Une nation sous extorsion : L'union sordide entre Renseignement et Crime Organisé qui permit l'ascension d'Epstein
Comme le réseau social X vient de tomber pour quelques heures, j’en profite pour vous offrir un livre rare mais essentiel écrit par Whitney Webb. Whitney pour ceux qui la connaissent la comparent à Julian Assange 2.0, et pour tout vous dire, son livre de mille pages, "A nation under blackmail", c’est du journalisme strict, donc ce n’est ni une grande écrivaine, ni une grande penseuse politique et philosophique. Mais en fait si, c'est un grand écrivain au sens anglo-saxon du "storytelling". Sauf que tout ce qu'elle raconte est vrai : l'argument central est que l'affaire Epstein n'est pas un cas isolé et accidentel, mais le pic immergé d'un iceberg : d'une méthode de gouvernement éprouvée depuis au moins un siècle. C'est donc une immense penseuse politique. Vous allez adorer, c’est certain.

Avant-propos de l'éditeur
“Prospero : Quant à vous, mes deux Seigneurs, je pourrais rabattre un peu de votre superbe, si je le voulais; et vous dénoncer comme des traîtres. Pour l'instant, je ne dirai rien. Sébastien (en aparté) : Le Diable parle en lui!" ”
Shakespeare, La tempête, Acte 5, Scène 1
“Je veux quelque chose d'embarrassant! Quelque chose de sexuel! Des petits garçons, des nains, ce genre de choses! Des vaches! Je m'en fiche!”
Sam Eliot dans le rôle de Kermit Newman, The Contender.
“Où est mon Roy Cohn?”
Donald Trump, New York Times, le 4 janvier 2018.
Pourquoi les gens mentent-ils, trichent-ils et volent-ils? S'agit-il simplement de lutte pour la survie? Qu'en est-il de notre État de Droit et des lois morales ancestrales qui nous été léguées? Valent-ils le simple prix du papier sur lequel ils ont été imprimées? Quand finirons-nous par apprendre quoi que ce soit?
Whitney Webb nous entraîne dans l'exploration d'une histoire longtemps tenue secrète – bravant les gardiens du Temple -, plongeant dans des arcanes bien enfouies, où des actions infâmes foulent au pieds tous nos principes. Une nation sous Rétorsion : l'Union sordide entre Renseignement et Crime Organisé qui permit l'ascension de Jeffrey Epstein est un véritable tour de force. Une profonde investigation sur la manière dont fonctionne notre monde.
Je n'oublierai jamais la manière dont je fus introduit dans ce monde souterrain : une “discussion” avec mon “étrange” père et son ami professeur à Vanderbilt. C'était une réalité qui dépassait mon entendement, et allait bien au-delà de mon expérience d'adolescent. J'ai donc simplement décidé de continuer à grandir, mais en regardant désormais dans les recoins les plus sombres de l'expérience humaine.
Mon éducation s'est formée à travers la lecture d'articles de la presse et de livres – beaucoup de livres. Il se trouve qu'il se passait beaucoup de choses à la fin des années soixante, et dans les années soixante-dix. Mon père et son ami avaient parlé d'une activité que j'appelle aujourd'hui la “drogue-C.I.A.”, et de “forces politiques” usant de la guerre psychologique pour infléchir les agendas.
Il me devint vite évident que, dans ce milieu, de nombreux acteurs se disputaient la vedette : les agences de renseignement et leurs exécutants, des gangs criminels, des sociétés secrètes, des hommes de main, des blanchisseurs d'argent, des institutions financières et des gouvernements.
A mesure que mes recherches sur les affaires d'espionnage progressaient, je devins conscient de ce qu'on appelle les "pièges de miel", et de l'usage de rackets pour compromettre les individus, et mettre à mal l'honnêteté du discours politique. J'ai été stupéfait d'apprendre que des agents fédéraux semblaient intervenir dans plusieurs de ces sinistres opérations. Où étaient le pays et les valeurs dont on m'avait parlé? Comment en étions-nous arrivés là?
“Il est beaucoup plus constructif de travailler pour l’Église que pour la C.I.A. Quand vous travaillez pour la C.I.A., les fins justifient les moyens”, comme le nota mon père dans un journal local, quelques années avant de nous quitter.
Les méthodes immorales dont il sera ici question faussent notre avenir, et conduisent à un point de rupture sans retour, nous laissant dirigés par “des hommes riches qui ne sont pas exactement respectables”.
L'historien britannique Eric Hobsbawm abonde dans ce sens : “Il [Roy Cohn] a mené sa arrière juridique et politique dans un milieu où l'argent et le pouvoir transcendent les règles et la Loi – dans l'exacte mesure où la capacité d'obtenir tout ce qu'ils veulent et de toujours se tirer d'affaire, ce que les autres citoyens ne peuvent faire, est justement ce qui paraphe l'appartenance à l'Élite. »
Une élite corrompue est en train de compromettre notre futur, en nous intimidant par leur dépravation. Avec ce livre, et quelques autres, nous pouvons devenir assez informés et lucides pour redresser la barre de notre navire étatique.
Whitney a accompli sa part du devoir, et Une nation sous racket analyse avec pénétration nos problèmes passés, présent et futurs. Et que nous devrons affronter, si nous voulons être à la hauteur des aspirations des pères fondateurs de notre pays, pourvoir à nos besoins essentiels, et garantir une futur viable pour nos enfants.
En avant vers un futur meilleur!
R.A. “Kris” Millegan, éditeur, TruineDay, le 18 août 2022.
Remerciements
Avant toute choses, je tiens à adresser ma plus profonde et sincère gratitude à Ed Berger, sans lequel le présent livre n'aurait pas pu voir le jour. Ed contribua, de manière remarquablement approfondie et originale, aux recherches de plusieurs moments-clés de ce livre; ses contributions ont été et demeurent inestimables. Si vous aimez les investigations historiques approfondies quand à la confluence des réseaux du crime organisé, des pouvoirs corporatifs et des agences de renseignement, vous devriez écouter et promouvoir son remarquable podcast : The Pseudodoxoly Podast Network (https://www.patreon.com/wydna).
Je veux aussi remercier mon exceptionnel assistant, Star Parsons, pour m'avoir aidée à maintenir mon site web à flot tandis que je travaillais au présent livre, et pour avoir minutieusement sourcé les innombrables citations qui ponctuent les pages qui vont suivre. J'ai aussi une lourde dette envers mon éditeur, Kris Millegan, pour sa patience et sa sollicitude illimitées, lors même que nous avons dû retarder la parution du livre à plusieurs reprises ; et pour son soutien sans faille pour mon travail. J'adresse aussi un vibrant Merci à Johnny Vedmore, pour sa considérable contribution à la formation de ce livre : ses reportages, les premiers dans leur genre, sur le as Epstein, furent cruciaux pour le développement de parties importantes de ce livre.
De plus, le présent travail, et ma arrière journalistique en général, n'aurait pas été possible sans Mnar Muhawesh, et l'équipe de MintPress News. Ce sont les premiers à m'avoir offert l'espace et la plate-forme nécessaires au développement de mon travail journalistique, ainsi que le soutien dont j'avais besoin, pour publier la série en quatre parties qui est à la base de ce livre. Merci du fond du cœur à vous tous pour avoir cru en moi, et pour avoir supporté mon travail depuis ses tout débuts.
Je voudrais aussi remercier mes héroïques baby-sitters, Fresia Retamal et Patricia Guzman, pour avoir pris tellement soin de mes petits bouts de chou, de façon à ce que je puisse avoir le temps d'écrire ce livre.
Enfin et surtout, je voudrais adresser ma plus profonde et sincère gratitude à tous mes supporters, tout spécialement les milliers de lecteurs qui ont financièrement supporté mon travail, me permettant d'être indépendante à 100%. Sans votre soutien, ce livre n'aurait pas existé ; et je ne vous remercierai donc jamais assez pour votre contribution financière à ce livre, ainsi qu'en supportant et en suivant mon travail, tant imprimé qu'online.
Introduction au tome 1
L'arrestation de Jeffrey Epstein, courant juillet 2019, puis la mort qui s'ensuivit en août, porta l'attention nationale et internationale sur un théâtre sexuel grandeur nature, où certains membres de l'élite politique abusèrent et exploitèrent des jeunes femmes et des adolescentes. La mort d'Epstein, officiellement présentée comme un suicide, fut traitée avec scepticisme par bien des gens, et ce pour plusieurs raisons. Indépendamment des circonstances réelles de sa mort, l'affaire conduisit de nombreux américains à penser que sa mort fut à la fois intentionnelle et nécessaire, afin de protéger ses puissants co-conspirateurs, ainsi que de couvrir la véritable ampleur de ses activités illégales et clandestines.
Même si l'on choisit de ne pas abonder dans ce sens, il appert évident que la plupart de ceux qui ont rendu possible, et appuyé, les activités d'Epstein, ne sauraient jamais à quoi ressemble l'intérieur d'une cellule de prison. Tandis que Ghislaine Maxwell purge actuellement une peine de vingt ans derrière les barreaux, d'autres, dont la participation aux activités d'Epstein ne fait aucun doute, continuent de jouir de la protection de ce qu'on appelle le “sweetheart deal”, ou accord de plaidoyer, qui suivit la première confrontation d'Epstein avec la justice, au sujet de ses trafics sexuels du milieu des années 2000. De surcroît, le procès récent de Ghislaine Maxwell a vu des informations concernant des tiers expurgées, conduisant bon nombre d'entre nous à penser que le public ne connaîtrait jamais les noms des clients qui bénéficièrent des trafics sexuels organisés par Epstein et Maxwell, sans doute pour les faire chanter.
L'histoire est loin de s'arrêter là, tant en ce qui concerne Jeffrey Epstein que Ghislaine Maxwell. En témoigne, par exemple, le fait qu'Alex Acosta, qui officiait à l'époque en tant que Secrétaire du Travail sous l'administration Trump, révéla à l'équipe de transition de Trump qu'il avait précédemment signé le fameux “sweetheart deal” d'Epstein, parce qu'Epstein “appartenait aux services de renseignement”. Acosta, qui était alors procureur en Floride du sud, s'est vu conseiller à l'époque, par des personnes non identifiées, qu'il devait rendre une sentence indulgente à Epstein, à ause de ses liens avec les services de renseignement. Quand on demanda plus tard à Acosta si Epstein était bien un agent d'espionnage en 2019, il choisit de garder le silence.
D'autres indices d'un lien unissant Epstein aux services de renseignement apparurent par la suite, ainsi des rapports de diverses sources affirmant l'affiliation d'Epstein à la CIA, à l'espionnage israélien, ou aux deux à la fois. Malgré l'évidence des implications, et de la signification que revêtent ces connexions au Renseignement, l'écrasante majorité des médias grand public choisirent de ne pas approfondir la question, préférant se concentrer sur les seules dimensions salaces de l'affaire Epstein. Le récit officiel devint assez vite le suivant : Epstein était une anomalie, le cerveau unique d'une entreprise industrielle de trafic sexuel, doublé d'un escroc hors pair. Même ses principaux associés et donateurs, comme le milliardaire Leslie Wexner, ont été pris à la lettre, quand ils affirmèrent en public qu'ils ne savaient rigoureusement rien des crimes d'Epstein, lors même que des preuves accablantes témoignaient du contraire.
Sous ce rapport, Cindy Mac Cain, l'épouse de l'ex-sénateur John Mac ain, dira, à un meeting datant de janvier 2020, que “nous savions tous très bien ce qu'il [Epstein] faisait”, et elle ajouta que les autorités “avaient peur” de l'appréhender. S'il constituait une telle anomalie, et un escroc jouant en solo, comment a-t-il été en mesure d'intimider, à lui tout seul, l'appareil judiciaire d'une nation entière, et ce pendant des décennies? L'affirmation selon laquelle Epstein n'avait pas, pour alimenter ses activités, de donateurs et de bailleurs très haut placés, ne tient pas la route.
De manière passablement étrange, il fut un temps où les comptes rendus des médias grand public, touchant aux liens supposés d'Epstein aux services de renseignement, étaient beaucoup moins timides : ainsi le British media, rapportant, dès 1992, jusque durant tout le début de l'année 2000, qu'Epstein avait des connexions tant du côté du renseignement israélien que du côté américain. De plus, toujours au début des années 90, le nom d'Epstein fut mystérieusement effacé d'une enquête de vaste ampleur, concernant l'un des plus énormes systèmes de Ponzy à avoir jamais vu le jour, quand bien même fut-il explicitement désigné comme le cerveau de cette gigantesque escroquerie dans des témoignages devant un grand jury. A la même période, le registre des visites de la Maison Blanche montre qu'Epstein s'y rendit 17 fois quand elle était occupée par Clinton, accompagné la plupart des fois par une séduisante jeune femme, chaque fois différente. La communication du contenu de ces registres fut presque entièrement effectuée par un seul et unique media, le Daily Mail britannique, sans qu'aucun grand media américain ne se donne la peine d'enquêter sur ces révélations concernant les liens d'Epstein au président américain de l'époque.
Pourquoi Epstein fut-il, pendant des décennies, si intensément protégé de la justice, au sujet tant de ses crimes de trafic sexuel que des ses crimes financiers? Pourquoi est-ce que les connexions, naguère communément admises, d'Epstein aux services de renseignement, furent-elles à un moment donné rangées au magasin des accessoires “complotistes”, malgré l'évidence de leur véracité? Si de puissants sénateurs savaient ce qu'Epstein faisait à des jeunes femmes et à de jeunes filles – qui d'autre savait, et pourquoi rien n'a-t-il été fait pour mettre fin à ses activités?
Ce livre en deux tomes s'efforce de montrer pourquoi Jeffrey Epstein a été apable de mener une ahurissante série de crimes, pendant des décennies entières, sans rencontrer le moindre accroc. Bien loin d'être une anomalie, Epstein appartient à une longue série d'individus qui, tout du long du siècle dernier, se sont spécialisés dans le racket sexuel afin d'obtenir des informations compromettantes (i.e. des “renseignements”) sur des individus éminemment puissants, ainsi que de contrôler leur action, et de s'assurer de leur docilité. La plupart de ces individus, Epstein inclus, plongent leurs racines dans un monde souterrain où le crime organisé et le Renseignement ont conjugué leurs forces, et souvent même coopéré, presque sans discontinuité depuis maintenant 90 ans, si ce n'est davantage. De façon peut-être encore plus choquante, ces individus sont tous interconnectés à divers degrés, ce dont ce livre fait la démonstration.
A suivre le fil chronologique de l'organisation de cette appariement crime organisé/Renseignement, dès la seconde guerre mondiale au moins, à travers ce dont on se souvient aujourd'hui sous le nom d'”Opération Underworld”, la relation entre ces deux entités est depuis devenue si intriquée, si symbiotique que, de nos jours, il est devenu quasiment impossible de dire là où finit l'une et là où commence l'autre. Comme le montrera le présent livre, bon nombre des plus grands sandales et événements du siècle dernier n'ont pas été seulement liés à ces réseaux, mais nombreux aussi sont ceux à avoir délibérément compté sur l'implication des trafiquants sexuels et de Maîtres-chanteurs, Epstein n'étant que l'un d'entre eux. En public, ces individus ont été de puissants hommes de loi, d'affaire et de lobbying. Leurs activités les plus clandestines et les plus sombres, bien que dûment attestées et archivées, ne sont le plus souvent connues que de la poignée de ceux qui sont initiés aux secrets de certains événements historiques, ou à ceux de la “politique profonde”.
Afin de comprendre Jeffrey Epstein et ses activités dans la plénitude de leur contexte, il faut comprendre la puissance de ses réseaux, et des structures qui l'ont protégé pendant si longtemps. Ces structures et ces réseaux n'ont pas commencé avec Jeffrey Epstein, et ne se sont pas arrêtés avec lui. En révélant toute l'ampleur de ce milieu, ainsi que celui de ses clients et associés, on ne fait pas que se retrouver avec un acte d'accusation accablant contre Epstein; mais aussi et surtout avec un acte d'accusation accablant contre les institutions américaines, en particulier celles qui touchent à la sécurité nationale et au Droit appliqué. Nous ne pourrons nous attaquer correctement aux crimes d'Epstein, c'est-à-dire empêcher qu'ils soient commis par d'autres dans le futur, sans nous attaquer aux structures secrètes du pouvoir qui utilisent de longue date le racket, le pot-de-vin et l'assassinat, comme principales armes de corruption et de contrôle des institutions, en même temps que de manipulation et de pillage du public.
Jeffrey Epstein n'était pas une anomalie. Ses activités ne représentent que le pic émergeant du véritable iceberg.
