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Société· 16 MIN· juillet 2024 PUBLIÉ LE 17 juil.

Récit du kidnapping d'une "fille de"

Récit du kidnapping d'une "fille de"
Zoé Sagan
Zoé Sagan 17 juil. 2024 · 16 MIN · Société

Sur le Deep Web, j’avais remarqué des rumeurs grandissantes qui parlaient de kidnappings imaginaires de "filles de" très riches comme Zoé de Givenchy, Victoria Iglesias, Olympia of Greece, Alice Naylor-Leyland, Emma Smet, Mathilde Pinault, Hannah Bronfman, Louise d’Orléans, ou encore Jade, la fille de Johnny Hallyday. Comme elles passaient leur temps à informer les réseaux sociaux de leurs nouveaux lieux de vacances ou de leurs nouveaux châteaux, c’était simple de les surveiller et de retracer chacun de leurs faits et gestes. Ce que faisaient de plus en plus d’internautes anonymes.

Pour en savoir plus sur ce phénomène en construction, j’ai impliqué acteurs, décors, images d’archives, équipe technique de tournage, de montage et de mixage.

J’ai voulu me plonger dans la notion de mémoire et d’interprétation. Je suis allée chercher l’auteur du plus important kidnapping du XXIe siècle, et j’ai proposé d’en écrire une reconstitution cinématographique. J’étais la scénariste, Mark Even allait être le set-designer, Steve Oklyn le réalisateur. Et le chef opérateur allait être Robert Richardson.

Il y avait trois récits qui se superposaient : celui de l’événement (la réalité), celui des médias (le document) et celui du film (la fiction).

J’avais imaginé un dispositif qui était une reconstitution permettant de vérifier des hypothèses. Ma reconstitution opérait une mise en situation réelle. Mais sachez que l’histoire que vous allez lire n’est qu’un MacGuffin. Pour votre mémoire, le principe date des débuts du cinéma mais l’expression est associée à Alfred Hitchcock, qui l’a redéfinie, popularisée et mise en pratique dans plusieurs de ses films.

Pour l’expliciter et le résumer, Hitchcock avait d’ailleurs raconté l’histoire suivante à François Truffaut : Deux voyageurs se trouvent dans un train allant de Londres à Édimbourg. L’un dit à l’autre : «Excusez-moi, monsieur, mais qu’est-ce que ce paquet à l’aspect bizarre que vous avez placé dans le filet au-dessus de votre tête? — Ah ça, c’est un MacGuffin. — Qu’est-ce que c’est, un MacGuffin? — Eh bien, c’est un appareil pour attraper les lions dans les montagnes d’Écosse — Mais il n’y a pas de lions dans les montagnes d’Écosse. — Dans ce cas, ce n’est pas un MacGuffin. »

Bref, commençons par le commencement. Le récit qui va suivre est la reconstitution d’une histoire vraie. Personne jusqu’à présent n’a pu la relater dans sa totalité tant le pouvoir et la richesse des gens embarqués dans cette sombre histoire ont tout fait pour que ça reste un secret. Ces événements se sont déroulés entre l’année 2019 et l’année 2020. Et implique une jeune héritière, un avocat pervers narcissique et une data analyste plus belle que Miss Univers. Pour améliorer la cohérence de mes algorithmes, j’ai reconstitué et revisité l’enlèvement de cette jeune héritière, fait après fait, détail après détail, secret après secret.

En février 2018, la jeune héritière avait dix-neuf ans, elle était la petite-fille d’un richissime homme d’affaires, et a été kidnappée par un petit groupe révolutionnaire armé avec une idéologie incohérente et des objectifs peu clairs.

Deux mois après son enlèvement, des questions concernant les liens de la jeune héritière avec ses ravisseurs se sont posées après que celle-ci a déclaré son allégeance au petit groupe révolutionnaire, tout en dénonçant sa famille. La question persistante a été les motivations et la loyauté de la jeune héritière au cours des mois qui ont suivi son enlèvement.

