Quand Bollo & Sarko vont en jet privé prier la Vierge
« Un saint qui s'attriste est un triste saint. » François de Sales, qui n'avait pas prévu Vincent.
En jet privé prier la Vierge
Tu ouvres L'Obs, tu tombes sur l'info, et pendant trois secondes tu crois à une blague de rédaction. Bolloré, l'industriel cul béni breton, embarque son ami Sarkozy le lendemain de sa sortie de prison, avec madame et fiston, et décolle pour Lourdes. Prier la Vierge. En jet privé.
En jet privé. Prier. La Vierge.
Lis la phrase à voix haute, une fois, deux fois, tu verras, c'est du Lautner dialogué par Audiard et joué par Ventura et Blier. Tu les imagines tous les deux, graves, mains jointes, agenouillés devant une vierge en plâtre les pieds dans l'eau de la fontaine, la priant d'intervenir sur les juges. Sarkozy se glisse même dans la baignoire des apparitions, quinze degrés, quelques secondes sous un linge, comme un baptême d'affaires criminelles. La Vierge n'a rien demandé. Elle n'a jamais demandé. C'est ça le problème avec les miracles sur commande : ils arrivent toujours aux mêmes.
Et puis quelques semaines plus tard, rebelote. Devant la commission parlementaire sur l'audiovisuel, présidée par une espèce de petit roquet ciotiste vachement hargneux, le même Bolloré délivre un sermon croquignolet sur le pardon. Le pardon. Là, tu t'arrêtes. Tu te demandes : il le pense vraiment ce qu'il dit, ou il te prend ouvertement pour un con ? En fait, tu ne sais pas. En fait c'est peut être les deux. Le génie de l'époque c'est précisément là : tu n'arrives plus à trancher entre le cynisme absolu et la sincérité délirante. Les deux cohabitent dans le même homme, en même temps, sans grincement.
Le type est dangereux
Ce que tu sais, sans l'ombre d'un doute, c'est que le type est dangereux. Bien sûr tu le savais déjà. Mais à chaque nouvelle affaire qui le fait apparaître négativement dans les médias, tu te le répètes, abasourdi, devant son assurance de bulldozer, imperméable à la morale : ce mec est dangereux.
Dans le monde du livre, tout le monde connaît Nora. Son intégrité, ses qualités à la fois humaines et professionnelles. Tout le monde aime Nora. Bolloré lui a montré la porte de sortie. Mais c'est sous une pluie d'applaudissements et d'hommages émouvants de ses auteurs et, chose plus rare, dans la sincérité, de ses concurrents, que Nora l'a franchie. Cent trente signatures sur la lettre collective. Despentes, Chalandon, Berest, Bruckner à l'antenne qui parle de « coup de fusil à bout portant ». On a rarement vu un propriétaire tirer sur sa propre maison avec autant de calme.
Nora s'en relèvera. Grasset, sûrement pas.
Les auteurs, par contre, pour beaucoup morfleront. La décision de quitter Grasset leur coûtera cher. Hachette assurait une promotion et une diffusion massive, les deux jambes sur lesquelles marche un livre contemporain. Alors quand tu entends des petits nervis de la gauche radicale ironiser sur leur départ tardif, tu te dis qu'ils n'ont jamais négocié un à valoir, jamais défendu un manuscrit en comité, jamais attendu une mise en place de novembre. C'est facile, l'ironie, quand tu ne sais pas de quoi tu parles.
Un industriel de la destruction
Regarde le catalogue Fayard aujourd'hui. Regarde vraiment. Ce qu'il est devenu depuis que l'industriel des containers l'a goulûment avalé. Des auteurs en soutane, des auteurs en tenue militaire, des livres qui t'expliquent comment être heureux en dix leçons et en tondant ta pelouse. Bardella en autobiographie, Zemmour en pamphlet, Villiers en délire royaliste, Sarkozy en martyr. Voilà ce que sont devenues les prestigieuses éditions Fayard. Une annexe communicante du clan.
Bolloré est un industriel de la destruction. Il aime casser ce qu'il rachète. Il a fait de Canal Plus, qui avait une identité forte, une plateforme de diffusion sans intérêt autre que de te permettre d'avoir un seul abonnement plutôt que quinze. Du JDD, qui était un journal populaire de centre droit pas bien méchant et lisible pour quelques plumes, il a fait un torchon haineux d'extrême droite. Europe 1 rangée, Paris Match aligné, CNews transformée en chaîne d'opinion permanente. Et j'en passe. Le pattern est toujours le même : rachat, nettoyage, repositionnement idéologique, installation d'un fidèle à la tête, profit. C'est une méthode industrielle. C'est la même méthode que dans les ports d'Afrique, sauf qu'ici la matière première c'est l'opinion publique.
L'étau
En apprenant le licenciement de Nora, j'ai senti que l'étau se resserrait. Drôle de sensation à un an des présidentielles. Les médias, l'édition, la presse sont des armes de guerre. Bolloré passe en revue ses troupes.
