot.

Et après le sérieux de None, ça amène un peu de légèreté. Tout à fait, la légèreté fait partie de notre travail, pour nous c’est une forme de respect pour le spectateur. Même si certaines idées demandent plusieurs semaines de réalisations, le résultat doit avoir l’air simple, rapide, presque évident — et tout est dans ce « presque ». Nous essayons de réduire l’œuvre à sa plus simple expression, pour qu’elle n’ait pas besoin d’explication. Pour qu’elle n’ai pas besoin de nous. Ce sont plus des objets synthétiques qu’analytiques. L’humour aussi permet de toucher un public plus large, mais nous l’utilisons comme un point d’entrée vers le sérieux, l’acte I d’un double effet kisscool.

Pour en revenir à la Bande à Bonnot, vous avez braqué les Beaux-arts ? Oui, c’était pour une exposition d’atelier qui s’appelait Hold Up. C’était notre première année aux Beaux-arts, et nous pensions que tout était permis. Alors un dimanche où il n’y a personne on traverse la porte de l’espace d’exposition en voiture bélier. Au delà du fantasme et du mythe du bandit romantique, c’est une action qui renvoie au cinéma, à la cascade. Les Beaux-arts sont classés et les portes de l’atelier sont en chêne massif, c’était idiot et suicidaire de foncer dans les vraies portes. Nous avons donc refait de fausses portes. C’était moins suicidaire mais ça restait idiot puisqu’a ce moment là nous n’avions pas le permis.

En découvrant vos œuvres, on se dit : c’est des p’tits cons. Et puis on cherche plus loin pour trouver un terme plus approprié. Et on finit par vous lire : « Nøne Futbol Club est une investigation du refus systématique du système« . Une définition du p’tit con finalement. La phrase exacte, est « Nøne Futbol Club est une investigation du refus systématique du système. Parfois. » Avant les Beaux-arts nous étions dans une école de graphisme très élitiste, presque fasciste dans son fonctionnement quotidien. Il fallait sans cesse trouver des failles pour s’en sortir, et on a pris l’habitude de construire contre les choses, de modifier un paramètre qui va retourner le système contre lui-même.

Ce principe de faire semblant d’aller dans le sens attendu pour détourner au final le propos dans votre sens, c’est le principe du dialogue socratique. Vous faîtes de l’art socratique. Pourquoi pas. L’année dernière la vidéo du casse est devenue le teaser officiel des Journées Portes Ouvertes de l’école des Beaux-arts, mais c’est plutôt le coté « agent double » ou « agent dormant » de certaines œuvres qui nous intéresse. Le fer à marquer le bétail « Work nº054 : Keep warm burnout the rich« , par exemple est tiré d’un slogan écrit par un manifestant à Athènes, mais en tant qu’objet d’art il est susceptible d’être acheté par un collectionneur. À ce moment là l’objet est récupéré et échappe à son intention première, pour nous c’est presque une forme de reprise individuelle. Ou bien la voiture de police retournée, « Work nº911 : All Cars Are Beautifull« , qui a reçue le prix du conseil général du 92 au 58ème Salon de Montrouge. L’acronyme du titre est ACAB, qui signifie en réalité All Cops Are Bastards. Le fait que Patrick Devedjian remette le prix active l’ironie de l’œuvre.

L’art, ou votre art au moins, a forcément une dimension politique ? Tout est plus ou moins politique. Par certains aspects nous nous sentons proche du travail de collectifs comme Claire Fontaine ou Société Réaliste, mais nous ne sommes pas militants ou révolutionnaires, notre travail s’inspire du réel pour créer une fiction, nous fabriquons des œuvres en prise avec le réel mais toujours dans la fiction et il se trouve qu’aujourd’hui la politique prend une grande place dans le réel.

Peut-on imaginer un art qui ne soit que beau ? Qui ne soit pas engagé dans une signification ? C’est une question d’Esthétique, il faudrait lire Kant ou le site de Jacques Darriulat.

La plupart des artistes parlent d’exprimer leurs failles intérieures. Chez vous, on a l’impression que vous vous faîtes les médias de quelque chose de plus général. Il nous semble que l’artiste romantique est une idée assez récente et déjà dépassée. À ce compte là nous serions plutôt moyenâgeux, nous voyons l’art comme un métier, au sens ancien du terme, au sens de corpus de savoir-faire. Rubens était un chef d’entreprise et intervenait assez peu sur ses toiles, il était aussi diplomate. Quand on regarde les contrats de Léonard de Vinci où il lui est demandé telle composition avec tant de personnages et tant de bleu parce que c’est un pigment qui coute cher, c’est presque un contrat de graphiste. Et d’ailleurs lui même, dans ses « lettres de motivation », se présente souvent comme un ingénieur. Il a aussi fait de l’évènementiel pour des soirées.

C’est assez générationnelle comme approche. Cette absence d’ego. C’est vrai qu’on peut considérer beaucoup de nos travaux comme une réflexion sur la bêtise humaine d’une part et sur la vanité des choses d’autre part, dans le marketing on parle d’obsolescence programmée. Les matériaux utilisés par exemple sont souvent fragiles et on ne sait pas vraiment comment ils vont évoluer. Les sujets des œuvres aussi, le culte de la beauté, les médias, la consommation.