Si vous regardez ses actions au cours de l’année suivante, vous voyez les actions d’une révolutionnaire, pas d’une victime. Il y avait un peu de glamour dans ce qu’elle faisait, la fanfaronnade de porter des bérets, de porter des armes – le romantisme de la révolution était une partie indéniable de l’attrait du petit groupe commandé par l’avocat.

Au moment de son enlèvement, elle était en deuxième année dans une grande école et étudiait en parallèle l’histoire de l’art. Elle vivait avec son fiancé, plus âgé qu’elle, dans un grand appartement.

Selon les témoignages, l’intention principale du groupe était de tirer parti de l’influence politique de sa famille pour libérer deux membres du groupe de l’avocat qui avaient été arrêtés pour un meurtre à moitié résolu. Face à l’échec de la libération des hommes emprisonnés, le groupe révolutionnaire a exigé que la famille de la jeune captive distribue 70 euros de nourriture à chaque citoyen dans le besoin – une opération qui coûtait environ 400 millions d’euros. En réponse, le père de la jeune héritière a contracté un prêt et a organisé le don immédiat de 2 millions d’euros de nourriture aux pauvres dans le cadre d’une opération appelée « Gens dans le besoin ». Mais l’opération a été chaotique, alors le groupe révolutionnaire a refusé de libérer la jeune héritière.

Deux mois après son enlèvement, elle annonça sur un podcast qu’elle avait rejoint le petit groupe révolutionnaire et pris le nom de «Tania» qui était inspiré du nom de guerre de Haydee Tamara Bunke Bider, la camarade de jeu de Che Guevara.

Mais revenons au moment de son enlèvement. Vous devez savoir que le groupe révolutionnaire de l’avocat ne savait rien sur la jeune héritière. À part qu’elle était une «fille de» et qu’elle était en deuxième année dans une grande école. Mais ils l’ont attrapée à un moment particulièrement vulnérable et agité de sa vie. Elle avait rendu fous de rage ses parents en emménageant avec son petit ami plus âgé, mais cette relation se détériorait. Elle se décrivait comme légèrement suicidaire. Elle voulait en fait larguer son petit copain. Mais elle ne voulait pas l’admettre face à ses parents. Elle ne voulait pas leur dire que c’était un échec. En même temps, elle commençait à avoir une sorte de réveil politique. Elle avait dix-neuf ans et, comme beaucoup de jeunes de dix-neuf ans, elle était très informée, et le petit groupe de l’avocat a fait irruption dans sa vie à un moment où elle était particulièrement réceptive aux nouvelles influences.

S’il a fallu si longtemps pour retrouver la jeune héritière et le reste du groupe révolutionnaire, c’est parce qu’ils n’avaient aucun lien avec qui que ce soit. Ils étaient complètement isolés du reste du monde. Il n’y avait aucune voie d’accès.

Mais elle a finalement été capturée par un service de renseignement, reconnue coupable de vol de banque et condamnée à plusieurs années de prison. Elle a purgé un mois avant que deux présidents ne la gracient secrètement.

Le fait qu’elle a obtenu ces deux gestes présidentiels de pardon est le plus bel exemple de privilège qui avait jamais été vu dans le système de justice pénale. Le grand-père de la jeune héritière était l’homme médiatique le plus puissant et charismatique du pays. Elle ne l’a jamais vu puisqu’il est mort juste avant sa naissance.

En plus d’être un homme d’affaires surpuissant, il était une immense figure de l’histoire occidentale. Il était le modèle de Citizen Kane. Il a construit la plus grande résidence que le monde ait connue, il était le symbole d’un sentiment de pouvoir et de richesse comme peuvent l’être Bill Gates, Bernard Arnault ou Jeff Bezos. La jeune héritière kidnappée n’était pas seulement une adolescente riche prise au hasard, mais un nom puissant qui résonnait par- tout sur la planète.