Whitney Webb,
14 août 2022
“Qui sont ces gens? Il s'agit du groupe qu'on appelle communément l'Entreprise. Ils ont à l'intérieur et à l'extérieur de la CIA. Ils sont pour la plupart de droite et républicains, mais vous trouverez aussi au sein du groupe un méli-mélo de démocrates, de mercenaires, de mafieux et d'opportunistes. Ils sont PDG, banquiers, ils sont présidents, ils possèdent les compagnies aériennes et les réseaux nationaux de télévision. Ils détiennent six des sept compagnies de production documentaire vidéo à Washington, DC, et se fichent éperdument de la loi, de la Constitution, du Congrès ou des Comités de surveillance, sinon au titre de quelque chose qui doit être subverti, manipulé et abusé.
Ils haïssent la lumière et adorent la pénombre. Ils s'occupent de rumeur et de diffamation, de récits fictifs, de pensées et de phrases incomplètes. Ils déchirent et brûlent les fichiers s'ils sont poursuivis, ils pratiquent le parjure comme ils respirent, et quand ils sont attrapés ils ont des sinécures garanties par les plus opulents corporations américaines.
Si on les laisse faire, ils s'empareront non seulement de la CIA, mais du gouvernement puis du monde tout entier, éradiquant la dissidence, la liberté de parole, les médias libres, et passeront des contrats avec n'importe qui, de la Mafia à Saddam Hussein, si a signifie plus d'argent et de pouvoir en leurs mains. Ils ont volé 600 milliards de dollars à la S & L, pour ensuite détourner nos regards vers les irakiens. Ils sont en train d'arnaquer les États-Unis à un degré jamais atteint auparavant dans l'Histoire. Ils ont inondé notre pays de drogues d'Amérique centrale durant les années 80, conclu des affaires avec Haro au Mexique, Noriega au Panama, avec les cartels de Médelin et de Cali, et Fidel Castro, et tout récemment la Mafia Rouge dans le KGB.
Ils ruinent leurs détracteurs et ont peur de la vérité. S'ils le peuvent, ils vous feront chanter. Sexe, drogues, affaires, n'importe quoi fera l'affaire.”
Bruce Hemmings, ancien officier de la CIA, et lanceur d'alerte sur l'affaire Iran-Contra.
Chapitre un : la Pègre
Espions et escrocs
A 14h30 dans l'après-midi du 9 février 1942, un incendie se déclara à bord du Normandie, un bateau qui était alors en cours de conversion en transporteur de troupes pour le port de New York. Tandis que rugissaient les flammes, les vents d'hiver les attisèrent, vrillant le feu vers le haut, puis le rabattant sur les ports supérieurs. Au bout de quelques heures, le Normandie commença à basculer à babord, débordé par l'eau que déversaient dans le bateau les équipes de pompiers. Bientôt, le navire chavira, et une opération de sauvetage d'un coût sans précédent fut organisée. Malgré ces efforts, réparer le navire s'avéra une tâche trop compliquée et onéreuse, et le Normandie fut mis au rebut en 1946.
Des investigations autour de la destruction du Normandie révélèrent rapidement que la cause du désastre avaient été l'incompétence et la négligence. Pourtant, des rumeurs enflèrent, selon lesquelles ç'avait été le travail de saboteurs allemands, qui voulaient perturber les efforts de guerre naissants des américains. Des tenants de cette théorie avancèrent que les supposés saboteurs essayaient de briser les apacités logistiques du pays par des attaques ciblées sur des ports, des usines, ainsi que d'autres lieux industriels stratégiques. William B. Herlands, alors Commissaire d'Investigation de New York, résuma l'état d'esprit de l'époque quand il affirma : “Nous faisons face à un grave état d'urgence national... Un blackout a été imposé à la zone riveraine du troisième district naval, lequel incluait New York et le New Jersey. Plusieurs de nos bateaux ont été coulés par des sous-marins ennemis venus de la Côte Atlantique... C'est l'issue de la guerre qui est ici en jeu.”
La gestion et la régulation de ces portages et littéraux critiques relevaient de la responsabilité de l'Office d'Intelligence Navale (ONI en initiales anglaises). Et une enquête de l'ONI fut ouverte, courant mai 1942, sur de potentiels saboteurs et agents nazis opérant dans des ports du pays, ainsi que sur la possibilité de mouvements sous-marins à la côte est. L'homme chargé de superviser cette enquête était C. Radcliff Haffendon. Plusieurs des agents assignés à travailler avec Haffendon avaient travaillé avec Thomas E. Dewey, le procureur général américain, qui devint plus tard gouverneur de New York. Dewey était surtout connu pour ses poursuites contre le crime organisé, et grâce à ces contacts, Haffendon découvrit le rôle joué par les gangsters et autres criminels dans le quartier portuaire de New York. Le chef du personnel de Dewey, l'attorney Frank Hogan, suggéra à Haffendon et à l'ONI d'aller parler à un homme répondant au nom de Joseph “Joe Socks” Lanza.
Lanza était officiellement un “agent d'affaires pour le syndicat Uni des pêcheurs.” C'était aussi un gangster à part entière, et était connu comme le “Maître-chanteur du marché de la pêche de Fulton au centre de New York.” Pourtant, comparé à la stature dont jouissaient d'autres figures du crime dans la ville, Lanza était un figurant, et il le savait. Il finit donc par dire à l'ONI qu'ils auraient plus de chances en visant la partie haute de la chaîne alimentaire. Il suggéra soit Meyer Lansky, qui contrôlait le syndicat des débardeurs, soit Franck Costello, un parrain du milieu du jeu qui comptait de nombreux intérêts dans la zone portuaire. Lanza ajouta à Haffendon que, pour les atteindre, il lui faudrait d'abord parler à Charles “Lucky” Luciano.
A cette époque, Luciano était sous les verrous, jeté là par Thomas Dewey en personne. Une série délicate de négociations furent alors entamées, connues de nos jours sous l'appellation de « Operation Underworld" (“Opération Pègre”). Cette opération, que le gouvernement fut obligé de reconnaître à contrecoeur après des décennies de déni public, impliquait le recrutement de plusieurs figures de haut niveau du crime organisé, pour travailler avec les services de renseignement américains, l'état de guerre en justifiant à ses yeux la nécessité. Peu de temps après que l'Operation Underworld eût reçu l'aval des autorités, Luciano accéda à la demande de l'ONI, et sa cellule de prison devint vite un centre de rencontres entre lui et ses associés criminels, rencontres dans lesquelles ils coordonneraient les activités de contre-espionnage avec la Navy.
Si les objectifs initiaux de l'Operation Underworld étaient relativement stricts, leur portée ne mit pas longtemps à s'accroître organiquement. Très vite, Luciano et ses collègues – Meyer Lansky, le principal d'entre eux – aidaient l'ONI à cultiver l'espionnage en faveur de l'Invasion alliée de la Sicile. Des figures mafieuses de rang inférieur, et des immigrants, étaient souvent amenés au bureau de Haffendon pour toutes sortes d'interrogatoires. Des informations quant aux noms et aux contacts d'amis siciliens, dont plusieurs étaient membres de la Mafia, étaient fournies aux agents de l'ONI pour être utilisés dans la campagne militaire. Tandis que les collaborations ultérieures entre la Mafia et les militaires sur les plages et dans les villages de la Sicile sont passées à la postérité sous forme de légendes, l'Operation Underworld a laissé des héritages bien plus profonds, et à considérablement altéré pour toujours les États-Unis d'Amérique et au-delà.
De fait, l'Operation Underworld fut l'acte de naissance d'une pègre entièrement nouvelle, fondée sur la coopération, sinon carrément la symbiose, entre crime organisé et renseignement américain.
Ténébreuses Alliances
Lucky Luciano naquit en Sicile en 1897, et accosta les rives américaines en 1906. Dès son plus jeune âge, il avait déjà formé son premier gang, qui offrait sa protection à des immigrants juifs, assurée par des éléments italiens et irlandais du crime organisé, en échanges d'honoraires modiques. Sans surprise, cette protection basculait rapidement dans l'extorsion, et l'argent qu'il accumula ainsi lui permit d'étendre son champ de rackets, notamment celui lié à la prostitution. Plus tard, il rencontra et fit alliance avec un autre jeune gangster répondant au nom de Franck Costello, un immigrant issu de la Calabre en Italie. Ensemble, ils consolidèrent leur pouvoir en prenant le contrôle de nombreux secteurs aujourd'hui considérés comme typiques du crime organisé : prostitution, stupéfiants, et aussi le travail organisé des docks de New York.
A mesure que leurs affaires prenaient de l'ampleur, leurs revenus décollaient aussi. Très vite, Luciano et ses cohortes furent propulsés au sommet du pouvoir à New York. Thomas Dewey a dit un jour que “les affaires de Luciano étaient florissantes, et se traduisaient par un revenu colossal. On estime que ce chiffre dépassait de loin les douze millions de dollars.” Un point clé de la réussite de Luciano et Costello, c'est qu'ils avaient surmonté la traditionnelle compartimentation du crime organisé en autant d'enclaves ethniques. Pour la première fois, dans l'empire du crime en constante expansion de Luciano, des réseaux criminels italiens, juifs et irlandais s'entremêlèrent, et collaborèrent de près les uns avec les autres. Cependant, cette coopération précoce était loin encore d'avoir la cohésion, et la force d'intégration, que les réseaux nés de l'entreprise de Luciano et Costello développeraient des années plus tard.
Meyer Lansky vint se joindre à l'entreprise criminelle de Luciano et Costello, accompagné de son proche ami, Benjamin “Bugsy” Siegel. Lansky était bien connecté aux cercles de la mafia juive, et, avec Siegel, avait accumulé une richesse significative durant la prohibition. Lansky, dont l'ombre tentaculaire recouvre toute l'histoire du crime organisé au vingtième siècle, était quelque part un visionnaire. Diverses sources le dépeignent comme étant le véritable architecte derrière le modèle multi-ethnique de crime organisé que Luciano dicta avec tant de succès. Lansky a également joué un rôle déterminant dans l'introduction de groupes mafieux dans le monde du jeu, contribuant à installer des casinos dans les Caraïbes, lesquels seraient utilisés pour blanchir l'argent généré par leurs nombreux vices et rackets. Peut-être que l'aspect le plus décisif de toute l'affaire, c'est que Lansky a aussi aidé à développer l'usage d'un réseau bancaire complexe, qu'il a adopté dans la volonté d'éviter de finir comme Al Capone. Il faut se souvenir que Capone n'a pas été coincé pour meurtre ou extorsion, mais pour évasion fiscale.
Cette alliance Luciano-Costello-Lansky-Siegel fut au fondement de ce qui plus tard allait devenir connu sous l'appellation de syndicat National du Crime. Bien loin de l'image, si souvent véhiculée par les médias, d'une Mafia impeccablement organisée, le syndicat National du Crime fonctionnait, au mieux, de manière lâche – et, d'après plusieurs commentateurs, n'existait pas vraiment, sous aucune forme significative en tout as. De tels arguments vont peut-être un peu trop loin, mais ils méritent d'être pris en compte. Le syndicat National du Crime doit plutôt être compris comme un réseau social – une toile tentaculaire, et multi-factionnelle, d'associations et d'organisations qui, tantôt collaboraient, tantôt se concurrençaient, selon la situation ou l'enjeu.
En 1936, ce réseau naissant du crime organisé reçut ce qui, sur le coup, apparut comme un coup dur : l'arrestation et la poursuite réussie de Luciano par Thomas E. Dewey dans un procès spectaculaire, pour ne pas dire sensationnel. La chute apparente de Luciano fut permise par un coup de filet policier sur les cercles new-yorkais de racket prostitutionnel, que son organisation tenait d'une main de fer. Comme le résume Alfred Mac Coy, “les enquêteurs de Dewey pensaient que l'accusation de prostitution forcée serait la plus à même d'émouvoir l'opinion publique et d'emporter son adhésion”. Une poignée de prostituées qui travaillèrent dans les bordels de Luciano témoignèrent contre lui, et un tribunal de New York condamna rapidement le gangster “à une peine compris entre trente et cinquante années de prison”.
Le rôle de Dewey dans cette affaire ne peut laisser de retenir l'attention. Six ans plus tard, lorsqu'il s'est présenté pour obtenir l'investiture présidentielle au Parti Républiain, il s'associa à John Foster Dulles, le frère d'Allen Dulles, connu pour avoir été le premier chef civil de la CIA dans les premières années de la guerre froide. Dulles était aussi membre du camp “internationaliste” des politiques américains, qui était l'apanage presque exclusif des “élites de l'est” new-yorkaises, et qui convainquit Dewey de l'importance de surmonter les factions isolationnistes au sein du Parti Républiain. Ce qu'obtint Dulles, en échange de son appui de Dewey dans sa poursuite du pouvoir politique, fut sa propre ascension à l'intérieur des rangs du parti, qui culminera dans sa nomination comme secrétaire d'État par Dwight D. Eisenhower.
Encore plus curieux, fut un investissement que fit Dewey dans les années cinquante, dans une entité appelée Mary arter Paint Company, plus tard rebaptisée Resorts International. Mary Carter était contrôlée par la famille Crosby, et ses opérations étaient supervisées par l'esprit le plus pragmatique de la maison, James Crosby. Marty arter nourrissait des liens très étroits avec les réseaux du crime organisé. Elle travailla en étroite collaboration avec eux dans le développement de ses affaires aux Bahamas, main dans la main avec bon nombre d'hommes de paille de Meyer Lansky, tandis que le frère de James, Peter Crosby, était un homme de confiance notoire, doté d'une liste impressionnante de contacts.
L'OSS
Caché à l'arrière-plan de l'Operation Underworld, qui vit l'ONI recruter directement Luciano, il y avait l'Office des Services Stratégiques (l'OSS), le précureseur de la CIA pendant la guerre, et la première organisation nationale de renseignement réellement effiace des États-Unis. Le rôle précis que l'OSS joua dans l'affaire est tout sauf clair. Si l'on en croit Georges Whites, un agent notoire du Bureau Fédéral des Narcotiques qui fut recruté dans l'OSS, il s'est vu proposer de s'offrir les services de Luciano en échange d'une amnistie – ce qui était aller un peu trop loin. Une alliance entre l'OSS et “une personne avec la réputation de Luciano « serait une façon vraiment naïve de faire des affaires”.... White ne céda pas sur le fait qu'il serait scandaleux d'accepter cette proposition, même si les gens de la CIA étaient par ailleurs prêts à faire à peu près n'importe quoi.”
White ferait ces déclarations dans le cadre d'un témoignage fédéral, et, selon toute vraisemblance, il mentait pour protéger l'OSS. A en croire Richard Harris Smith, un historien de l'OSS, Earl Brennan, un officier de l'OSS en Italie, était tenu au courant de négociations ayant effectivement lieu entre Luciano et l'OSS. Dans le même temps, l'assistant du procureur général Murray Gurfein, qui s'était occupé de finir légalement les négociations autour de Luciano, se rendit ensuite en Europe pour servir comme colonel dans l'OSS.
L'OSS jouait sur plusieurs tableaux, et agissait sur plusieurs terrains à la fois. En Europe, il conduisit une campagne militaire peu concluante. Par contre, dans la région Chine-Birmanie-Inde, ses opérations rencontrèrent de remarquables succès. S'agissant de l'espionnage proprement dit, les supporters de l'OSS ne tarirent pas d'éloges, tandis que les détracteurs accueillirent les témoignages des vétérans avec scepticisme. L'OSS était souvent – et pertinemment – considéré comme une sorte de club social. Tandis que ses rangs pouvaient se prévaloir de plusieurs officiers militaires, et figures provenant d'autres agences de gouvernement, comme le FBI et le FBN, son leadership et ses postes de commandements les plus courus étaient obtenus par les fils des élites les plus riches du pays. A Londres, Madrid, Genève, Paris et un peu partout ailleurs, les postes étaient occupés par des membres de la famille Mellon de Pittsburg, laquelle détenait l'essentiel de la fortune tirée du pétrole du Golfe. Des héritiers de la famille Morgan occupaient d'autres positions à l'intérieur de l'agence, ainsi que des membres de la famille DuPont et Vanderbilt.
“Seuls les membres de la famille Rockfeller étaient ostensiblement absents”, écrit Richard Harris Smith, ajoutant que “Nelson [Rockfeller] dirigeait sa propre agence, le Coordinateur des Affaires américaines”. David Rockfeller, le fils de Nelson, aurait aussi dirigé son propre appareil de renseignement durant la guerre.