Et pendant qu'il les passe en revue, son ami Sarkozy, condamné en première instance dans l'affaire libyenne, actuellement rejugé en appel, chuchote aux oreilles des grands patrons que Bardella devrait arriver au pouvoir. Tu relis la phrase. « Il faut qu'il arrive au pouvoir. » Dite par celui qui, en 2016, parlait de barrière infranchissable avec le Front national. La barrière est devenue un tapis rouge. Le tapis rouge conduit à Lourdes. Lourdes conduit à la grotte. La grotte conduit à Bardella.
C'est un itinéraire. C'est une logistique. Ce n'est pas un hasard.
On me dira : tu exagères, c'est un pèlerinage, c'est privé, c'est la foi. D'accord. Alors expliquons. La foi privée, c'est un ami qui te prête sa voiture pour aller à la messe de Noël. La foi privée ce n'est pas un milliardaire qui détient douze médias et deux maisons d'édition qui affrète son Falcon pour emmener un ex président condamné dans un sanctuaire marial au moment précis où la justice le rattrape. Ça, ce n'est pas privé. C'est une image. Et les images, chez Bolloré, ne sont jamais privées. Elles sont des actifs.
La Vierge de Lourdes est désormais un actif stratégique de Vivendi. Inscrivez la dans la prochaine assemblée générale.
Chute
Je vais te dire ce qui me frappe le plus, à la fin. Ce n'est pas le jet. Ce n'est même pas la messe. C'est la tranquillité. Cette façon qu'ils ont, lui et son ami, de croire que tout leur est permis parce que tout leur a toujours été permis. Pas de rougeur. Pas d'hésitation. Pas le moindre petit grain de sel de doute. Ils prient comme ils rachètent : avec la certitude du propriétaire.
La question qui devrait nous réveiller, à douze mois de l'échéance, n'est plus « que veut Bolloré ». On le sait, ce qu'il veut. La question, c'est : qui, dans ce pays, a encore les moyens de lui dire non ? Les juges, peut être. Les auteurs, on a vu. Les journalistes, ce qu'il en reste. Et nous, les lecteurs. Ceux qui achètent encore un livre qui n'a pas été validé en haut lieu. Ceux qui paient cinq euros par mois pour lire une phrase qui ne sera pas publiée chez Fayard. Ceux qui refusent que la grotte devienne un plateau de CNews.
Prier la Vierge en jet privé, c'est faire venir Dieu en classe affaires. Dieu n'a pas voyagé en classe affaires. Dieu est né dans une étable, et c'est justement cette information qui semble aujourd'hui avoir échappé aux deux passagers.
Bureau de Tendances & Renseignements Culturels
[Classification : usage interne. Diffusion restreinte aux abonnés.]
▸ Signal faible. Le « pardon » entre en rotation chez les milliardaires français.
Bolloré le sort devant la commission parlementaire. Arnault l'a sorti l'an dernier dans une interview Le Point. Pinault l'a placé dans un discours aux amis d'Artcurial. Quand trois oligarques parlent de pardon dans le même trimestre, ce n'est pas une conversion. C'est un briefing de communication. Quelqu'un, quelque part, facture cet élément de langage. On enquête.
▸ Tendance confirmée. La maison d'édition comme annexe politique.
Fayard publié Bardella, Zemmour, Villiers, Sarkozy. Grasset est en cours de « normalisation » après le départ de Nora. Le livre, qu'on croyait protégé par son artisanat même, vient de rejoindre le rayon de la quincaillerie idéologique. Antoine Gallimard voit ses téléphones chauffer. Le dernier rempart s'appelle la rue Sébastien Bottin.
▸ Crime culturel. Lourdes, détournement de marque.
La grotte de Massabielle appartient à l'Église, à Bernadette Soubirous et, plus sérieusement, à deux siècles d'iconographie populaire. Elle vient d'être empruntée sans redevance par un consortium privé à des fins de réhabilitation judiciaire. Le sanctuaire n'a pas publié de démenti. Le silence de l'Église, depuis quelques années, sonne comme une ligne de crédit.
▸ Prédiction. Avant juin, un livre de Sarkozy chez Fayard.
Témoignage spirituel, format moyen, couverture sobre. Titre probable autour du mot épreuve, lumière ou grâce. Tirage initial très au dessus du raisonnable. Mise en place CNews et Europe 1. Vous m'en direz des nouvelles à l'été.
La suite de cette enquête, et les suivantes, sont réservées aux abonnés de zoesagan.com. Cinq euros par mois. C'est le prix d'un café en terrasse pour savoir ce que personne d'autre ne vous raconte. Et, accessoirement, pour financer un média qui ne passera jamais par la case Lourdes.
À dimanche.
z/S
PARADISE #029. 26 mois aventure 1969 à 1971. Trip Las Vegas Mint 400 mars 1971. Fear and Loathing Rolling Stone novembre 1971. Acosta disparu Mazatlán mai 1974 jamais retrouvé. Film Gilliam 1998 60 millions box office. Hunter touche 22% royalties. Famille Acosta zero. Hunter suicide Owl Fa
L'horoscope qui ne flatte pas. Douze signes, douze lectures spectrales signées L'Oracle z/S.