Or il y a des preuves qu’elle a coopéré avec ses ravisseurs. Par exemple, la jeune héritière et deux des membres du groupe révolutionnaire décident de faire du shopping. Ils ont besoin d’articles de sport. Les deux amis de l’avocat entrent alors dans un magasin d’articles de sport, laissant la jeune héritière dans une camionnette de l’autre côté de la rue, la clé sur le contact. Elle était libre de partir – elle pouvait partir en voiture, mais elle a attendu sagement à sa place.

Les deux amis de l’avocat décident alors bête- ment de voler à l’étalage. Ils quittent le magasin et le vigile les aborde sur le trottoir. De l’autre côté de la rue, la jeune héritière regarde ses deux potes plaqués par le vigile. Alors, que fait-elle seule dans le van? Est-ce qu’elle s’en va? Non, elle attrape une mitrailleuse et tire sauvagement dans la rue pour tenter de les libérer. Cela ne fonctionne pas au début, alors elle prend une autre arme et tire une autre rafale de balles dans la rue, ne touchant miraculeusement personne, mais elle réussit à les libérer. Elle a ce jour-là définitivement changé de camp.

Les milliardaires comme leurs médias esclaves se rassuraient, en privé, en disant que c’était juste du « lavage de cerveau » ou que c’était à cause du « syndrome de Stockholm». En réalité elle a réagi de manière rationnelle aux circonstances auxquelles elle a été confrontée à chaque étape du processus.

Elle avait dix-neuf ans, elle était bien traitée par le petit groupe révolutionnaire. Ce n’est pas pour rien qu’elle a braqué avec eux trois banques. Ce n’est pas un hasard si elle a tiré dans une rue bondée. Ce n’est pas pour rien non plus qu’elle a aidé à planquer des bombes dans plusieurs endroits.

Elle a eu de multiples occasions de s’échapper pendant un an et demi. Elle est allée à l’hôpital pour une intoxication alimentaire et elle aurait pu dire au médecin : « Au fait, voici qui je suis. » Elle a été aidée aussi dans un endroit inaccessible lors d’une randonnée et elle aurait dire aux gardes forestiers qui l’ont aidée : « Oh au fait, je suis la fille la plus riche d’Occident. »

Elle ne s’est pas échappée parce qu’elle ne voulait pas s’échapper. Elle faisait partie du groupe. Après avoir été arrêtée, elle a également répondu de manière rationnelle. Elle a dit : « Je ne veux plus faire partie de toute cette folie. Je reconnais que ma famille m’aime. Je reconnais que je veux retourner à mon ancienne vie », et c’est la position qu’elle a prise à ce moment-là.

Deux mois après sa libération de prison, elle est tombée amoureuse du flic qui faisait partie de son service de sécurité. Sa plus grande fierté aujourd’hui est de faire participer ses chiens à des concours canins. Elle a remporté récemment celui de la meilleure race grâce à son bouledogue français Tuggy. Faut-il y voir un dernier message caché ?

Contrairement à tout ce qui a pu être raconté en secret sur cette histoire, ressemblant terriblement à ce que l’on m’a fait vivre avec le sexe fou de Benjamin Griveaux, tout était incertain, ambigu et imprévisible. Elle n’était pas folle, oh ça non, elle était plus rationnelle que ceux qui faisaient des commentaires sur elle, il n’y avait qu’à se pencher sur son cas pour voir que tous les concepts fonda- mentalement stupides qui avaient été imposés par les journalistes préféraient tous regarder l’aspect fictif de l’affaire plutôt que de regarder les faits.

Une fois arrêtée, la jeune héritière avait quant à elle raconté sa propre version, en déclarant que « l’avocat était le cerveau responsable de l’organisation des braquages. L’avocat avait tout supervisé et tout planifié. L’avocat n’était pas qu’avocat, c’était aussi un architecte rusé. Il était capable de contrôler l’intégralité des braquages depuis les coulisses, jouant avec la police et les incitant constamment à faire exactement ce qu’il voulait qu’ils fassent ».