L'agence elle-même était l'idée originale – au moins en partie – du général William J. Donovan, un éminent homme de loi anti-trust de New York, incidemment vétéran de la première guerre mondiale. Au même titre que des figures telles que Dewey et Dulles, Donovan était le type même de l'initié des “élites de l'est” new-yorkaises. Il nourrissait une véritable obsession pour tout ce qui touchait à l'organisation et à la rationalisation, qui transparaissait dans ses travaux sur les trusts et les coalitions, avec lesquelles il dessinait la cartographie entreprenariale de son époque. Il était aussi un fervent internationaliste quand on l'interrogeait sur ses vues politiques. Pendant les années de l'entre-deux guerres, Donovan s'activa comme agent au service de plusieurs intérêts corporatistes, et fit même le voyage pour la Russie au nom de la famille Morgan, pour recueillir des informations sur la Révolution Bolchevik.
Au cours de tout son travail de renseignement pendant la guerre, Donovan fut nommé par le président Roosevelt pour diriger l'Office de Coordination de l'Information (COI en initiales anglaises), destiné à aider à coordonner les diverses formations de renseignement et les organisations militaires, lesquelles communiquaient insuffisamment entre elles, et coopéraient encore moins efficacement. Le COI était la graine qui ferait pousser l'arbre de l'OSS un peu plus tard. Sous la direction de Donovan, il devint un centre de propagande militaire et politique. Un rôle non négligeable dans la constitution de l'Office fut joué par l'un des plus proche amis de Donovan, un agent de renseignement britannique, répondant au nom de William Stephenson.
Stephenson fut pendant la guerre le directeur de l'unité de Renseignement britannique aux États-Unis, dont le siège social était à New York, sous le nom de l'Organisation Britannique de Sécurité (BSC pour les initiales anglaises). Il rendait ses comptes à Steward Menzies, qui était alors à la tête du MI6. Menzies assignait à Stephenson la tâche “d'établir les meilleures relations possibles entre le SIS britannique [l'Intelligence Secret Service, un autre nom pour MI6] et le Bureau Fédéral d'Investigation américain (FBI)”. Stephenson et le BSC opéraient depuis un bureau situé dans un Building International du Centre Rockefeller, qui était aussi le gîte de nombreuses sociétés-écran du BSC. Stephenson travaillait aussi étroitement avec d'autres agence de renseignement britanniques, à commencer par le MI6 lui-même et le Special Operations Executive (SOE), qui naquit au titre de la section D du MI6.
En accord avec le mandat de Menzie, Stephenson développa une étroite relation de travail avec J. Edgar Hoover, qui semblait enthousiaste à l'idée de faire la liaison avec le renseignement britannique, sur des sujets concernant la guerre en Europe (à ce stade, les États-Unis n'étaient pas encore entrés en conflit). Le BSC était supposé “pourvoir le FBI de plus de cent mille rapports confidentiels”, tandis qu'Hoover tenait les britanniques au courant de rapports américains concernant les mouvements navals allemands et apparentés. La relation entre Hoover et Stephenson allait prendre fin en 1941. Peu après, Stephenson commença à soigner ses relations avec William Donovan, qui disputait de plus en plus à Hoover la position de seul fil conducteur entre les américains et les britanniques. Quand Donovan fut nommé par Roosevelt à la tête de la Coordination de l'Information – qui coïncide avec la naissance de l'OSS -, une intense bataille bureaucratique éclata entre Hoover et ses rivaux. Comme nous le discuterons en détail dans le chapitre suivant, cette lutte aurait conduit Donovan à s'associer à plusieurs caïds du crime organisé, notamment Meyer Lansky, afin de faire chanter Hoover et le mettre au pas.
Stephenson fit bien plus que soutenir Donovan. En 1940, il rapporta à ses supérieurs anglais “qu'il n'y avait aucun doute que nous pouvons obtenir infiniment plus à travers Donovan qu'à travers qui que ce soit d'autre... il est très réceptif... et on peut lui faire confiance pour représenter nos intérêts aux bons endroits et aux bons moments à l'intérieur des États-Unis”. Le COI et l'OSS de Donovan étaient véritablement les progénitures des menées britanniques, et une grande partie des décisions prises par Donovan étaient influencées par des figures associées au BSC de Donovan. Avant que le COI ne soit opérationnel, Donovan eut un entretien serré avec Robert Sherwood, un dramaturge, interventionniste ardent et proche confident du président Roosevelt. “Le 16 juin 1941”, écrit Donovan, “Sherwood fit parvenir à Donovan une liste de personnes selon lui dignes de confiance, “pour le travail dont nous avons parlé hier à votre domicile””. A l'époque, Sherwood travaillait de près avec le BSC, allant jusqu'à leur envoyer des copies des discours qu'il rédigeait pour le président, avant même que celui-ci ne les lise.
A mesure que des efforts considérables étaient déployés pour que le renseignement américain soit pleinement fonctionnel, le BSC mit sur pied une campagne de propagande, destinée à mobiliser le soutien nécessaire à une telle institution. Mahl, dans son livre Déception désespérée, montre comment les cadres de la BSC semèrent l'idée à travers les médias de masse, ce qui la fit en retour circuler aux plus hauts niveaux du pouvoir politique. Un accident significatif se produisit courant mai 1941, un mois avant que Donovan ne rencontre Sherwood. Ainsi, le 9 mai : “Vincent Astor, ami du FDR et coordinateur du renseignement dans la région de New York, envoya au président une coupure du New York Herald Tribune, qui était selon toute vraisemblance un plan, pour construire un consensus autour des voix appelant à exaucer les volontés du plan britannique pour le renseignement. De surcroît, l'auteur putatif de l'article, George Fieling Eliot, était un fervent sympathisant des britanniques, et l'un des personnages les plus influents du front de la BSC Fight for Freedom (Combat pour la Liberté), et une courroie de transmission élective de tels articles commandités. Évoquant une menace du type cinquième colonne menée par des agents ennemis, Eliot fit part de son inquiétude quant au manque de coordination qui existait entre le FBI, l'ONI, et le G2”.
L'idée d'une “cinquième colonne” était une composante primordiale de la propagande du BSC, et serait plus tard adoptée par l'OSS lui-même. Elle était utilisée pour attaquer les isolationnistes opposés à l'idée de faire entrer les États-Unis dans la guerre, et était aussi une arme rhétorique pour répandre la peur, et créer une atmosphère de défiance au sein du grand public. L'origine de l'expression remonte aux début de la guerre civile espagnole des années trente, et était utilisée pour décrire une cellule militaire dormante, infiltrée au sein même du pays. La cinquième colonne était supposée être composée d'agents ennemis et de leurs sympathisants, mandatés pour commettre des sabotages ainsi que d'autres activités criminelles. A en croire Mahl, l'un des promoteurs les plus ardents de la notion d'une cinquième colonne nazie active, était un journaliste de Chicago, proche associé de Donovan, répondant au nom d'Edgar Ansel Mowrer. Il sera plus tard identifié comme un agent du renseignement britannique.
La cinquième colonne, toutefois, était une menace exagérée au verre grossissant de la propagande. Des tentatives de sabotage à l'intérieur de l'État américain eurent bien lieu, mais dans une mesure limitée, et pour des effets à peu près nuls. Cet état de fait n'en laissait pas moins le BSC et ses alliés américains indifférents, dans la mesure où le fait d'agiter la menace de la cinquième colonne servait d'argument puissant pour légitimer leurs activités. L'idée de cinquième colonne constitua la justification essentielle, et le terreau populaire nécessaire, à l'expansion de l'appareil de renseignement américain naissant.
Cette idée est également ce qui engendra des événements comme l'Operation Underworld. Après tout, c'est bien l'idée d'activités du type cinquième colonne qui avait initialement motivé la collaboration entre l'ONI et des éléments du crime organisé. De manière encore plus incroyable, il semble que la légitimation obtenue par les services de renseignement, à travers la propagande du BSC, finit par profiter aussi bien aux réseaux du crime organisé eux-mêmes. A la fin de la guerre, le Renseignement naval entama une campagne visant à libérer Luciano de prison; et, au début de 1946, l'homme même qui fit mettre Luciano sous les verrous, Thomas Dewey, commuta la peine du gangster en une exfiltration en Italie. Dans les deux ans qui suivirent, de nombreux autres gangsters, possiblement une centaine, furent exfiltrés à leur tour.
L'exfiltration de Luciano constitua le début d'un effort visant à mettre en place un puissant réseau de crime organisé, dont l'application était transnationale, et qui était intriquée aux services de renseignement. Bien sûr, même si Luciano n'était physiquement plus aux États-Unis, lui et ses semblables continuèrent à diriger leurs activités criminelles depuis l'étranger, tout en concevant de nouvelles formes de racket durant leur exil dans “l'ancien monde”. On trouve, par exemple, exfiltré aux côtés de Luciano, un dénommé Frank Coppola, le puissant caïd de Détroit, qui fut aussi une sorte de mentor pour Jimmy Hoffa, la tête pensante mafieuse de la Teamsers Union (le thème de l'utilisation des fonds de pensions de la Teamsers, pour le financement du crime organisé, reviendra régulièrement tout du long de ce livre). Dans les années soixante, Hoffa et les Teamsters travaillaient en collaboration étroite avec la CIA, particulièrement dans les efforts visant à assassiner Fidel Castro, qui avait saisi de nombreux casinos de la mafia pendant la Révolution cubaine. Coppola lui-même était lié au renseignement américain : il fut soupçonné d'avoir “été derrière les massacres du premier mai 1947 en Sicile, plausiblement financé par l'ancien chef de l'OSS William Donovan, au cours de quoi huit personnes furent tuées et trente-trois autres blessées. Dans la seule année 1948, 498 personnalités furent tuées de la sorte, pour l'essentiel des personnalités de gauche.”
Un autre exfiltré répondait au nom de Silvestro “Silver Dollar Sam” Carolla, un gangster natif de Sicile, qui accosta la Nouvelle Orléans (Louisiane) au début du vingtième siècle, et devint rapidement le caïd de la cité. Il était particulièrement proche des intérêts du crime organisé à New York. Dans les années trente, Carolla travailla avec Costello et Luciano pour pourvoir la Nouvelle Orléans de machines à sous, sous l'oeil attentif de leur allié, Huey Long. L'opération fut à ce point couronnée de succès qu'elle attira très vite l'attention de Lansky, et que des plans furent mis en oeuvre pour établir des “centres de communication et de blanchiment d'argent à l'usage du monde de la pègre, à une échelle nationale, dans la Nouvelle Orléans”. Ce qui incluait l'ouverture de “trois énormes casinos dans le style de Las Vegas” à travers la Louisiane, et l'apparition d'une nouvelle étoile montante du crime organisé dans son orbe de partenariat.
Cette étoile montante répondait au nom de Carlos Marcello. Très tôt, Marcello se chargea de la gestion de la totalité de l'opération autour des casinos de Louisiane. Quand Carolla fut exfiltré en Sicile, Marcello fut choisi pour prendre sa place : ainsi commença le règne d'un des plus puissants chefs du crime organisé du vingtième siècle. “On a dit”, écrit John Davis dans son livre Mafia Kingfish, “que Frank Costello adressa ses bénédictions depuis New York, et que Sam Carolla envoya un mot depuis Palerme, disant qu'il approuvait la sélection de Carolla comme chef intérimaire, jusqu'à ce que lui, Silver Dollar Sam, rentre d'exil.”
En Italie, Carolla travailla de concert avec Luciano pour développer ce qui sera décrit, par les forces de l'ordre américaines, comme étant un vaste réseau de trafic de drogue. Comme nous l'aborderons au cours du chapitre 3, ce réseau s'étendit ensuite au Moyen-Orient, en Europe, et aux États-Unis. Un rouage particulièrement bien huilé du dispositif, celui qui reliait le Liban à la Sicile et à Marseille, est resté tristement célèbre sous l'appellation de “French Connection”. Curieusement, Carolla et Luciano se retrouvèrent au Mexique, courant 1948, pour superviser le développement d'une opération de contrebande de drogue dans ce pays. En même temps que le Mexique avait sa propre production domestique de drogues, il servait de point-clé de transbordement pour les flux d'héroïne, raffiné à partir d'opium produit en Orient. Ici comme ailleurs, la preuve est faite de l'étroite coopération entre les services de renseignement et le monde du crime organisé.
Le réseau de la drogue et “l'opération x”
L'histoire du Gang Vert, en Chine, est compliquée, à cause de la difficulté de démêler ce qui relève du factuel et ce qui relève du mythe ou de la rumeur. Il est cependant certain que sa fulgurante ascension fut une conséquence directe des rapides transformations qui secouèrent la Chine au début du vingtième siècle. Mais le Gang Vert lui-même naquit longtemps avant l'aurore du vingtième siècle, en tant que société secrète, plongeant ses racines dans ce qu'on appelle le Luoïsme, une religion populaire qui suivait les enseignements du mystique bouddhique Luo Menghong. A la fin du dix-septième siècle, cette branche particulière du Luoïsme étendit une puissante emprise sur les marins, dont la tâche consistait dans le transport de céréales et autres denrées alimentaires. Alarmés par ce pouvoir grandissant, les autorités intervinrent pour démanteler ce réseau, le poussant vers la clandestinité. Amèrement astreints aux marges de la société, ces luoïstes commencèrent à agir en secret, et à former des alliances avec d'autres groupes clandestins. Ils eurent vite fait de consolider leur pouvoir, et de devenir une force formidable dans le monde du crime organisé.
Sous le leadership de Du Yuesheng, le Gang Vert contribua à porter au pouvoir le Kuomintang (KMT), le parti nationaliste chinois, sous la direction de Tchang Kaï-chek. Tchang lui-même n'était pas un membre du Gang Vert, mais son mentor et protecteur politique, le général Ch'en Ch'i-mei, l'avait été. Entre 1920 et 1930, le Gang Vert était pleinement incorporé au gouvernement de Shangaï, et devint une source primordiale de pouvoir pour le KMT. Ils “comptaient sur eux pour mener des activités de contre-espionnage, et collecter des renseignement politiques” ; ils firent appel aux ressources de l'organisation pour supprimer les syndicalistes et les communistes.
Le Gang Vert finançait ses activités par la culture et la vente d'opium, une activité qui était dûment punie par Tchang et le KTM. En amont de l'ascension du KTM vers le pouvoir, la production chinoise d'opium était désorganisée, déchirée entre plusieurs franges antagonistes. Sous Tchang, une “répression” fut actée dans le but ostentatoire de faire disparaître l'opium au nom de la santé publique. Mais, dans les coulisses, le KTM faisait exactement l'inverse : la “suppression” de la production d'opium était en en fait une stratégie visant à la concentrer, en plaant cette production, sa distribution et, en ultime instance, son contrôle, dans les mains d'une alliance KTM-Gang Vert.
Un soutien conséquent à la mainmise intégrale du KTM sur le commerce de l'opium était fourni par les modernisateurs occidentaux, notamment la Fondation Rockfeller, qui s'était installée en Chine courant 1910, avec la création du Conseil Médial Chinois. Par le biais de cet apparatus, la Fondation Rockfeller entendait promouvoir la “science moderne”, en développant des programmes d'éducation médicale et en construisant des hôpitaux. Il est probable que le soutien de la fondation à la politique de monopolisation de l'opium était étroitement lié à leur croisade sanitaire, dans la mesure où l'opium a une importante et large gamme d'applications médicales.
Dans le même temps, cela faisait partie d'une plus vaste tendance des internationalistes, comme les Rockefeller : celle de rechercher le contrôle et la régulation du commerce global de la drogue. Après la première guerre mondiale, la naissante Ligue des Nations forma une Conseil Consultatif sur le Trafic de l'Opium et Autres Drogues Dangereuses. Il travaillait étroitement avec le Conseil Sanitaire de la Fondation Rockefeller Internationale, le “parent” du Conseil Médial Chinois. L'impératif prioritaire des efforts de la Ligue pour la régulation globale de la drogue, était de rationaliser la production de l'opium, et de renforcer le raffinage de la drogue et de sa distribution, à travers une série de corporations pharmaceutiques géantes, et triées sur le volet.
