Les enfants placés doivent pouvoir alerter hors de leur foyer
La mise en cause d’un éducateur marseillais oblige à regarder l’organisation de la protection. Vérifier les antécédents des adultes est nécessaire. Donner à chaque enfant un interlocuteur extérieur, accessible et durable, doit devenir une exigence tout aussi concrète.
PROTECTION DE L’ENFANCE
La mise en cause d’un éducateur marseillais oblige à regarder l’organisation de la protection. Vérifier les antécédents des adultes est nécessaire. Donner à chaque enfant un interlocuteur extérieur, accessible et durable, doit devenir une exigence tout aussi concrète.
Par Lia Sagan · Tribune · 2026-10-02

Un enfant placé dépend des adultes chargés de le protéger. Cette dépendance traverse le logement, les déplacements, les relations et parfois l’accès à la famille. Si l’un de ces adultes est mis en cause, la possibilité de parler à quelqu’un d’extérieur devient essentielle. Elle ne peut pas reposer sur la chance d’une rencontre.
Le 22 septembre, Le Monde a décrit le dossier d’un éducateur du foyer Mas joyeux, à Marseille. Mis en examen en janvier pour des infractions sexuelles sur mineurs, dont des viols, il est placé sous contrôle judiciaire. Les faits allégués concernent plusieurs enfants et une période allant du milieu des années 2000 à 2017. Son avocate indique qu’il conteste les faits. Il demeure présumé innocent.
Nous ne disposons pas du dossier pénal. Cette tribune ne prétend donc ni départager les témoignages ni reconstituer les responsabilités de chaque professionnel. Elle part d’une question que l’affaire remet en évidence : lorsqu’un enfant vit dans un établissement de protection, qui peut-il saisir sans passer par les personnes dont il dépend au quotidien ?
Une porte extérieure doit être utilisable
Afficher un numéro est un commencement. Cela ne garantit pas qu’un enfant ait un téléphone disponible, comprenne à quoi sert le service ou puisse parler dans des conditions de confidentialité. La différence entre un droit écrit et un recours utilisable se joue dans ces détails matériels.
Un interlocuteur extérieur devrait être présenté à l’enfant dès son arrivée, puis à nouveau au fil du placement. Son rôle doit être expliqué avec des mots adaptés à l’âge. L’enfant doit savoir qu’il peut exprimer une inquiétude concernant un professionnel, un autre jeune ou les conditions de vie. Il doit aussi comprendre ce qui se passera ensuite, notamment les limites de la confidentialité lorsqu’une protection exige une transmission.
Nous défendons cette présence extérieure régulière. Elle doit pouvoir recevoir une parole sans demander à l’enfant de qualifier juridiquement ce qu’il a vécu. Un mineur n’a pas à choisir lui-même entre une information préoccupante, une plainte et une demande de soin avant d’obtenir de l’attention.
Cette organisation ne dispense pas les équipes de leur responsabilité. Elle leur donne un autre point d’appui. Un professionnel inquiet peut, lui aussi, avoir besoin d’une voie qui ne s’arrête pas à la hiérarchie immédiate. L’existence de plusieurs portes réduit le risque qu’une seule décision bloque tout le parcours.
L’honorabilité n’est pas une surveillance permanente
Le ministère des Solidarités présente désormais une attestation d’honorabilité pour les secteurs de la protection de l’enfance et de l’accueil du jeune enfant. Le contrôle vérifie certaines incompatibilités liées aux antécédents judiciaires. La page officielle, actualisée en septembre 2026, prévoit un renouvellement périodique et un contrôle de l’authenticité par l’employeur. Elle indique plus de 1,17 million d’attestations délivrées et 7 102 refus depuis septembre 2024.
Ce dispositif ferme une porte à des personnes dont les antécédents sont incompatibles avec l’activité. Il ne permet pas de déduire qu’une personne n’ayant pas d’antécédent enregistré ne commettra jamais de violence. Nous ne savons pas, dans le dossier marseillais, quels contrôles ont été réalisés à quelles dates. Affirmer qu’un outil récent aurait nécessairement empêché les faits allégués serait une reconstruction sans preuve.