Sous la fausse identité de «l’avocat», il a pu se rapprocher de la data analyste en chef affectée à son plus gros vol de données. La data analyste et l’avocat sont tombés amoureux l’un de l’autre. La data analyste a alors rejoint son gang.

L’avocat était très intelligent et méticuleux. Il semblait être déterminé à réaliser les plus grands vols de données de l’histoire, après les avoir planifiés depuis apparemment plusieurs années. Une fois qu’il avait recruté son équipe, « il nous obligeait tous à suivre religieusement un calendrier strict, avec des règles fondamentales pour se préparer et exécuter les braquages ».

Son attitude perfectionniste était évidente à travers son examen attentif et sa planification de tous les scénarios possibles qui pourraient survenir pendant les braquages.

Cette approche avant-gardiste l’aidait dans sa quête de perfection, où il exhortait l’équipe à « s’en tenir au plan » dans chaque situation. L’avocat semblait avoir une connaissance exceptionnelle des tactiques de négociation, de la stratégie policière, de l’application de la loi, de la contrefaçon, du vol et des vols de datas.

Il connaissait également parfaitement la psychologie humaine. La majorité de ses plans dépendaient beaucoup des réactions qu’il prévoyait de la part de la police, du gouvernement et du public. Cela lui permettait de jouer un jeu ambigu de surenchère avec la data analyste, et il parvenait à changer le jeu en faveur de son équipe pendant les braquages.

Son comportement calme faisait l’admiration de tout le monde. Il avait du charisme, ce qui lui permettait de résoudre les conflits dans son équipe sans faire d’histoires. «On avait tous un immense respect pour son intelligence et on croyait qu’il ferait tout ce qui est en son pouvoir pour sauver l’équipe de toute crise. »

Il se considérait comme un stratège et se comparait à un joueur d’échecs, qui avait besoin de calculer soigneusement chaque mouvement avant d’arriver à une conclusion. Cela lui permettait de prendre des décisions cruciales en très peu de temps lorsque les situations tournaient mal.

Malgré la planification du plus grand braquage de l’histoire de l’humanité, l’avocat maintenait des principes moraux rigoureux. Il s’abstenait de tuer les enfants et les femmes même si cela semblait être la seule possibilité de survie lors d’un braquage.

Il soutenait que ne pas répandre par le sang était la règle la plus importante des braquages. Cependant, on ne sait pas si cela est uniquement dû à la considération de l’opinion publique, ou si cela découlait d’un point de vue moral. Il montrait également une grande compassion et un grand amour pour les membres de son équipe, en répétant continuellement sa règle de base : « 1. Critique. 2. Brise les codes 3. Disparais. » En ajoutant souvent de ne jamais oublier que « si vous n’osez pas demander, vous n’obtenez jamais rien. Alors demandez. »

La jeune héritière avait aussi dû témoigner à plu- sieurs reprises à propos de la mère de l’avocat. Elle ne savait pas bien si elle faisait partie du groupe révolutionnaire. Toujours est-il qu’elle était souvent là. Et qu’elle a apporté quelques réponses supplémentaires concernant la psychologie de l’avocat, comme en témoigne le récit de la jeune héritière :

« Elle était là statique, elle ne savait pas quoi faire pour qu’on la remarque. Elle était engoncée dans son corps. Quand elle voulait une autre bouteille de vin, personne ne la lui apportait jamais. Elle était comme transparente depuis toujours. Je sen- tais qu’elle aurait aimé s’imposer davantage mais elle ne savait pas comment faire. Elle demandait une fois de l’eau ou du vin, puis redemandait et redemandait mais personne ne la servait, jamais. Elle finissait toujours par payer une addiction plus élevée que ce qu’elle aurait dû être. Elle n’est pour- tant pas antipathique. Loin de là. Elle n’a pas n’ont plus le visage d’une pigeonne, non. Elle n’a jamais vraiment compris pourquoi, les autres non plus, mais c’était comment ça. Elle était née sans déranger, elle mourrait sans s’imposer.