Sous la présidence de Tchang, la Chine s'est à la fois inclinée devant les initiatives de la Ligue, en utilisant la manoeuvre de monopolisation pour s'installer au centre de la production de drogue, aussi bien au profit du monde du crime organisé qu'à celui du pouvoir “légitime”. Un véritable narco-État était en train de prendre naissance, à mesure que la culture de l'opium devenait la priorité gouvernementale en matière de programme de collecte des revenus. Comme l'a noté Jonathan Marshall : “Dans les provinces centrales de Chine, tout spécialement à Hubei et Hunan, presque chaque organisation gouvernementale en est venue à dépendre des revenus de l'opium pour assurer sa subsistance”. “Et les tribunaux, comme le Tangpus (de l'organisation Kuomintang), ou les écoles, ne font pas exception.” Ainsi, dans une localité, les autorités prélevaient, sur un picule d'opium, 320 dollars pour les taxes générales, 32 pour la suppression du communisme, 3.20 pour le revenu national, 1.50 pour la Chambre du Commerce, 2.50 pour les Frais d'Association de Produits Spéciaux (opium), 2.50 pour l'école pour filles de Hsih-tsun, 7.00 pour les frais de protection. Plus tard, d'autres taxes sur les écoles furent ajoutées, ainsi que des taxes pour l'entretien des autoroutes. Quand l'opium atteignit finalement Hankou, les autorités monopolistiques ajoutèrent des taxes à hauteur de 920 dollars. Le coût original de l'opium n'était que de 400 dollars.” C'est dans ce contexte que des figures du crime organisé américain accostèrent la Chine, et se mirent à élaborer un commerce global de la drogue particulièrement lucratif. Parmi les premiers d'entre eux, on trouvait Arnold Rothstein, qui était un mentor de Lanksy, Luciano, et Costello. Il envoya une série d'hommes de paille en Chine : Sidney Stajer, Jacob Katzenberg, et Geogre Uffner. Uffner serait décrit plus tard par l'Inspection Fédérale comme un ami de longue date de Costello, tandis que Katzbenberg était une haute figure des syndicats du crime new-yorkais. Ces syndicats, à en lire Alfred Mac Coy, “contrôlaient l'essentiel de la distribution d'héroïne à New York”. Katzenberg – lui-même un laquais de Lansky, comme Rothstein – était impliqué dans un laboratoire secret de traitement de l'héroïne dans la ville, qui raffinait de l'opium affluant de l'Asie.
Hans Derk, dans son encyclopédique Histoire du problème de l'opium : l'Assaut de l'Est, 1600-1950, suggère que les connexions entre le crime organisé américain et l'empire KMT/Gang Vert, qui dominait le marché de l'opium chinois, impliquait la complicité des intérêts économiques occidentaux dans la région, en particulier les intérêts anglo-américains. Il pointe en particulier dans la direction de la puissante famille Sassoon.
Surnommés les “Rothschilds de l'Orient”, les Sassoon émergèrent comme administrateurs économiques en Irak, avant d'organiser un des complexes dominants du trafic d'opium en Orient. Derk rapporte que “un cinquième de l'opium drainé en Chine était véhiculé par la flotte des Sassoon. Grâce à l'opium, non seulement les Sassoon devinrent une des plus riches familles de l'Inde, mais aussi parmi les plus puissants coursiers immobiliers de Shangaï”. La famille devint aussi partie prenante du monde du pétrole : ils investirent des sommes conséquentes, à plusieurs reprises, dans le Burmah Oil britannique, et dans l'anglo-iranienne Oil Company (une filiale de Burmah, qui se mua plus tard en Burmah Oil), entre autres.
Au dix-huitième siècle, les Sassoons disputèrent la mainmise sur le commerce de l'opium à la Jardine-Matheson, une des plus grandes maisons de négoce anglo-honk-kongienne, contrôlée d'une main de fer par la puissante famille Keswick. Au fil du temps, les intérêts des Sassoons et des Keswicks confluèrent, et devinrent partie d'un vaste réseau frayant son chemin à travers Honk Kong, Shangaï et ailleurs. Ceci n'appartient en aucun as à de l'histoire ancienne : pas plus tard qu'en 2013, le Financial Times a rapporté que Lord James Sassoon, ayant à peine fini un séjour, au titre de secrétaire commercial de la trésorerie, dans le gouvernement du premier ministre britannique James Cameron, devint directeur exécutif du conseil d'administration Jardine-Matheson.
Ces structures corporastico-dynastiques n'ont pas seulement influencé la forme que pris le trafic international de drogue tout du long du vingtième siècle; mais aussi celle de l'évolution des services de renseignement occidentaux, pendant et après la seconde guerre mondiale. Prenons par exemple la progéniture d'Henry Keswick, qui officia comme l'une des têtes pensantes les plus puissantes de Jardine Matheson, et contrôla par là bon nombre d'entités affiliées (comme la Honk Kong & Shanghai Banking Coporation, la Honk Kong & Whampoa Company, ainsi que le Shanghai Municipal Council). Deux des fils d'Henry, John Henry Keswick et William Jonhson “Tony” Keswick, officièrent au Théâtre de Chine, comme agents exécutifs des opérations spéciales britanniques. En plus du SOE, John Henry Keswick sévit comme assistant personnel du Commandant Suprême des Forces Alliées du Théâtre d'Asie du Sud.
Sur les entrefaites, Tony Keswick croisa la route du vétéran du Bureau Fédéral des Narcotiques (initiales anglaises FBN), et agent de l'OSS, Garland Williams. Quand l'OSS était encore en cours d'organisation, et déployait nombre d'efforts pour étendre ses capacités, Williams fut déféré par Preston Goddfellox - “un ancien cadre de Hearst et éditeur de Brooklyn Eagle” qui devint l'assistant particulier de William Donovan – pour rencontrer l'officier du SOE. “Après avoir rencontré le Maître-espion britannique Keswick”, écrit Douglas Valentine, “Williams retourna à Washington avec les manuels d'entraînement du SOE, et contribua à former les écoles d'entraînement de l'OSS dans le Maryland et en Viriginie.”
Après que la guerre eut touché à sa fin, Tony Keswick revint au monde des affaires corporatives, et prit la tête des compagnies familiales correspondantes à Londres. Il officia également, pour un temps, comme gouverneur de la Hudson's Bay Company, au Canada. Comme on le verra au prochain chapitre, la Compagnie de la Baie d'Hudson allait constituer un pivot essentiel de l'ascension de la famille Bronfman, qui ont longtemps arpenté la ligne grise séparant les entreprises corporatives “légitimes” du monde “souterrain” du crime organisé. En retour, les Bronfman, comme on le montrera en détail dans ce livre, s'avéreront déterminants dans l'ascension du réseau qui, plus tard, rendra possibles les activités illicites de Jeffrey Epstein.
A travers son acquisition de manuels du SOE auprès de Keswick, Garland Willimas joua un rôle aussi essentiel que parallèle à la coopération, à un plus haut niveau, entre William Donovan et William Stephenson (et pour tout dire presque certainement encadrée par elle). Dans le même temps, Williams appert avoir agi à l'intersection des services de renseignement américains, encore à leurs balbutiements, et les réseaux du crime organisé américains.
Dans son livre Politiques profondes et mort de JFK, Peter Dale Scott émet l'hypothèse qu'il a existé une formation qu'il surnomme par provision “Opération x”. Williams, ainsi que d'autres vétérans de la FBN transférés à l'OSS et à la CIA, sont identifiés comme des pièces maîtresses de cet apparatus : “...la collaboration entre renseignement et mafia, qui naquit avec l'Operation Underworld, ne prit pas fin avec la seconde guerre mondiale. Au contraire, les opérations narcotiques d'après-guerre à l'étranger étaient subordonnées aux activités anti-communistes; et étaient utilisées, partout dans le monde, comme couverture pour l'usage incessant d'éléments de la mafia, surtout des trafiquants de drogue, En développant ce clientélisme mafieux dans l'après-guerre, White et ses associés du FBN, notamment son ancien superviseur Garland William, et son protégé Charles Siragusa, quand bien même officiellement de retour dans la hiérarchie du FBN, “fonctionnait comme une unité de contre-espionnage, liée à la CIA et, parfois, à l'armée”. Dans les années 50 et 60, il devint évident que le FBN subordonna systématiquement les poursuites des affaires de drogue à un second agenda, aché celui-là, et qui était l'usage de trafiquants de drogue comme agents contre le communisme.”
Un exemple cité par Scott est “l'arrestation sélective perpétrée par George White en 1959 dans une affaire de trafic d'héroïne, impliquant le gang anti-communiste (et pro-Kuomintang) Hip Sing tong. White, un agent du FBN et de l'OSS, qui était un agent sous-traitant de la CIA après la guerre, avait démantelé un réseau d'héroïne à San Francisco, dont la filière remontait à ces gangsters pro-KTM - pour ensuite identifier l'origine de l'héroïne comme étant le fait de communistes chinois -. De façon saisissante, White lui-même eut une histoire avec les gangsters de Hip Sing. “En 1936, il infiltra le fameux confrérie Hip Sing tong de Seattle en se déguisant en dealer de drogue”, ce qui permit une opération d'infiltration massive, laquelle elle-même aboutirait à un coup de filet d'envergure, envoyant trente trafiquants et leurs associés en prison.
Il vaut la peine d'en dire un peu plus sur George White. Celui-ci ne rechignait pas à solliciter les bons services du crime organisé, pour renforcer l'appareil de renseignement américain. Les recherches menées par le regretté Hank Albarelli ont montré que White entretenait un protégé répondant au nom de Pierre Lafitte, qu'il avait recruté dans la CIA à titre d'“employé spécial”, courant juin 1952. Vingt années plus tôt, Lafitte avait travaillé en France pour Jean Voyatzis, “le plus grand importateur d'opium manufacturé chinois en Europe”, et une figure d'un intérêt considérable pour le FBN. Plus tard, Lafitte se rendra à Cuba, en compagnie d'Amleto Battisti y Lora, un expatrié corse qui avait un partenariat avec Mayer Lansky dans l'hôtel Havana. Battisti, d'après une note du FBI, “a été officieusement connu pendant des années comme étant le roi des jeux de hasard La Havane.”
Lorsque White introduisit Lafitte dans la CIA, l'agent du FBN avait été lui-même recruté par Sidney Gottlieb, un chimiste qui travaillait au Bureau du Service Technique de l'Agence. Là, il supervisa des recherches de la CIA sur de potentielles “drogues de la vérité”, qui devint vite une enquête de grande envergure, destinée à explorer les effets de la drogue, les thérapies de choc, les privations sensorielles, l'hypnose, voire des recoins plus ésotériques de l'esprit humain. Le plus fameux de ces programmes, MK-ULTRA, vit la CIA devenir le plus grand consommateur de LSD, qu'elle utilisait sur des sujets conscients ou inconscients. Ces sujets comprenaient des soldats, des patients de cliniques psychiatriques, des prisonniers (parfois des figures du crime organisé), et des citoyens privés. Sous la direction de Gottlieb, des “refuges” gérés par la CIA furent ouverts à New York et San Francisco, ou des gens confiants recevaient des doses de substances hallucinogènes, tout en étant surveillés derrière des miroirs sans tains.
Gottlieb était impressionné par le savoir-faire urbain de White, et son attirance pour l'autre côté de la Loi – traits qui étaient imprescriptibles, s'agissant du programme secret derrière celui de la lutte contre la drogue. Comme le dira plus tard l'un des employés de l'agence de Gottlieb, “nous appartenions à l'Ivy League, la classe moyenne blanche... nous étions naïfs, totalement naïfs au sujet de tout a, lors même que nous nous voyions comme des experts de premier ordre. Il connaissait les putes, les macs, les mecs qui amenaient la came... c'était un type vraiment haut en couleurs.” Sous le pseudonyme de “Morgan Hall”, White entretenait une planque au quartier Greenwich Village de New York, où il administrait du LSD et autres substances à des personnes confiantes. Pour attirer les gens dans sa toile, il s'inventait de fausses vies : "Il s'est présenté tour à tour comme un Marin Marchand, comme un artiste bohème et d'autres personnages encore, dont le seul trait d'union était qu'ils étaient perclus de vices, notamment la drogue, la prostitution, le jeu et la pornographie."
En 1955, Harry J. Anslinger, le commissionnaire du FBN, transféra White à San Francisco pour occuper un poste vaant, celui de superviseur de district du FBN pour la ville. Ce qui ne constituait en aucune manière la fin de son travail avec Gottlieb et la CIA. Bien au contraire : il obtint le contrôle du sous-projet MK-ULTRA 42, ou, comme le baptisa White lui-même, "l'Opération Midnight Climax". Midnight Climax requerrait derechef une planque, en tous points similaire à celle utilisée à New York, qu'il dota d'un équipement de surveillance électronique. Des prostituées étaient alors engagées, qui attireraient des clients sans méfiance vers le « repaire », où on leur administrerait du LSD à leur insu. John Gittinger, un psychologue de Harvard rémunéré par la CIA – mais qui deviendrait surtout connu pour avoir développé le Système d'Évaluation Personnelle -, admit plus tard, lors d'un témoignage au Congrès, que l'Agence "voulait explorer la combinaison de certaines drogues et d'actes sexuels. Nous examinions les positions diverses et variées des prostituées, et autres femmes, pour donner du plaisir... Certaines des femmes que nous examinions, les professionnelles, étaient très adeptes de ces pratiques."
White n'était pas le seul à dissimuler le rôle du KTM dans le commerce de la drogue. Il s'agissait aussi bien du modus operandi du dénommé Harry Anslinger, le commissionnaire qui fut le patron tant de George White que de Garland William. Quoique Anslinger, comme Donovan, fût un ennemi juré de J. Edgar Hoover, il a complaisamment surfé sur la déferlante du Macarthysme aux États-Unis, et identifia la Chine comme menace numéro un à l'ordre public. Le Parti Communiste Chinois, clama-t-il tant dans les médias que dans des rapports officiels du FBN, supervisait de vastes récoltes d'opium, et avait entraîné des milliers d'agents à distribuer de l'héroïne à travers le monde occidental. Selon Anslinger, la production chinoise d'opium totalisait "4.000 tonnes par an... les profits tirés de la contrebande étant utilisés pour financer les activités du Parti Communiste et l'obtention de matières premières stratégiques."
Il est important à ce stade de noter qu'Anslinger n'avait pas le moindre agent situé en Asie dans les années d'après-guerre, l'affectation sur place du FBN n'ayant eu lieu qu'à une date assez tardive, 1962.
Les déclarations d'Anslinger dans les années cinquante étaient faites à partir de renseignements fournis par le KTM lui-même, et, dans les premières années, par l'appareil de Renseignement du commandement militaire dirigé par le Général Douglas MaCarthur dans le Japon de l'après-guerre. La supervision de ce réseau de renseignement était assuré par le protégé de MaCarthur, un sympathisant fasciste, le Général Charles Willoughby. Willoughby, comme nous l'examinerons au chapitre 5, jouera un rôle important dans ce qu'on appellera le Lobby Chinois, un réseau de pression politique domestique, supportant le KMT et la ligne la plus dure de la Guerre Froide.
Il ne fait pas le moindre doute que le détournement perpétré par Anslinger, White et quelques autres dans leur milieu, n'avait d'autre objectifs que ceux de la propagande. L'hypothèse de "l'Opération X" formulée par Scott suggère même que ce détournement avait une double fonction. Premièrement, il a renforcé les efforts de propagande de la Guerre Froide, lequel a peu ou prou suivi le même modèle que celui de la propagande de la "cinquième colonne" déployée par l'OSS pendant la seconde guerre mondiale. Deuxièmement, il contribua à cacher le rôle de plusieurs individus, organisations et réseaux travaillant en tandem avec les services de renseignement occidentaux, les militaires, les gouvernements, et des milieux d'affaires du commerce global de la drogue. Durant cette période, les investigations touchant au crime organisé aux États-Unis fonctionnaient au ralenti, pour autant qu'elles aient seulement au lieu; en bonne partie grâce aux méthodes de coercition obtenues grâce au racket sexuel, en particulier le chantage exercé sur le directeur du FBI J. Edgar Hoover. Tout ceci contribua également à obscurcir le rôle du KTM dans le commerce de la drogue, dû à l'unité historique du crime organisé américain et des trafiquants de drogue asiatiques, laquelle pris forme pendant l'entre-deux guerres.
Il saute aux yeux que cette unité fut maintenue, dans l'époque qui succéda à la seconde guerre mondiale, à travers les efforts déployés par les services de renseignement américains eux-mêmes. Cette unité est le résultat des effets à long terme du dispositif mis en place par l'OSS, sur la cartographie sino-indo-birmanienne pendant la guerre. Ce dispositif s'est concentré autour d'une puissante unité appelée le Détachement 101 (lequel a été incidemment formé avec l'aide de Garland Williams). Nombre des agents de renseignement, et des soldats les plus notoires qui parsemèrent le paysage de la fin du vingtième siècle, peuvent retracer leur généalogie dans cette géopolitique de l'OSS; plusieurs de ces figures apparaîtront tout du long de ce livre. Parmi ceux qui y contribuèrent décisivement, on compte E. Howard Hunt, qui devint plus tard un spécialiste virtuose du coup d'État, avec pour point d'orgue le Watergate, qui le rendit (tristement) célèbre. On compte aussi le dénommé Paul Helliwell, qui ne tarderait pas à devenir un des principaux architectes des stratégies tortueuses et occultes de la banque, et un point nodal essentiel entre le monde du Renseignement et celui du crime organisé.