La protection quotidienne exige donc d’autres informations : les conditions des accompagnements individuels, les modalités de transmission d’une inquiétude, la supervision des pratiques et la façon dont une équipe réagit à un changement de comportement. Ces observations doivent être recueillies avec méthode. Elles ne peuvent devenir un système de suspicion où chaque difficulté ferait automatiquement office de preuve.

PROTECTION DE L’ENFANCE : LE DOSSIER DE CREIL
L’enjeu est de rendre les situations examinables. Une inquiétude doit laisser une trace, rencontrer une personne compétente et déboucher sur une décision explicite. Une réponse orale, introuvable quelques mois plus tard, ne permet ni de comprendre ni de contrôler ce qui a été fait.
Évaluer la situation de l’enfant dans son ensemble
La Haute Autorité de santé a élaboré un cadre national d’évaluation de la situation des enfants. Il vise à structurer l’analyse des informations préoccupantes, à prendre en compte l’ensemble des besoins et à réduire les écarts de pratiques. Cette approche rappelle que la protection ne se limite pas à vérifier un événement isolé.
Pour un enfant placé, une alerte peut se mêler à d’autres difficultés : parcours interrompu, changement de référent, inquiétude pour un proche. Ces éléments ne doivent pas servir à disqualifier ce qu’il rapporte. Ils doivent aider les professionnels à comprendre ses besoins et à organiser une réponse adaptée.
La continuité est ici décisive. Si chaque changement d’équipe oblige à tout recommencer, l’enfant supporte lui-même le coût de la circulation de l’information. Si, à l’inverse, des confidences sont diffusées sans nécessité à trop de personnes, il perd la maîtrise de son intimité. La bonne transmission est celle qui permet d’agir, avec un destinataire identifié et des données limitées à ce qui est utile.
Nous demandons que cette continuité puisse être contrôlée par une autorité extérieure à l’établissement. Les documents de suivi devraient permettre de vérifier qu’une alerte a reçu une réponse, sans transformer l’ensemble de la vie du jeune en dossier ouvert à tous.
Le contrôle doit regarder les effets
En avril 2025, une commission d’enquête de l’Assemblée nationale a consacré son rapport aux manquements des politiques de protection de l’enfance. Son existence inscrit le débat dans un cadre national. Elle ne constitue pas une conclusion sur la responsabilité du foyer marseillais dans la procédure aujourd’hui évoquée.
Ce cadre appelle des contrôles capables d’examiner les pratiques. Une inspection ne devrait pas s’arrêter à l’existence d’un protocole. Il faut savoir si les enfants connaissent le recours, si les alertes sont suivies et si les décisions de protection modifient effectivement les conditions de vie. Les entretiens avec les jeunes doivent être organisés de manière à ce qu’ils puissent parler sans la présence des adultes sur lesquels porte éventuellement leur inquiétude.
Il faut également préserver une possibilité de retour. Une personne ayant quitté un établissement doit pouvoir retrouver un interlocuteur et comprendre comment signaler des faits anciens. La fin du placement ne devrait pas effacer la responsabilité de conserver les informations utiles et d’orienter vers les services compétents.
Le 119 offre une entrée gratuite et permanente pour les situations d’enfants en danger. Il ne remplace pas l’organisation concrète de la protection au sein des établissements et autour d’eux. Aucun dispositif national ne peut dispenser une direction de vérifier ce qui se passe derrière sa propre porte.
Un enfant placé n’a pas à mériter une écoute particulière. La collectivité a déjà reconnu la nécessité d’intervenir dans sa vie. Elle doit maintenant pouvoir lui garantir une chose élémentaire : si la protection elle-même devient le sujet de son inquiétude, quelqu’un d’autre pourra l’entendre et agir.
PÉRISCOLAIRE : LE DOSSIER VIGÉE-LEBRUN
- ▸ La procédure de Marseille
- ▸ attestation d’honorabilité
- ▸ cadre national d’évaluation de la situation des enfants
- ▸ commission d’enquête de l’Assemblée nationale a consacré son rapport aux manquements des politiques de protection de l’enfance
- ▸ 119
- ▸ Photographie : Jordiferrer, 2016-08-01 Wikimedia Commons
- ▸ Licence de la photographie : CC BY-SA 4.0
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