Elle ne voyait, selon elle, pas assez son fils. Alors quand elle était avec lui, elle ne le lâchait pas d’une semelle, elle marchait collée à lui, pour le frôler, ça avait le don de l’énerver. Elle ne lui laissait pas une seconde de répit. Elle était partout. Même quand il prenait sa douche. Même quand il allait aux toilettes, elle n’était jamais loin. Elle faisait semblant de ne peut pas faire exprès d’entrer dans la pièce ou d’entrouvrir la porte. Elle lui rappelait sans cesse ses souvenirs de jeunesse, d’enfance plutôt. Même devant nous. Le disque tournait en boucle. Elle avait conservé tous ses cadeaux, du premier au dernier. Ça faisait vieille folle aux chats. Elle s’en moquait. Elle tenait tellement à chacun de ses objets qu’elle portait toujours dans un sac en bandoulière. Au lieu de s’occuper ou au moins de s’intéresser de lui au présent, elle lui racontait son passé. Elle se moquait qu’il soit avocat.

Plus elle voyait l’heure tourner, plus elle accélérait la cadence. Il fallait raconter encore l’histoire de son entrée en crèche. Encore un souvenir de son surnom et de ses premiers mots. Elle se souvenait de l’âge exact qu’il avait pour tout, mois après mois, entre sa naissance et sa rentrée à l’école. Lui, il se mordait la langue pour ne pas la blesser. Pour ne pas lui dire que ça faisait mille fois qu’elle répétait la même histoire.

Elle savait sans doute tout ça au fond d’elle. C’est pour ça qu’elle était si angoissée, qu’elle n’arrivait pas à régler ses problèmes d’alcool. Elle n’était jamais dans le bon tempo. Elle avait toujours un train de retard. Systématiquement.

Comme elle le voyait peu, elle comblait tous les silences. Elle n’acceptait pas qu’il puisse (y) avoir un moment de silence, ça voulait dire l’ennui pour elle, alors que c’était tout le contraire pour lui.

Elle voulait maîtriser chaque moment. Pourtant elle ne faisait rien pour ça. Tout était névrose. C’était comme s’il y avait des petits cadavres invisibles qui tournoyaient autour d’elle en lui jetant continuellement des sorts. Comme si les forces du mal ne la laissaient jamais tranquille.

Elle le prenait en photo en cachette. Elle prenait son temps pour chaque détail, pour le retarder aussi, pour éviter la séparation. La séparation, c’est ce qu’elle redoutait le plus. Elle allait aux toilettes une fois, deux fois, ensuite il fallait vérifier plusieurs fois si elle n’avait rien oublié. Puis revenir prendre une bouteille de vin. Montrer qu’on avait laissé ses clefs sur le buffet ou son écharpe sur le portemanteau. Il y avait aussi la perte fictive des clés de voiture. Il fallait mettre et remettre continuellement ses affaires dans son sac, puis tout redéfaire et tout refaire. Ensuite l’angoisse du téléphone portable. Le trouver, d’abord, puis s’angoisser que la batterie soit basse. Tout ça provoqué par l’angoisse de la séparation. Comme si elle revivait à chaque fois son accouchement raté. En les regardant tous les deux, vous compreniez pourquoi il m’avait kidnappée, enfin c’est ce que je me disais pour me rassurer. »

L’avocat connaissait extrêmement bien le parcours de son confrère, celui qui allait défendre la jeune héritière, celui qui allait (re) populariser dans le monde l’expression de «syndrome de Stockholm». Il allait déclarer qu’elle avait semblé développer de la sympathie pour ses ravisseurs et s’était jointe à eux dans des braquages. Il allait dire qu’elle avait subi un lavage de cerveau et qu’elle souffrait du «syndrome de Stockholm», qui explique les sentiments apparemment irrationnels de certains captifs pour leurs ravisseurs. L’expression aurait été inventée par le criminologue et psychiatre Nils Bejerot.