En 1943, William R. Peers – qui dirigerait plus tard la première séance d'entraînement de la CIA – devint la tête du Détachement 101 de l'OSS, après que son prédécesseur, arl F. Eifler, eût été blessé. Peers devint par suite la tête de toutes les opérations de l'OSS dans la configuration Chine-Inde-Birmanie, supervisant personnellement les opérations commando menées par les troupes du KMT contre les forces communistes chinoises. Peers méditera plus tard sur ses années à l'OSS dans une autobiographie, au milieu d'une discussion touchant aux questions de paiement des opérations de l'OSS en Asie, et fait une révélation surprenante : "Pour le dire simplement, les devises en papier et même l'argent étaient la plupart du temps inutiles, et il n'y avait rien à acheter avec de la monnaie; c'est l'opium qui était le moyen de paiement utilisé par tout le monde. Ne pas l'utiliser comme moyen de troc aurait équivalu à la fin de nos opérations. L'usage de l'opium par nos agents avait de nombreuses raisons, qui allaient de l'obtention d'information à la consommation personnelle. Toute indignation ressentie fut balayée par la difficulté de la tâche qui nous attendait. Si l'opium pouvait être utile pour remporter la victoire, la marche à suivre était claire : nous utiliserions l'opium."
Les activités de l'OSS en Birmanie jetteraient les bases pour que ce pays constitue plus tard un noeud essentiel dans les activités du début de la Guerre Froide contre les éléments communistes en Asie. De façon significative, après que les communistes chinois eussent bouté le KMT hors du continent vers Taiwan, la Birmanie devint l'un de leurs principaux postes d'observation. De là, la CIA organisa une armée secrète, formant des plans prospectifs pour organiser une invasion de la Chine. "Quand bien même le KMT avait échoué dans ses opérations militaires", écrit Alfred McKoy, "il réussit pleinement dans la monopolisation et l'expansion du commerce de l'opium". Il continue : "Le KMT expédiait les récoltes d'opium en Thaïlande du nord, lesquelles étaient vendues au Général Phao Siyanan de la police Thaï, un client de la CIA. La CIA avait promu le partenariat Pha-KMT pour assurer une base arrière au KMT, mais cette alliance devint rapidement un facteur critique dans l'explosion du trafic de drogue dans l'Asie du sud-est. Avec le soutien de la CIA, le KMT restèrent en Birmanie jusqu'en 1961, lorsqu'une offensive de l'armée birmane les repoussa au Laos et en Thaïlande. A ce moment-là, cependant, le Kuomintang avaient déjà fait usage de leur emprise sur les populations tribales, pour accroître la production d'opium de l'état Shan de quasi 500%, passant de moins de 80 tonnes après la guerre à une production estimée entre 300 et 400 tonnes en 1962."
Le soutien de la CIA birmano-thaï pour le KMT reçut le nom de code de "Opération Papier". L'un des architectes de l'opération était un proche associé du Général Phao, Willis Bird, plus tard surnommé "Mr. Opium". Durant la seconde guerre mondiale, Bird avait collaboré avec l'OSS dans la formation du dispositif sino-birmano-indien. Après la fin du conflit, il demeura dans la région comme fournisseur pour l'armée et la police thaï. Qu'il fût ou non un agent officiel de la CIA n'est pas clair, bien qu'il fût sans l'ombre d'un doute un intermédiaire pour le transport de fournitures acquises grâce à l'argent de l'Agence.
Ces fournitures parvinrent en Thaïlande grâce à la Société d'Approvisionnement de l'Asie du Sud-Est, une compagnie plus couramment désignée sous le nom de SEA Supply. Willis Bird agit pour le SEA Supply au titre de gestionnaire de bureau à Bangkok, sous la direction de Sherman Joost, un vétéran du Détachement 101 de l'OSS. SEA Supply n'a toutefois pas été créé en Thaïlande. L'entreprise fut en fait enregistrée à Miami en Floride par Paul Helliwell, un vétéran de l'OSS devenu avoat et banquier. Pendant que Heliwell s'occupait de la partie juridique des activités de la SEA Supply, il agissait aussi en tant que consul pour le gouvernement thaï aux États-Unis. Sous ce rapport, des liens étroits l'unissaient au général Phao, et aux réseau de politiciens qui lui apportaient leur soutien.
SEA Supply travailla de près avec le Transport Aérien Civil (initiales anglaises aT), la première compagnie aérienne a être propriété de la CIA. Les bases du aT furent jetées lors de la seconde guerre mondiale, lorsque Claire Chennault organisé les Flying Tigers, une unité d'aviation volontaire mise sur pied pour soutenir le KTM en Chine, dans leur guerre contre le Japon. Recrutant ses rangs parmi les militaires américains, les Flying Tigers s'entraînaient dans des bases sises en Birmanie, servant de plaque tournante logistique pour leur pont aérien. Chennault entretenait des liens depuis longtemps avec le KTM : depuis la fin des années trente, Chennault avait été conseiller militaire pour Tchang Kai-chek et son beau-frère, le puissant banquier et diplomate nationaliste chinois T.V. Soong.
Outre ses relations avec le leadership du KMT et à l'armée américaine, Chennault disposait d'un impressionnant carnet d'adresses. Son avocat était Thomas Corcoran, un des principaux conseillers du groupe d'experts du président Roosevelt au sujet du New Deal. Corcoran était proche de Helliwell, et ils travaillèrent ensemble pour promouvoir les plans d'aviation conçus par Chennault après la fin de la guerre. De retour aux États-Unis, Chennault tomba dans le soi-disant lobby chinois, le réseau de politiciens, d'hommes d'affaires, et autres personnalités qui faisaient du lobbying pour supporter le KMT, comme représentant le seul groupe en mesure de s'opposer aux communistes chinois. Il élabora et géra un impressionnant pont aérien de "secours américains en Chine" – moyennant bien sûr les contrats de ravitaillement signés avec Chennault -. Pour cimenter cet effort, on peut trouver, en 1946, la création d'une nouvelle compagnie aérienne baptisée Civil Air Transport, co-fondée par Chennault avec Whiting Willauer. Willauer allait être l'ambassadeur des États-Unis au Costa Ria, et serait aussi impliqué dans le coup d'État fomenté par la CIA en 1954 au Guatemala. Quand le KTM battit en retraite à l'île de Formose (Taiwan aujourd'hui), Chennault utilisa le aT pour amener des armes et des fournitures médiales aux combattants nationalistes chinois.
Le aT fut élaboré dans le monde des opérations spéciales grâce à Helliwell. Il avait porté Chennault et sa compagnie aérienne à l'attention de Frank Wisner, qui était alors à la tête d'une organisation secrète appelée Office de Coordination Politique (initiales anglaises OPC). En quelques années seulement, l'OPC s'incorporerait à la CIA, mettant en place une structure de commandement militaire présidant aux arts occultes des opérations clandestines. En 1950, le aT était une propriété à part entière de la CIA, agissant sous les auspices d'une société de holding constituée par une Agence appelée Airdale Corp. Airdale Corp fut ensuite rebaptisée Pacific Corp, et le aT deviendrait Air Ameria.
Air Ameria fut la première compagnie aérienne de la CIA, et demeura active de 1950 à 1970. Elle disparut avec la fin de la guerre du Vietnam, mais une grande partie de ses actifs furent vendus et absorbés par une compagnie baptisée Evergreen International Aviation. Sur les entrefaites, plusieurs pilotes du Flying Tigers ont ensuite créé une société de argos aériens, Flying Tiger Line, qui s'occupait aussi de services de contact militaires, et était engagée dans toutes sortes d'opérations secrètes. Flying Tiger Line occuperait plus tard une place importante dans l'aérodrome de Rickenbacker près de Lockbourne, dans l'Ohio. La dernière incarnation du CAT, Southern Air Transport, se relocaliserait là au début des années quatre-vingt dix, quelques années après que Flying Tiger Line soit absorbé par Federal Express. Le déménagement de la compagnie aérienne était en partie dû à Jeffrey Epstein et visait principalement à gérer le fret pour The Limited, la société de Leslie Wexner.
Des liens au crime organisé apparaissent à quasiment chaque recoin de ce vaste nexus. Prenons par exemple Margaret Chung, un "médecin traitant" pour les Flying Tigers de Chennault. Membre du Hip Sing tong, elle fait de "fréquents voyages" à Mexico dans les années quarante en compagnie de Viriginia Hill. Celle-ci joue un rôle actif dans le crime organisé, avec des liens serrés l'unissant à des gens comme Bugsy Siegel et Meyer Lansky. Pendant cette période, Hill "devint une intime de bon nombre de politiciens mexicains d'élite, d'officiers de l'armée, de diplomates, et d'officiers de police", ce qui facilita passablement les activités de ses amis dans la pègre. Hill était alors également très proche du Chiago Outfit, dont nous allons très vite faire ressortir l'importance.
Comme mentionné plus haut, Mexico était devenu une importante base opérationnelle pour les réseaux de trafic de drogue de Costello et Corella. Attendues leurs relations à Meyer Lansky, il est plausible que l'apparition de Hill à Mexico était lié à ses activités antécédentes. De façon révélatrice, Mexico était aussi devenu un point vital de transbordement pour le trafic de drogue du KMT durant la même période. Est-ce que la présence de Margaret Cheng aux côtés de Hill laisse alors supposer que les opérations de contrebande du KMT à Mexico intersectaient directement les opérations de Lansky et de son milieu? Attendu le passif des associés de Lansky travaillant avec le KMT et le Gang Vert, la chose est tout à fait plausible.
La structure de ce réseau d'intrications peut être analysé plus avant, en considérant que le Transport Aérien Civil, une des compagnies succédant aux Flying Tigers, avait, dans les années soixante, ses allées et venues dans le territoire laotien contrôlé par la tribu Hmong. Les membres de cette tribu étaient les principaux fournisseurs de l'opium qu'on destinait à raffiner en héroïne (le sujet du soutien occulte fourni par la CIA à la tribu Hmong sera traité au chapitre 5). Des voyages aériens du aT étaient organisés par Bird and Sons, une "société d'ingénierie privée", contrôlée par "le représentant du aT" à Bangkok, William H. Bird. Bird était le cousin de Willis Bird, qui faisait tant partie de l'OSS que du SEA Supply d'Helliwell.
Il y avait aussi le as de Helliwell lui-même. A ce stade, il était devenu un acteur essentiel de la vie politique républicaine. Il était, par exemple, un délégué de Dwight Eisenhower, quand il s'efforçait de décrocher l'investiture présidentielle du Parti Républiain. Helliwell a aussi été un leader de la section floridienne de l'association Citizens pour Eisenhower. Cette section a par la suite été accusée "d'être repris par des professionnels qui refusaient de travailler avec les leaders réguliers du Parti Républiain, et n'avaient de comptes à rendre à personne au sujet des fonds qu'ils récoltaient". Les membres de ce groupe, en plus d'Helliwell, comprenaient Curt Landon et James Guilmartin. Ensemble, ces trois hommes conspiraient étroitement pour amasser un pouvoir inestimable : "Landon est un client substantiel du abinet d'Helliwell; Guilmartin est un partenaire d'Helliwell, et Guilmartin est marié à la fille de Landon. Nous constatons que ces hommes sont étroitement liés par les affaires et le mariage et que, si leur plan réussit, ils se retrouveront dans une position de pouvoir considérable en Floride, sans avoir de comptes à rendre à aucune autorité républiaine reconnue.."
Tandis que Heliwell faisait des remous dans le monde de la politique et des opérations secrètes, il faisait aussi sa percée dans le monde des assurances en Floride. Il était le consul, et devint ensuite le secrétaire, enfin le président, de l'Amerian Bankers Life Assurance (Banquiers américains pour l'Assurance-Vie), sise à Miami. De façon signifiative, Helliwell utilisait les bureaux de l'Amerian Bankers Life Assurance comme repaire de nombre de ses activités. Le consulat thaï de Floride, par exemple, était située à la même adresse que la compagnie d'assurance, comme l'était la SEA Supply.
En plus de toute cette épaisse liaison à la CIA, l'Amerian Bankers Life jouissait d'importantes connexions avec la Banque Nationale de Miami, à commencer bien sûr par Helliwell lui-même. Fondé à l'aide d'un prêt du fonds de pensions Teamster, la Banque Nationale de Miami "se révéla, en 1969, avoir servi, entre 1963 et 1967, de courroie de transmission occulte, où l'argent syndical "chaud" était exporté par les coursiers de Lansky et "blanchi" à travers l'emboîtement d'Exchange et de l'Investment Bank à Genève." Nous verrons l'importance revêtue par la banque genevoise de Lansky dans le chapitre 3.
Les entreprises de Lansky, et tout spécialement ses manoeuvres bancaires, étaient probablement liées des flux d'héroïne tirés de l'opium du KMT, après être passé entre les mains de personnalités du crime organisé américain. Dans son ouvrage intitulé Hot Money and the Politics of Debt, l'expert en banque offshore R.T. Naylor écrit que « le sud de la Floride est [...] un refuge majeur pour les capitaux en fuite d'Amérique latine, qui affluent vers le système bancaire et l'immobilier local de Floride. Le transfert de capitaux en fuite vers l'immobilier est une pratique ancienne. Dans les années 1950 et 1960, l'argent du Kuomintang provenant de Thaïlande et de Birmanie passait par Hong Kong pour être blanchi dans des sociétés immobilières liées à Lanski.
Le "supermob" (la "supermafia")
Le commerce global de la drogue produit un lucre énorme, et le système de banque offshore qui le rend possible est encore plus énorme. Au contraire de ce qu'imagine le vulgum pecum au sujet du trafic de drogue et de ses réseaux, savoir que ses contrôleurs et ses consommateurs se tiennent aux marges de la société, les immenses capitaux tirés de la production et de la distribution de drogues illicites occupe une place absolument centrale à l'intérieur du système économique global. Écoutons la déclaration faite à ce sujet en 2009 par Antonio Maria Costa, qui était alors à la tête du bureau des Nations Unies contre les Drogues et le Crime. Les sommes absorbées par le système bancaire suffisaient à empêcher certaines banques de s'effondrer : "Les prêtes interbancaires ont été financés par de l'argent provenant du trafic de drogue, ainsi que d'autres activités illégales. Certaines banques ont été sauvées de la faillite de cette manière."
En 2000, Le Monde Diplomatique a émis l'hypothèse que le commerce global de la drogue produisait un chiffre d'affaire annuel d'un milliard de dollars – une estimation extraordinairement timide -. Dix-sept années plus tard, le Projet Global d'Intégrité Financière estime que le trafic de drogue à échelle mondiale produisait un chiffre d'affaires total compris entre 426 et 652 milliards par an. Dans le même rapport, le chiffre d'affaires global des activités illicites était estimé à 2,2 billions par an. Le bureau des Nations Unies contre les Drogues et la Crime, entre-temps, estimait que les activités de blanchiment d'argent – le lavage de recettes obtenues par le trafic de drogue compris - représentait entre 2 et 5% du PIB global, ce qui fait entre 800 milliards et 3 billions de dollars. Mais, derechef, il s'agit à coup presque sûr d'une estimation bien timide. En 2012, on estimait le ballottages des sommes totales à innerver le système bancaire offshore entre 21 et 32 billions de dollars. Ce chiffre n'aurait fait qu'augmenter à la suite de la crise financière de 2008.
Quand des sommes aussi colossales d'argent sont générées, elles ne sont pas laissées inactives sur des comptes aux îles Caïman, aux Bermudes, à la City de Londres, ou où on voudra. Le destination finale d'un processus de blanchiment d'argent, c'est de transformer de l'argent sale en capital d'investissement apparemment propre. Michael Rupper, dans son livre Franchir le Rubicon, cite des cas où des compagnies exploitèrent des flux d'argent illicite, afin de pouvoir emprunter de l'argent à un taux d'intérêt inférieur à celui qu'ils recevraient de la part des grandes institutions bancaires. La conversion d'argent sale ou "chaud" en "capital de crédit" (capital qui commence par une marge de crédit, émis par une institution de prêt) est facilité par le secret bancaire régnant dans les paradis fiscaux, ce qui permet aux réserves légitimes et illégitimes de capitaux de se mélanger sans entraves.