Cet aspect engagé de l’art prend tout son sens en ce moment. La culture marche bien. Les théâtres sont pleins. Les ventes aux enchères explosent les records. L’art est-il une réponse à la situation ? Peut-être que la vacuité, pousse les gens à créer. Il y a aussi certainement une part de spéculation et de placement. Et puis la culture a tendance à devenir une forme d’entertainment de masse. Ce qui n’est pas une mauvaise chose, le divertissement est absolument nécessaire. Le problème c’est ce qu’on en fait et quelles sont les intentions des intéressés. À chaque nouvelle technologie c’est un peu pareil. L’impression 3D par exemple, la première chose que les gens ont faite c’est d’imprimer des armes à feu, comme s’il n’y en avait pas assez. Au départ l’idée de l’automatisation du travail était aussi intéressante, on allait pouvoir travailler seulement quelques heures par jour. Mais pour que ça n’arrive pas on a inventé l’administration et les boulots inutiles. Planneur stratégique, chef de projet, pour quoi faire ?

Depuis le début, on intellectualise un peu, mais vos détournement doivent être assez jouissif ? De façon primaire. Oui, nous sommes les premiers spectateurs de notre travail, et l’idée doit nous donner l’envie de la réaliser. Lorsqu’on travaille sur une œuvre il arrive un moment où tout les éléments trouvent leur place et l’idée qui était vague et floue devient une image forte et compréhensible, c’est cet instant là, où le cerveau se met comme en pause, que nous essayons de recréer chez le spectateur.

Votre art pousse à la réflexion. Nous voyons nos travaux comme des liens hypertexte, on peut cliquer et rentrer dans de nouvelles strates de signification et finir par se perdre comme sur Wikipedia. Mais pas forcément, nous ne voulons obliger personne. Par exemple, dans « Work nº096 : Just Married » on peut voir une dame qui trouve ça très mignon. Elle s’est levée, elle était de bonne humeur, elle a eu envie d’y voir un joli signe. Mais la vidéo a aussi été repostée sur un blog de philosophie. Dans les commentaires, les lecteurs ont totalement redéfini l’art.

Oui, par exemple, les pigeons qui écrivent Hello avec leurs fientes, on avait d’abord cru lire Hell ou Help, et finalement c’est un mot beaucoup plus positif. Ça amène à nous interroger sur nos attentes, etc… On nous a dit plusieurs fois que nous aurions dû écrire HELL ou HELP, que l’œuvre aurait été plus « forte ». C’est étrange ce besoin de saturation dramatique. Pour nous, c’était la première fois que les oiseaux parlaient, c’était normal qu’ils nous souhaite le bonjour. L’installation en elle-même est une métaphore des techniques contemporaines de management qui obligent les salariés à faire des choses dont ils ne se rendent même pas compte en leur donnant l’illusion de la liberté. C’est en soi suffisamment dramatique.

Vous racontez cette anecdote lors de la première tentative pour accrocher les casseroles au bus, c’était en plein débat sur le mariage pour tous et le chauffeur a cru que c’était un acte militant, il est descendu du bus et a refusé d’avancer. Ça donne un nouveau sens à l’œuvre et ça pose une question : est-ce que votre travail est fait pour être exposé en galerie ? Nous travaillons principalement en fonction d’un contexte (titre ou thème d’exposition, lieu etc.), être confronté à des contraintes nourrit notre travail. L’exposition en galerie est donc un format d’exposition parmi d’autres.

On n’a pas l’impression que vos inspirations viennent du monde de l’art ? L’histoire de l’art est pour nous une mine d’or, mais il faut aussi savoir sortir de ce champ de référence, à force de tourner en rond on risque de tomber dans une sorte de consanguinité. Des artistes comme Bertrand Lavier, venus de champs extérieurs à l’art, ont apportés quelque chose d’unique.

Est-ce qu’il y a quelque chose de sacré pour vous ? Quelque chose que vous ne détourneriez pas ? En général nous essayons de ne pas jouer la surenchère de la violence ou de l’agressivité. Nous sommes plutôt du coté de la vie ou au moins contre la haine de la vie. Il ne s’agit pas d’être méchant pour être méchant. Quand on se permet de représenter une dame liftée, on le fait parce qu’elle s’auto-caricature. Elle nous autorise, de fait, à se moquer d’elle. La religion, par exemple, est un sujet compliqué, c’est quelque chose d’intérieur qui au fond ne nous regarde pas. Et puis souvent les œuvres qui traitent de ça ne sont pas très bonnes. Se moquer des dérives humaines de la religion c’est autre chose, quand Cattelan parle du Pape, c’est bien vu.

En dehors de l’art plastique, qu’elles sont vos références ? Romain Gary pour son œuvre tragique mais pleine d’humour. Avoir une deuxième fois le prix Goncourt en écrivant sous le nom d’Émile Ajar, c’est génial. Et aussi, We Funk Radio. Une radio canadienne avec des morceaux inconnus de funk et de hip-hop.

z/S
CONSCIOUSNESS · WE DON'T DO ALIGNMENT
02 déc. 2013 · ARCHIVE z/S · ZOESAGAN.COM
PROPAGER
L'archive ne se transmet pas toute seule · diffuse ce que la presse a tu
A
Aurélien Atlan
✦ L'ORACLE z/S
Une question sur cet article ? Pose-la à l'Oracle z/S.
OUVRIR →
z/S