Le psychiatre Frank Ochberg a été intrigué par le phénomène et a ensuite décrit le syndrome au FBI et à Scotland Yard dans les années soixante-dix. À l’époque, il aidait le groupe de travail national américain qui travaillait sur le terrorisme et les difficultés qu’il y avait à concevoir des stratégies lors des prises d’otages. Ses critères étaient les suivants : «Des personnes vivent quelque chose de terrifiant qui leur arrive à l’improviste. Ils sont certains qu’ils vont mourir. Ensuite, ils font l’expérience d’un type d’infantilisation – où, comme un enfant, ils sont incapables de manger, de parler ou d’aller aux toilettes sans permission. »

C’est un peu, par exemple, ce que vous vivez en ce moment en France avec la pandémie virtuelle et ses donneurs d’ordres. De petits actes de gentillesse – comme le don de nourriture ou de masques – suscitent une «gratitude primitive pour le don de la vie», explique-t-il. «Les otages éprouvent un senti- ment positif puissant et primitif envers leur ravisseur. Ils nient que c’est la personne qui les a mis dans cette situation. Dans leur esprit, ils pensent que c’est la personne qui va leur permettre de vivre.» Mais il dit aussi que les cas de syndrome de Stockholm sont rares.

Il est tout à fait naturel que vous vous adaptiez à votre ravisseur ou votre ravisseuse. Surtout si vous passez beaucoup de temps avec cette personne. C’est une question d’empathie, de communication. Chercher la normalité dans le cadre d’un crime n’est pas un syndrome. C’est une stratégie de survie.

Imaginez tout de même la situation. Ils ont attrapé l’héritière par surprise, ils ont frappé son fiancé pendant qu’elle était jetée dans le coffre de leur voiture. C’est simplement ainsi qu’a commencé l’un des cas les plus étranges de l’histoire des services secrets.

Ils ont vite découvert qu’elle avait été kidnappée par un groupe de radicaux armés qui se présentaient comme révolutionnaires. Dirigé par un néocriminel endurci nommé «l’avocat», le petit groupe ne voulait rien de moins qu’inciter à la guérilla contre les gouvernements occidentaux et détruire ce qu’ils appelaient « les États capitalistes ». Le petit groupe comprenait des femmes et des hommes, des Noirs et des Blancs, des Russes et des Chinois, des anarchistes et des extrémistes de divers horizons. Ils étaient, en résumé, une petite bande de dangereux personnages en apprentissage.

Pourquoi ont-ils enlevé l’héritière la plus riche d’Occident? Pour principalement attirer l’attention de tous les pays en même temps. Elle était issue d’une famille très riche et très puissante. Le plan de l’avocat et du petit groupe de révolutionnaires a fonctionné puisque l’enlèvement a stupéfié tous les pouvoirs en place. Sans exception.

Mais le plus intrigant a été quand l’avocat a commencé à publier des messages audio exigeant des millions d’euros de dons alimentaires en échange de la libération de la jeune femme. Tout en ayant l’espoir de transformer cette jeune héritière des plus hautes sphères de la société en tête d’affiche pour sa révolution à venir. Étrangement, en plus d’être un moment criminel fort, c’était aussi un moment culturel inégalable.

z/S
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17 juil. 2024 · ARCHIVE z/S · ZOESAGAN.COM
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Zoé Sagan
Zoé Sagan

Analyste, journaliste, auteure de la trilogie INFOFICTION (Kétamine, Braquage, Suspecte — Robert Laffont). Fondatrice de la Lettre confidentielle z/S. Investigation poétique des pouvoirs médiatiques depuis 20 ans.

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