Catherine Austin Fits et Chris Sanders sont même allés plus loin, en émettant l'hypothèse qu'il existait une corrélation positive entre la trajectoire ascendante de la performance des marchés boursiers, et l'expansion constante du commerce de la drogue. Bien qu'il existe un certain nombre de facteurs qui influencent la performance des marchés boursiers, comme l'argent facile injecté dans l'économie par les banques centrales de divers pays, Fitts et Sanders écrivent ceci : "Il peut paraître étrange de songer à une corrélation positive entre le trafic de drogue et le marché boursier, mais réfléchissons-y. Les produits issus des activités criminelles doivent trouver un moyen de se légitimer, c'est-à-dire de devenir légaux; sans quoi ils sont sans valeur pour leurs détenteurs. Si l'on se figure, de surcroît, que le système bancaire touche une commission d'un pour cent pour gérer ce flux, alors les profits des banques pour cette activité s'élèvent à une fourchette allant de 5 à 10 milliards de dollars. En appliquant le multiple boursier actuel de Citigroup, qui est d'environ 15, on obtient une capitalisation boursière comprise entre 65 et 115 milliards de dollars. Il est donc facile de voir comme le commerce illégal des drogues profite à l'industrie des services financiers."
Une autre tactique pour le nettoyage de l'argent sont les opérations du "capital immobilier", mentionnés par Naylor à propos des flux d'argent de la drogue du KTM en Floride. De fait, il semble que la croissance explosive de l'économie mondiale, dans les décennies succédant à la seconde guerre mondiale, a ouvert d'innombrables opportunités d'investissement, où on pourrait stocker les fonds obtenus par la drogue et autres activités du crime organisé. Ce fut cette période, tout bien considéré, qui vit l'immense expansion du marché immobilier et de l'industrie high tech, en même temps que l'industrie du tourisme moderne, donnant naissance à tout un nouvel éventail de destinations, des centres de villégiature en milieu "exotique" aux néons scintillants des casinos de Las Vegas.
Dans son livre Changement de pouvoir, Kirkpatrick Sale soutient que l'ère de l'après-guerre se caractérisa par la montée de la "Rive sud", qui se mit à rivaliser avec le siège traditionnel de la puissance politique et économique américaines, jusque-là sise dans le nord-est. La Rive sud était composée des états du sud, des portions du Midwest, ainsi que de la Sunbelt, vaste étendue qui allait de la Floride à la Californie. L'ascension de la rive sud, soutient Sale, était liée à l'émergence de nombreuse opportunités immobilières, liées en partie aux marchés du tourisme et de la retraite, en partie à l'industrie du pétrole et du gaz, enfin à la montée délirante de l'industrie de la défense, sous le paradigme de la guerre froide.
Sale soutient encore que le crime organisé, si souvent associé à l'Amérique du nord-est, trouva une remarquable gamme de nouvelles opportunités dans la Rive sud, propulsant ces réseaux à des hauteurs jusque-là inimaginables de pouvoir et d'influence. Le florissant commerce de l'opium et de l'héroïne, clairement stimulé et protégé par la CIA, s'intégrait parfaitement dans cette série de nouveaux développements. Sale écrit : "La contrebande – en particulier de l'héroïne, dont le commerce s'est progressivement accru à la suite de l'ouverture du triangle d'or asiatique en 1948 – se déplaça vers le Sud, tirant avantage de son immense littoral, ainsi que des très poreuses frontières mexicaines, le long desquelles des réseaux entiers de "connexions latino" et de "connexions mexicaines" furent développées. Partout, dans cette Rive sud en plein essor, des millions de dollars étaient placés en investissement légitimes, spécialement dans ces opérations à haut risque, pour lesquelles il est difficile de trouver du capital : la recherche de pétrole, par exemple, ou la spéculation foncière -; et dans les grandes entreprises, qui requièrent des capitaux considérables : l'agriculture d'entreprise, par exemple, la production technologique, et, par-dessus tout, l'immobilier."
Les considérations faites par Krikpatrick Sale, Michael Ruppert et Catherine Austin Fitts sont parfaitement compatibles avec l'histoire complexe que raconte Gus Russo en détail dans son livre Supermob. Le terme "Supermob" ("Supermafia"), selon Russo, fait référence à un cercle très uni de gangsters et d'hommes d'affaires juifs et italiens, qui apparurent dans les quartiers louches de Chicago, pour ensuite s'installer en Californie d'abord, puis un peu partout ailleurs. Ce qui fait l'unicité du "Supermob", c'est qu'il s'agit d'un exemple aussi frappant que voyant de la manière dont les réseaux criminels, le pouvoir politique, et les activités commerciales "légitimes" se mélangèrent, lors de cette période d'explosion économique et culturelle en quoi consista l'après-guerre aux États-Unis.
Un élément-clé de ce groupe était Jake Avery, qui fit ses débuts comme homme politique d'influence dans le 24ème arrondissement de Chicago. Il se comportait comme un capitaine de commissariat, et parvint à faire balancer l'orientation dominante du quartier, qui était républicaine, vers les démocrates. Il fut ensuite loué par Franklin D. Roosevelt pour avoir réussi à faire de ce district "le meilleur quartier démocrate du pays". En 1928, Avery était président du quartier, et associé en herbe du crime organisé. Il forma une alliance avec le gangster Al Capone, et les deux travaillèrent ensemble à faire accéder Anton Cermak au poste de maire.
Pour ce qui était des affaires, un des plus proches associés d'Avery était Henry Crown, qui devint plus tard une éminente figure de la société hôtelière Hilton, le participant majoritaire de la grande entreprise de défense General Dynamics, et le propriétaire de l'Empire State Building. Il vendit ensuite l'iconique gratte-ciel à Lawrence Wien, un avocat et promoteur immobilier new-yorkais , qui aidait à gérer les actifs du Desert Inn à Las Vegas, lequel était sous le contrôle du Gangster Moe Dalitz et, comme nous le verrons au chapitre 4, lié aux affaires du très véreux avocat Roy Cohn.
Crown faisait également des affaires avec David G. Baird, qui dirigea un trio de fondations étroitement liées au crime organisé, et qui transféraient de l'argent à la CIA. David Baird et ses fondations seront examinés dans le chapitre 4. Le fils de Crown, Lester, rejoindrait plus tard le "Mega Groupe", co-fondé par Leslie Wexner et Charles Bronfman en 1991, ce dont nous traiterons dans le chapitre 14.
L'empire commercial d'Henry Crown commença d'abord avec sa compagnie, Material Services Corporation, un fournisseur de béton et autres matériaux pour les entreprises de construction. Durant la seconde guerre mondiale, il prit congé de Material Services pour intégrer le corps des ingénieurs de l'armée. Durant cette même période, la compagnie bénéficia grandement de la relation privilégiée que Crown entretenait avec Jake Avery. Comme l'écrit Russo, Avery, qui avait aussi rejoint l'armée, "a réussi à devenir, non sans de solides pistons de l'administration Roosevelt, la superviseur de nombreuses installations de bureaux de poste dans des bases militaires. Très vite, l'armée approvisionnera ces installations avec des marchandises achetées à la Material Service Corporation du camarade Crown."
En 1959, Material Service Corporation fusionna avec General Dynamics, qui était à ce moment-là producteur d'avions bombardiers, de systèmes de missiles balistiques, et autres technologies de pointe à l'usage de l'armée américaine. Il reçut 20% des actions de la compagnie, devenant son actionnaire majoritaire; et son bras droit, Patrick Hoy, fut nominé vice-président de la corporation. Hoy avait été dans le passé président de l'hôtel Sherman à Chicago, un point de ralliement régulier pour diverses figures de la communauté du crime organisé. Comme le conseil d'administration était composé d'un échantillon représentatif de gens liés à l'armée et au Renseignement de la Guerre Froide, cette chaîne de propriétaires et d'associés fournit un exemple frappant de la collusion mutuelle qui existait entre ces sphères et le crime organisé. En 1966, après avoir quitté General Dynamics, Hoy devint vice-président du Penn-Dixie Cement Company, dont le PDG, Jerome Castle, "était officiellement un "vieil ami" du parrain new-yorkais du crime, Frank Costello".
Avery, Crown, et Hoy étaient tous proches d'un important avoat de Chiago, Sidney Korshak. La famille Korshak a grandi avec les Avery, et tout comme Jake Avery, a noué très tôt une étroite relation avec Al Capone. Même avant d'être officiellement avocat, le travail parallèle de Korshak, tandis qu'il était encore à l'école de droit, fut d'être conseiller pour le gangster. Plus tard, son principal partenaire juridique, Edward King, était "l'avocat de l'héritier de Capone, Frank Nitti", avant de partir pour "des pâturages plus verts à New York", où il travailla pour Meyer Lansky en personne. Lansky et Koshak travaillèrent également ensemble, dans un partenariat autour de l'hôtel Acapulco Towers. En 1976, on pouvait lire dans le magazine New West que Korshak était le "successeur logique de Meyer Lansky."
Comme l'associé d'affaires de Crown, Lawrence Wein, Korshak entretenait des liens avec les cercles du gangster Moe Dalitz. D'après Russo, Korshak déployait des talents considérables à former des hommes de paille pour les intérêts du crime organisé dans les hôtels et les casinos de Las Vegas. "Les chefs, écrit Russo, avaient besoin de propriétaires officiels dont les déclarations d'impôt reflétaient une richesse légitime. Le premier choix qui s'imposa à eux fut... Moe Dalitz." Dalitz, sa arrière criminelle, et ses réseaux de relations, seront discutés en détail dans le chapitre 4.
Un autre associé du "Supermob" était Julius Caesar Stein, un "ophtalmologiste et musicien" qui abandonna "sa arrière médiale pour organiser des spectacles dans des bars clandestins et des boîtes de nuit au sud de Chicago". En 1924, il fonda la Music Corporation of America (Ma), une société-écran pour ses activités clandestines; une rumeur dit qu'Al Capone possédait une partie secrète de l'entreprise. Quand bien même la chose n'a pas été attestée, le fait est que apone et Stein entretenaient une relation chaleureuse, le gangster s'assurant que les bars, les clubs et les music-halls dirigeaient bien ses affaires, à travers Stein et la Ma.
En 1936, Stein fit entrer un homme dans le giron de la Ma, qui allait modifier, fondamentalement et à jamais, le caractère et la direction de l'industrie américaine du divertissement : Lew Wasserman. Sans surprise, il se prévalait déjà d'un passif conséquent dans les cercles de la pègre; il avait été publiciste pour le casino Mayfair à Cleveland, dans l'Ohio, lequel était contrôlé par le réseau de Moe Dalitz. Dalitz et Wasserman entretinrent des liens toute leur vie; Wasserman allait même épouser Edith Beckerman, la fille de l'avoat de Dalitz, Henry Beckerman. Wasserman connaissait Beckerman depuis l'époque où il travaillait au casino Mayfair : Beckerman avait son nom dans la liste des personnes autorisées à consommer de l'alcool. Les connexions entre Wasserman, la MCA et le crime organisé seront examinés de près dans les chapitres 10 et 11.
Bientôt, la mafia de Chicago commença sa lente infiltration de Los Angeles, s'installant peu à peu à Hollywood et ses industries adjacentes. L'homme qui prit les devants répondait au nom de Johnny Roselli, qui atterrira plus tard à Los Angeles, pour y devenir le leader mafieux des affaires de casino. On lui assigna des tâches de blanchiment d'argent, lequel, comme nous le verrons au chapitre 3, transvasa les recettes dans des banques offshore contrôlées par Meyer Lansky. Sans doute était-ce son intime familiarité avec ce monde qui fit plus tard de Roselli le mafioso électif de la CIA, quand il s'agirait de recruter des éléments du crime organisé, pour ourdir des tentatives d'assassinat de Fidel Castro à Cuba.
Parmi les opérations qui se mirent en place en Californie, des montants considérables d'argent sale commencèrent à être placées dans des industries « légales ». L'immobilier était particulièrement prisé, et l'architecte de nombreux investissements faits par le "Supermob" était un protégé d'Avery et Korshak, répondant au nom de Paul Ziffren. La petite-fille de Paul Ziffren devait plus tard épouser le petit-fils de Lew Wasserman, rapprochant les deux familles plus encore. Ziffren travaillait comme le représentant pour Los Angeles des intérêts de la chaîne hôtelière Hilton, Il a été à l'origine du fond de roulement qui a lancé Store Propertie's Inc., une société de portefeuille immobilière, dont le propriétaire ostentatoire était un dénommé Sam Genis. Genis était très probablement une courroie de transmission, permettant à l'argent du crime organisé d'irriguer le monde de l'immobilier. A en croire Rousso, Genis était "un associé notoire des caïds Longy Zwillman, Doc Stacher, Franck Costello, Joey Adonis, et Meyer Lansky. Le casier judiciaire de Genis a montré qu'il avait été arrêté pour des chèques sans provision en Floride, détournement de fonds à New York, fraude postale et infractions à la loi sur les valeurs mobilières en Géorgie. Courant 1957, Store Properties avait acheté des milliers d'acres de terrain à travers trois cent transactions, d'une valeur de vingt millions de dollars à seulement Los Angeles. Lorsque les autres achats de la firme en Californie seront décomptés (à San Bernardino, Fresno, Oekland, et San Francisco), on en arrive à une estimation autour de cent millions de dollars. Il y avait ensuite les investissements additionnels dans des Etats comme l'Arizona, l'Utah, le Colorado, l'Oklahoma, le Floride, l'Illinois, et New York."
De façon significative, Genis faisait partie d'un cercle organisé d'hommes d'affaires, lequel aida à pourvoir d'un capital de lancement la Commission sur le Danger Actuel (CPD pour les initiales anglaises), un groupe de pression mis en place, au début de la guerre froide, pour obtenir le soutien du public au sujet du plan de militarisation qui avait été élaboré par le NSC 68. Le NSC 68 était un papier du Conseil de Sécurité National qui en appelait à une augmentation conséquente du budget militaire américain. Comme de bien entendu, le CPD comptait parmi ses membres de nombreux représentants d'entreprises de sous-traitances de la défense, un domaine qui, comme noté plus haut au sujet de Crown, Hoy, et General Dynamics, devenait de plus en plus infiltré par des éléments du crime organisé.
Les organisateurs de ce groupe californien, le CPD, étaient le producteur de cinéma Samuel Goldwyn et l'industriel Floyd Odlum. Odlum, un obscur personnage aujourd'hui oublié, était l'homme se tenant derrière l'imposante Atlas Corporation, à travers laquelle il investit intensément dans une vaste panel de compagnies aériennes, de films en studio, d'immobilier, et de ressources naturelles. Atlas Corporation signera par la suite plus d'un contrat gouvernemental juteux; en particulier pour l'extraction de l'uranium aux États-Unis et à l'étranger. Les intérêts d'Odlum étaient éclectiques : à travers Atlas, son argent innervait la chaîne Hilton, l'United Fruit Company, ou encore les jeux panaméricains. Atlas contrôlait aussi Convair, le constructeur d'avions et entrepreneur de la défense, qu'il vendit à General Dynamics en 1953. Dans le adre de l'accord, Atlas reçut de grandes quantités d'actions de General Dynamics, et un représentant au conseil d'administration de la société. En d'autres termes, Oblum et Harry Crown étaient directement affiliés.
D'autres associés du groupe californien soutenant la formation du CPD venaient du monde de l'industrie cinématographique, par exemple le futur président Ronald Reagan. Reagan fut un membre de la MCA de bout en bout, ayant été représenté par la compagnie lorsqu'elle a racheté l'agence qui l'avait auparavant représenté, en 1940. "Se basant sur la succès du film King's Row en 1942", écrivait Dan Moldea dans son livre sur la MCA, Dark Victory, "Lew Wasserman renégocia le contrat de Reagan avec les Warner Brothers, obtenant un accord qui les ferait verser à Reagan 3.500 dollars par semaine pendant sept ans. L'accord décerna à Reagan le titre d'être le premier "client millionnaire" de Wasserman".
Comme nous le verrons dans le chapitre 10, l'ascension de Reagan aux sommets du pouvoir politique des États-Unis fut très largement facilitée par Wasserman et le MCA. Dans le même temps, Reagan était une pièce vitale pour la survie et le succès de la MCA à Hollywood. A la demande de Wasserman, Reagan concourut pour la présidence du puissant Screen Actor Guild (SAG), et fut couronné de succès. Reagan agissait alors également comme informateur pour le FBI, leur transmettant les noms des gens de Holywood dont le coeur penchait à gauche. Une fois responsable du SAG, Reagan commença à changer les règles, pour tourner les choses à l'avantage de ses bienfaiteurs. La SAG avait d'abord empêché des entreprises comme la MCA de devenir des producteurs. Mais, en 1952, Reagan accorderait à l'entreprise une dérogation spéciale. A partir de là, la MCA "acquit un avantage insurmontable sur les agences concurrentes à Hollywood", et "commença à étendre exponentiellement son emprise sur l'industrie du divertissement".
Plus tard, lorsque Reagan obtiendrait le poste de gouverneur en Californie en 1966, la Ma était à nouveau à l’œuvre dans les coulisses. Le coprésident de sa campagne était un certain Taft Schreiber, de longue date vice-président de la MCA, tandis que le fondateur de la compagnie Jules Stein se mit au travail pour son organisation. A en entendre Moldea, "une blague fréquente à Hollywood était que "la MCA a même son propre gouverneur"." La MCA avait pour ainsi dire remporté ses paris dans cette élection. Le candidat opposé à Reagan était le président sortant Pat Brown, lequel était soutenu par Wasserman et Korshal. Henry Denker, un dramaturge et producteur ayant de nombreuses connexions à Hollywood, déclara à ce sujet : "La MCA était divisée en deux groupes. Il y avait un groupe démocrate et un groupe républicain. Il voulaient toujours avoir leurs entrées à la Maison Blanche, peu importe quel parti l'occupait. Quand Reagan faisait le spectacle General Electric, quelqu'un vint le voir avec l'idée de faire la promotion de GE dans les usines, en faisant des visites. Ces apparitions rencontrèrent un franc succès. On voyait à quel point les travailleurs adoraient Reagan, et la Ma disait : "hé, il pourrait être gouverneur de l'état!". Dans le monde du spectacle, il faut suivre ce qui marche – une vieille maxime -."
Après avoir été battu par Reagan, Pat Brown prit la direction de l'Investors Overseas Service (IOS), un fonds commun de placement international, avec des connexions menant à Meyer Lansky. Il avait été créé par James Roosevelt, l'un des fils de l'ancien président Franklin D. Roosevelt. James, semble-t-il, avait ses propres liens dans le monde du crime organisé, créés tandis qu'il faisait des affaires avec la Store Properties, une compagnie immobilière contrôlée par la mafia, qui avait été mise en place par Ziffren et Genis. Aux côtés de Roosevelt, on trouvait le partenariat de James Swig, qui servirait plus tard de "président des finances de l'État après la campagne réussie pour le gouvernorat de Californie".
Les fils Roosevelt semblaient avoir un penchant prononcé pour la création de liens avec la pègre. Le frère de James, John Roosevelt, conclut un arrangement avec Jimmy Hoffa pour obtenir un travail à Bache & Company, une maison de courtage en valeurs mobilières à New York, qui "gérait environ 25% des investissements des fonds de pension Teamster, dont le total s'élevait à 160 million de dollars". Le président de Bache & Co., incidemment, était Frank T. Ryan, un vétéran de l'OSS, qui entretint un partenariat avec William Donovan, un espion d'élite, et d'autres vétérans des Renseignements américains et britanniques pendant la guerre, au sein de la World Commerce Corporation. Le WCC lui-même était capitalisé par une poignée d'entreprises, incluant Bache & Co., ainsi que le Floyd Odlum's Atlas Corporation, qui était représenté au conseil d'administration par le beau-frère d'Odlum, L. Boyd Hatch.
Avec ce panel de liens, l'ombre des connections au renseignement recommence à se profiler. On ne sera donc pas surpris de la ligne directe qui relie le "Supermob" de Chicago et Los Angeles aux réseaux qui étaient organisés dans la même période par Paul Helliwell.
Les Rois du Château
Sur les quarante-cinq pages du plus connu des deux livres noirs d'Epstein, ceux où il consignait ses contacts, figurent les noms et les numéros de téléphone de deux individus appartenant à la même grande famille de Chicago : Nicolas et Thomas Pritzker. Epstein a consigné deux adresses, cinq numéros de téléphone et une adresse email pour Nicolas; pour Thomas, il y avait deux adresses, un email, et douze numéros de téléphone, allant de son principal numéro de bureau à sa ferme, en passant par sa ligne de contact la plus récente. Sous le nom de Nicolas Pritzker, Epstein a placé "Hyatt Development Corp" – l'hôtel avait été repris par la famille Pritzker à la fin des années cinquante -, tandis que sous le prénom de Thomas, on trouvait une note passablement cryptique : "Numero Uno".
Les Pritzkers furent pendant longtemps une influente force à l'intérieur de la politique locale, étatique et nationale des États-Unis. Penny Pritzker, une cousine de Thomas (et un membre du conseil d'administration des affaires étrangères), rencontra Obama au début des années quatre-vingt dix, et sa future arrière présidentielle reposerait grandement sur les généreuses donations faites par elle et sa famille. Obama s'acquitta de sa dette en faisant de Penny Pritzker un membre du Conseil consultatif du Président sur la relance économique. Pendant le second mandat d'Obama, Penny fut nominée – et confirmée – comme secrétaire du commerce.
Le frère de Penny, J.B. Pritzker, entre-temps, officia comme coprésident de la campagne d'Hilary Clinton en 2008, avant de travailler à la négociation d'un accord entre Clinton et Obama. En 2019, il était élu gouverneur de l'Illinois. Le troisième frère, Anthony Pritzker, évita d'assumer une fonction publique, mais occupa de façon permanente un poste au conseil consultatif du Centre pour une Politique Pacifique en Asie, au sein de la RAND Corporation.
En remontant dans l'arbre généalogique de la famille, on commence à découvrir que la richesse et l'influence de la famille Pritzker puisent à des sources peu ragoûtantes. Prenons Abram Nicholas Pritzker, le grand-père de Nicholas, Thomas, Penny, J.B. et Anthony. Un des trois fils de Nicholas J. Pritzker, Abram, a travaillé avec ses frères dans le cabinet d'avocats de la famille, Pritzker & Pritzker, où il se spécialisa dans le droit des affaires. Dans les années trente, il décida de se lancer lui-même dans le monde des affaires, et lui et son frère Jack investirent dans une série d'entreprises à Chiago. Une de celles-ci était Hyatt, qui aiderait la famille à acquérir une influence durable. A l'instar de Henry Crown, les Pritzkers durent faire face au syndicat des employés de l'hôtellerie et de la restauration, où Sydney Korshak était négociateur en droit du travail.
On tombe alors sur le cas de Frontier Finance. Gus Russo écrit à ce sujet : "Jack Clarke, un détective privé de renom de Chicago, a récemment rappelé les rumeurs qu'il entendait ici ou là : "Frontier Finance était détenu et utilisé par les Pritzkers comme une société-portefeuille, et on pense que c'est la clé originelle secrète de leur collusion avec des criminels. Il concluaient un marché de "cinq pour sept" avec les immigrants, ce qui veut dire que pour cinq dollars prêtés, sept devaient être remboursés avec les intérêts. Ils commencèrent par la côte ouest, et laissèrent la mafia conduire leurs affaires pour eux. Le bureau de l'entreprise se situait là où la mafia organisait ses réunions."Frontier Finance était une société de prêt agréée par l'État, avec nombre d'investisseurs légaux, comme le patron de la poste à Chicago, un ancien président du Cook County Republian Party, et un capitaine de la police à la retraite. Mais étrangement, le président de la firme était Fiore "Fifi" Buccieri, l'un des principaux parrains dans la sphère des jeux d'argent, et un redoutable collectionneur de « juice » (pots-de-vin). »
Une autre entreprise d'Abram Pritzker était la Franklin Investment Company, qui en viendra à régner sur le monde des affaires hôtelières à Columbus, dans l'Ohio. Elle fut mise sur pied avec le partenariat de Paul Ziffren. Un ami d'Abram, répondant au nom d'Arthur Green, se joignit à eux. Décrit par la Commission Criminelle de Chicago comme le "cerveau de tous les rackets à Chicago", Green, un proche associé du susmentionné James Roosevelt, aurait facilité nombre d'investissements pour le compte de Meyer Lansky. De plus, "il a joué d'une manière ou d'une autre un rôle dans l'expansion californienne de la Ma de Jules Stein, par le truchement d'un parent répondant au nom d'Edwin Green", un vice-président de la MCA.
La famille Pritzker employa Burton Kanter pour servir d'avocat fiscaliste de l'empire naissant, et Kanter gagna une place au conseil d'administration de Hyatt. Avec le temps, Kanter nouerait des liens puissants avec des éléments-clés des réseaux criminels internationaux, ainsi qu'avec la CIA et le Mossad. Auparavant, Kanter avait reçu des pots-de-vin massifs de la part d'Abram Pritzker, après que Kanter eût organisé la reprise en main d'un hôtel à San Francisco par la famille, qui fut construit par le Prudential Financial. (De façon sui generis, Kanter choisit de ne pas payer d'impôts sur ses gains.) Comme clause occulte de l'accord, Kanter s'occupa de paiements clandestins de l'exécutif de Prudential. L'une des dimensions remarquables de cette histoire, c'est qu'il fallut des décennies pour enfin la tirer au jour : Kanter et Pritzker avaient élaboré puis mis à exécution leur plan dès les années soixante-dix, mais le déroulement des faits ne fut révélé qu'en 2007.
Kanter était profondément connecté au monde des affaires liées à la mafia. En 1968, par exemple, il fut homologué comme agent du club La Costa, près de san Diego. La Costa, à toutes fins utiles, fut organisé et édifié pour et par des personnalités du crime organisé. Gene Ayres et Jeff Morgan écrivent, dans le journal Oakland Tribune, que "Les artisans originels du club La Costa comptaient parmi eux Allard Roen, qui fut convaincu en 1962 de fraude fiscale, et Morris Barney "Moe" Dalitz, avec Roen, faisait partie de la vieille garde de flambeurs à Cleveland."
Ayres et Morgan ajoutent que "Parmi les visiteurs du La Costa, figuraient les "politiciens" de Chiago Marshal Korshak [frère de Sidney Korshak] et Jake Avery; l'avocat de St. Louis Morris Shenker, qui assurait la défense de James Hoffa. Mais s'il est un personnage qui passait plus de temps au La Costa que qui que ce soit d'autre, c'était bien Allen Dorfman, le magnat des assurances à Chicago, qui exercerait une influence écrasante sur la caisse de retraites de l'État central des Teamsters. Le club La Costa lui-même parvint à puiser près de 62 millions de prêts dans le fonds de pensions des Teamsters. Significativement, un proche associé de Kanter, répondant au nom de Stanford Clinton – lui-même un partenaire du cabinet d'avocats de Pritzker & Pritzker, ainsi qu'un membre du conseil administratif de Hyatt – était l'un des fiduciaires du fonds.
D'autres entreprises de Kanter se situaient loin des paysages urbains fouettés par le vent de Chicago, ou les plaines ensoleillées et littorales de la Californie du sud. Il était aussi bien connecté à une banque passablement intrigante, localisée aux Bahamas : la Castle Bank and Trust. Quand l'IRS vint frapper à la porte de Castle « château »), Kanter leur rétorqua qu'il n'était qu'un simple conseiller fiscal pour la banque. C'était un mensonge patenté : il représentait la moitié de la direction de la banque, et faisait bifurquer l'argent de ses clients en direction de ses coffres. Il s'avérera plus tard que la famille Pritzker elle-même était le plus grand déposant de la banque, tandis que nombre de personnes très proches d'elle y avaient des comptes aussi bien. Stanford Clinton détenait de l'argent à Castle, de même que l'acteur Tony Curtis, un ami intime de Sidney Korshak. Le patron de Playboy, Hugh Hefner, y avait lui aussi son compte; il eut la curieuse velléité de s'associer à Pritzker pour une entreprise de casino à Atlantic City."
Castle maintint au long cours des comptes pour l'habituelle collection de personnages douteux du crime organisé. Morris Kleiman, Sam Tucker et Lou Rothkopf, comme une large frange de la scène mafieuse qui entourait Moe Dalitz à Cleveland, détenait de l'argent à Castle. Cependant, les opinions divergent au sujet du fait que Dalitz lui-même détînt un compte là-bas ou pas. Kleinman, dont l'avocat était Kanter, s'avérera un copropriétaire secret de la banque. Quoi qu'il en soit, son compte à Castle reflétait ses intérêts cachés dans une entreprise baptisée Karat Inc., laquelle exploitait le Stardust casino à Las Vegas. Le Stardust était à son tour détenu par Lodestar Inc., une entreprise contrôlée par Dalitz.
Les autorités avaient été mises sur la piste de la Castle Bank en 1971, après qu'un homme répondant au patronyme d'Allan George Palmer, ainsi que plusieurs de ses associés, ont été pris la main dans le sac tandis qu'ils transféraient de la marijuana depuis la Floride en direction d'Oakland. Il s'est avéré plus tard que Palmer avait été un "producteur majeur de LSD, de mescaline, et de THC" à San Francisco Bay depuis l'année 1968. Palmer tomba dans le collimateur de la police du bureau de l'IRS de San Francisco, qui menait alors un programme de lutte contre les réseaux financiers de la drogue. Ce bureau découvrit assez vite que le dealer utilisait l'alors inconnue Castle Bank; il avait fait appel à ses services par le biais l'American National Banker & Trust Company, à Chicago. Il semblerait que Palmer ait été dirigé vers Castle par Roger S. Baskes, le beau-frère de Kanter, et son associé dans son cabinet d'avocats.
Il ne s'agissait pas du seul compte d'argent lié au LSD à Castle. Des comptes étaient détenus par William Mellon Hitchcock, un descendant de la famille Mellon, dont nous verrons, au chapitre 4, quel rôle il joua dans l'affaire Profumo au Royaume-Uni. Mellon était encore bailleur de fonds pour le Brotherhood of Eternal Love, une soi-disant "mafia hippie", qui produisait et distribuait des substance psychédéliques à échelle internationale. Étant donné qu'ils étaient basés à Orange County, en Californie, il est possible que [Palmer's ring] fît partie de leur opération, même si rien ne peut le confirmer à l'heure où j'écris ceci.
L'IRS de San Francisco demanda de l'aide à l'apparatus de renseignement de l'IRS à Chicago, qui fit vite de trouver les informations de Castle. Ils trouvèrent une arte avec les noms des directeurs de la banque, dont plusieurs s'avérèrent être des personnalités fictives. Tout en haut de la liste, figuraient le nom de Kanter et celui de son partenaire, l'autre moitié de la gestion de Castle : Paul Helliwell. Alan Block écrit que "Kanter et Helliwell se connaissaient depuis le début des années cinquante, se rencontrant pendant qu'ils travaillaient à un accord entre un client de Kanter et un client de Helliwell. »
La banque Castle fusionnait plusieurs mondes hétéroclites. D'un côté, il y avait la spécialisation de Kanter dans les manoeuvres offshore, et ses connexions tant aux centres politiques urbains du pouvoir qu'aux constellations mafieuses. D'un autre côté, il y avait Helliwell, le cadre du Parti Républicain, un vétéran du renseignement (mais qui n'en continuait pas moins à poursuivre des activités de cet ordre), et le spécialiste occulte des réseaux du trafic d'héroïne venant de l'Asie du sud-est. Ensemble, ils montèrent une opération compliquée de blanchiment d'argent, qui déplaça silencieusement les fonds de puissants caïds, politiciens, hommes d'affaires, et agents du renseignement à travers le globe.
A ses débuts, Castle n'était guère plus qu'une entreprise en papier, qui n'existait qu'à titre d'entité légale, une entreprise sans dirigeants, sans infrastructure, sans activité commerciale. Elle a vivoté de la sorte pendant trois ans, de 1964 à 67, avant d'être finalement activée. Un siège physique fut enfin établi à Nassau, et un cabinet d'avocats fut choisi dans la foulée, celui d'un expatrié britannique vivant en Argentine, et répondant au nom d'Anthony James Tullis Goodin. Peu après, le nombre de comptes que la banque enregistrait commença de grimper en flèche. Des relations financières furent dès lors établies avec diverses autres banques des États-Unis; nommément la Bank of Perrine et la Bank of Cutler-Ridge.
Il s'agissait de deux petites banques, institutionnellement basées en Floride, et intimement interconnectées. Elles entretenaient des rapports non seulement avec la Castle Bank, mais aussi avec une autre. Les deux avaient le même directeur – Paul Heliwell – et étaient aussi détenues par les mêmes sociétés de portefeuille, l'HTM Corporation et, plus tard, le Florida Shares, Inc. Les actions de ces compagnies étaient détenues par Helliwell et son cercle d'associés, dont un mystérieux personnage répondant au patronyme d'E.P. Barry. Helliwell et Barry se connaissaient depuis leurs années au sein de l'OSS, bien que les détails de leurs relations soient à ce jour mal connus. Barry passa pas mal de temps au Moyen-Orient durant son service clandestin, mais, à la fin de la guerre, il servait à la tête de la branche de l'OSS baptisée X-2 Vienna, c'est-à-dire le service de contre-espionnage de l'OSS.
Après la guerre, Barry demeura en Europe et s'immergea dans le monde financier de Zurich. A travers Barry et sa relation à Helliwell et à HTM/Florida Shares, on peut détecter une certain nombre d'intéressantes connexions. Comme nous le verrons au chapitre 3, Barry, en même temps qu'il s'impliquait avec ces banque de Floride, rôdait aussi dans les parages de l'Inter Maritime Bank, que dirigeait une proche ami du futur directeur de la CIA, William J. CCasey, ainsi qu'un homme d'affaires exploitant de la pègre, Bruce Rappaport. (CCasey, lui aussi un vétéran de l'OSS, s'avérera également être un proche de Barry.)
Une autre banque, dont il sera pas mal question dans les prochains chapitres, est la Bank of World Commerce, contrôlée par Lansky, qui blanchissait les recettes de casino et autres fonds d'"argent chaud" en les déplaçant à l'étranger. D'après Tom Farer, Bank of Perrin nourrissait des liens financiers avec la Bank of World Commerce, en plus de la Castle Bank and Trust. Ce qui prenait alors forme, pour le dire sans litote, c'était une guirlande sophistiquée de banques offshore.
L'une des premières entreprises dans lesquelles s'engagea Castle fut une fraude foncière biscornue, qui rapporta plusieurs millions, et où Kanter fut très impliqué. La fraude fut menée sous les auspices d'une compagnie intitulée International Computerized Land Research (ICLR). Gooding, l'avocat anglo-argentin qui représentait Castle, enregistra la compagnie, et Kanter appert avoir maintenu la compagnie à flot financièrement, en plus d'utiliser les services de Castle Bank. Grâce aux structures du secret bancaire aux Bahamas, Kanter fut en mesure de camoufler sa position de partenaire de l'ICLR.
L'ICLR était dirigée par James Mac Gowan et James Farrara, ce dernier étant un "exploitant assez louche, doté d'un casier judiciaire remontant à 1926, quand il fut condamné à une amende pour avoir tenu un bordel. Il passa quelques temps en prison, dans les années trente et quarante, pour violation de la loi Mann, qui punissait le transport des femmes à travers les frontières étatiques à des fins immorales." Quand bien même la plus vaste et la plus complexe, ICLR n'était que l'une de toute une série de sociétés que formèrent McGowan et Farrara, afin de vendre des terrains californiens de faible valeur à des prix plus élevés, en allant chercher preneurs chez des européens et des asiatiques naïfs. Le "matériel promotionnel", rapporte un article de presse, "comprend Nassau, Okinawa, Honk Kong, Zurich, et Munich comme principaux sites des agences immobilières représentent ICLR."
A l'instar de Kanter élaborant des systèmes de pot-au-vin pour le compte des Pritzkers, les autorités mirent des décennies à détricoter la toile tissée par l'ICLR. Quand McGowan et Farrara furent enfin inculpés en 1982, le Los Angeles Time relata que le duo fut accusé de diriger un "vaste empire de vente de terres", escroquant "les acheteurs de plus de 15 millions de dollars en dix-sept ans." "Le chiffre de 15 millions me semble excessivement prudent", déclara l'assistant du procureur général des États-Unis Gary Fess." Attendu que c'est Kanter et ses associés qui ont effectivement donné à ICLR sa structure, lui a trouvé un financement, lui a apporté sa participation financière, et lui a fourni des services bancaires, il est difficile de ne pas se poser de questions quant au but et à la destination ultimes de tout cet argent volé.
La Castle Bank n'était pas juste un lieu de dépôt, et une courroie de transmission, pour l'argent de milliardaires en avale fiscale, d'hommes d'affaires véreux, de dealers de drogue et de fraudeurs fonciers. Il semble que certains de leurs autres clients ont pu exercer un type de pouvoir différent, pour aider la banque à échapper aux enquêtes officielles. Premièrement, une vaste enquête de l'IRS sur Castle, qui avait mis en évidence un vaste réseau dédié à l'évasion fiscale, a été fermé sans préavis. De surcroît, la liste des noms des clients de Castle qu'obtinrent les enquêteurs fut décrété avoir été trouvé par des moyens illégaux. Enfin, une enquête du Département de la Justice sur la banque a été abandonné en 1977. Trois ans plus tard, en 1980, les circonstances réelles de cette obstruction furent révélées : "Il appert à présent que c'est la pression venant de la Central Intelligence Agency (CIA), plutôt que quelque problème légal que ce soit, qui a fait abandonner au Département de Justice ce qui aurait été le plus grand as d'évasion fiscale de tous les temps. De plus, le supposé obstacle légal à l'utilisation de la liste des déposants de la Castle Bank était éminemment discutable, le gouvernement disposant pour son compte déjà de cette même liste, légalement obtenue. Ce qui provoqua le renoncement du Département de Justice fut, selon toute vraisemblance, l'argument de la CIA selon lequel des poursuites engagées contre la Castle Bank mettraient en péril la "sécurité nationale"."
Selon une source fédérale anonyme, Castle Bank était "l'une des chaînes financières utilisées par la CIA dans ses opérations contre Cuba". Helliwell – et donc plausiblement astle – agissait soi-disant de concert avec l'Agence pour "financer une série d'incursions secrètes contre Cuba, entre 1964 et 1975, par des agents travaillant depuis l'île d'Andros", une des nombreuses îles localisées dans les Bahamas, pas très loin du littoral le plus méridional de Floride. Des documents déclassifiés de la CIA montrent qu'avant l'époque de l'invasion de la Baie des Cochons, Andros était utilisée comme terrain de transit, par les cadres de la CIA, pour exilés cubains que l'Agence armait et entraînait pour combattre Castro. Plus tard, dans les années quatre-vingt, Andros servirait de point de transbordement pour la cocaïne colombienne affluant aux États-Unis en passant par le Niaragua. Très impliqué dans cette chaîne, se tient une personnalité qui arrêtera longuement notre attention dans les prochains chapitres : Robert Vesco.
Chapitre 2
Alcool et Extorsion
Les hommes du whisky
A en croire ses propres dires, Samuel Bronfman n'a jamais été prédisposé à devenir l'un des plus grands magnats des liqueurs en Amérique du nord, aspirant plutôt à une arrière dans la justice. Néanmoins, fidèle à son nom de famille, lequel signifie "homme du whisky" en yiddish, lui et ses frères ont construit un empire qui allait propulser les Bronfman aux échelons les plus élevés de l'élite des affaires occidentales, même si le chemin qui les y amena sera loin d'être reluisant.
Même si les Bronfman sont aujourd'hui considérés comme des rejetons de la classe supérieure du Canada, ce n'était assurément pas le as lorsque les parents de Samuel – Mindel et Yechiel Bronfman –, en 1889, déménagèrent la famille au Canada depuis la Bessarabie, qui est aujourd'hui une partie de la Moldavie et de l'Ukraine modernes. Ils émigrèrent dans la foulée d'une vague d'immigrants juifs qui fuyaient les pogroms de la Russie tsariste, laissant derrière eux une assez rentable entreprise de culture du tabac.
En Bessarabie, ils jouissaient d'un confort certain, et purent émigrer au anada avec deux de leurs domestiques, ainsi que de leur rabbin personnel. Quoi qu'il en soit, le Canada, en particulier Manitoba où ils finirent par s'établir, était mal approprié pour la culture du tabac, en sorte que Yechiel dut travailler dans les chemins de fer canadiens et dans des scieries, avant de se lancer dans la vente de bois de chauffage, ainsi que dans le commerce du bétail et du poisson. Ce serait leur commerce de chevaux qui les amènerait à travailler dans le secteur de l'hôtellerie et, de là, dans le commerce spiritueux.
Les débuts des Bronfman, après leur arrivée au Canada, contraste tellement avec leur réputation actuelle, que même les fils de Sam, Edgar et Charles, furent maintenus dans l'ignorance par leur propre père, en tout ce qui concernait les origines de l'entreprise familiale. "Ils ne nous dira jamais un seul mot de ses débuts", comme le relatera plus tard Edgar Bronfman. Un biographe des Bronfman, ancien rédacteur en chef de The Economist, Nicholas Faith, écrirait aussi que "derrière les richesses de la famille, se cachait un profond sentiment de honte à l'endroit de leurs origines"; et que la génération de Sam "partageront ce refus absolu de parler à leur propre descendance de quoi que ce soit qui touchait à leur vie avant leur débarquement sur la Terre Promise". Entendons : le Canada.
L'une des raisons de ce culte du secret, y compris au sein de la famille et dans les relations père-fils, peut être attribuée à la lutte personnelle de nombreux immigrants pour établir et démontrer leur appartenance à leur nouvelle terre de résidence, en faisant l'impasse complète sur leur vie avant l'immigration. Sam Brofman s'est, de fait, donné un mal de chien pour agir exactement de la sorte, la propagande familiale clamant tout du long de son existence qu'il était né le 4 mars 1891 à Brandon, Manitoba, au Canada – oblitérant à la fois sa date et son lieu de naissance, qui étaient le 27 février 1889 en Bessarabie. Michael Marrus, l'un des plus bienveillants biographes des Bronfman, pourrait ainsi écrire que Sam Bronfman n'avait jamais vraiment "abandonné son identification enthousiaste avec le pays où débuta sa arrière, et [sa tentative d'oblitérer son lieu réel de naissance] est peut-être l'indice le plus significatif de son obsession pour la respectabilité qu'il associait à la citoyenneté canadienne. »
Si Sam Bronfman était sans conteste mal à l'aise avec son statut d'immigrant, un autre facteur fut peut-être de nature à expliquer cette réticence, et celle de ses sept frères et soeurs, à discuter de ces "jours anciens", notamment en tout ce qui concernait la chaîne d'événements, et d'alliances à des personnages douteux, qui allait les conduire au sommet des élites d'affaires au Canada.
A un certain moment du début des années 1890, tandis qu'il sirotait quelques verres dans un saloon miteux, suite à la vente de quelques chevaux, Yechiel Bronfman réfléchissait aux mérites que présenterait le fait de laisser derrière lui sa vie lourdement laborieuse, au profit d'entreprises conjuguées d'hôtellerie et de commerce des spiritueux. Sam Bronfman devait plus tard déclarer que ce fut en fait lui qui convainquit son père de se convertir à l'hôtellerie et à la restauration, même si la plupart des biographes mettent en doute cette affirmation, attendu l'âge de Sam à cette époque. Quoiqu'il en soit, il faudra plus d'une décennie avant que le patriarche de la famille Bronfman, et ses fils aînés, ne parviennent à réunir les fonds nécessaires à la réalisation des rêves de Yechiel.
Les Bronsman économisèrent assez d'argent pour louer leur premier hôtel, l'Anglo-Amerian Hotel à Emerson, Manitoba, en 1903. Très vite, ils acquirent un certain nombre d'autres hôtels à Yokton, Saskatchewan, et, plus tard, à Winnipeg et ses alentours, construisant une petite mais rentable suite d'hôtels avant le début de la première guerre mondiale. Le changement spectaculaire de la fortune familiale était largement dû au sens des affaires du frère de Sam, Harry, qui réussit à éviter les dommages financiers et les problèmes juridiques causés par le goût immodéré du jeu, et autres habitudes "inconvenantes", que nourrissait leur frère aîné, Abe.
Ce fut en 1907 que Sam rejoignit officiellement la toute récente entreprise familiale; et il régalerait ses biographes à plus soif d'histoires qui narraient comment il avait été le "dynamo" originel du succès de sa famille dans l'hôtellerie, malgré d'abondantes preuves du contraire. Ce qui mérite d'être ici relevé, c'est le fait que, peu de temps après que Sam se mit formellement à s'investir dans la gestion hôtelière, les hôtels de la famille commencèrent, par un malheureuse coïncidence, à être la cible de plusieurs accusations, notamment quand ils durent aller renouveler leur licence d'alcool, à Yorktown en 1908. On les accusait d'avoir enfreint les lois locales sur l'alcool, ainsi que d'avoir permis des jeux d'argent illégaux dans leurs auberges. Cette dernière charge est particulièrement plausible, compte tenu de l'addiction au jeu bien connue d'Abe Bronfman, qui avait notoirement menacé la fortune familiale à plus d'une reprise.
La même année où Sam rejoignait les affaires hôtelières familiales, l'organisation qui allait "importer" la prohibition au Canada, le Conseil pour la Réforme Morale et Sociale (Social and Moral Reform Council), voyait le jour. Cette réunion des directions de diverses églises protestantes, de l'Union Chrétienne pour la Tempérance des Femmes au Templier Royal de la Tempérance, est née d'un mouvement protestant de grande envergure à l'époque, connu sous le nom d' "Évangile Sociale" ("Social Gospel" en anglais), qui se proposait de "combattre les maux sociaux", tout spécialement ceux générés ou exacerbés par l'urbanisation rapide et l'industrialisation. Pour le Conseil , l'alcool devint bien évidemment vite une cible de choix.
Le Conseil et ses alliés réussirent à séduire une foule de canadiens, qu'ils partageassent son zèle religieux ou pas, car les bars et les saloons n'étaient pas détestés seulement à cause de leur "dépravation morale"; mais pour d'autres raisons, comme les odeurs qu'ils diffusaient dans les quartiers, ou le fait qu'un tiers des poursuites judiciaires étaient liées à des états d'ivresse. Bien que le Mouvement pour la Tempérance au Canada ait profondément clivé la population, il reçut le coup de fouet dont il avait besoin pour devenir une politique appliquée, avec le commencement de la première guerre mondiale.
Au Canada, la prohibition avait d'abord été un fait provincial : une poignée de provinces avaient déjà adopté les lois de la prohibition avant la première guerre mondiale. Mais une fois la guerre déclenchée, de nombreux canadiens en vinrent à penser que l'interdiction de fabrication, de commerce et de vente d'alcool contribuerait décisivement à l'effort de guerre. Par suite, la plupart des provinces canadiennes promulguèrent une sorte d'interdiction de l'alcool, avant l'interdiction de courte durée promulguée par l'État fédéral peu avant la fin de la guerre, en 1918, et qui expira un an après la fin des hostilités. L'impact de la prohibition sur l'industrie canadienne de l'alcool fut substantiel, et se fit ressentir longtemps après son abrogation, 75% des brasseries ayant mis clé sous la porte en 1928. Mais la prohibition constitua une juteuse fenêtre d'opportunité pour certains, à commencer par les Bronfsman eux-mêmes.
Étant donné le caractère provincial de la prohibition au Canada, avant sa promulgation passagère comme politique fédérale, et avec les différences qui existaient entre les lois de Tempérance dans les diverses provinces, le système mis en place présentait un certain nombre de failles, que les Bronfsman ne laissèrent pas d'exploiter à leur plus grand profit. Ils se montrèrent si habiles, dans l'art de travailler dans les zones grises des éarts variés, et souvent temporaires, qui existaient entre les différentes lois provinciales, que l'auteur Peter Newman remarquerait, dans sa biographie des Bronfmans, La dynastie des Bronfman, les Rothschilds du Nouveau Monde : "Parfois, il semblait presque que le Congrès Américain, l'État canadien fédéral, et les législations provinciales, avaient secrètement tenu un immense conclave pour régler la question suivante : comment rédiger les lois et réglementations anti-alcool qui aideraient le mieux les frères Bronfman à maximiser les profits qu'ils tiraient de la contrebande de spiritueux?"
A titre d'exemple, pendant la première guerre mondiale, les trois aînés des frères Bronfman (Abe, Harry et Sam) exploitèrent le fait que le Manitoba et l'Ontario, tout en proscrivant la vente d'alcool à l'intérieur des provinces respectives, autorisaient l'importation d'alcool. Ils mirent sur pied un système de vente d'alcool par correspondance dans les provinces, ce qui leur valut des profits juteux, jusqu'à ce que l'interdiction du commerce inter-provincial entre en vigueur en 1918, quand la prohibition fédérale prendrait effet. Mais, une fois de plus, le système offrait une échappatoire : l'autorisation légale de vendre de l'alcool "à des fins médiales". Ce qui amena Harry à créer une société de vente en gros de médicaments, lui permettant d'importer de l'alcool en vrac, et de le revendre aux pharmacies de la région. Il installa ses bureaux aux côtés d'un des hôtels les plus luxueux de la famille, le Bamoral, et son modèle d'affaires consistait à offrir aux médecins une prime pour chaque ordonnance d'alcool qu'ils rédigeaient, si cette ordonnance était exécutée par une pharmacie dont l'alcool était fourni par les Bronfman.
L'écrivain canadien Mordecai Richler soutiendrait plus tard que la licence initiale qui fut délivrée à Harry pour sa nouvelle entreprise, baptisée Canada Pure Drug Company, fut obtenue grâce à un pot-de-vin bien placé, accordé à un politicien de tout premier plan. D'autres biographes de la famille, comme Michael Marrus, définirent la firme comme "un point de vente d'alcool à peine déguisé, qui a davantage inondé de whisky les pharmacies de détail, que n'importe quel grossiste du Saskatchewan." La compagnie bénéficia aussi de la corruption de la Société des Alcools de la province, qui avait fait en sorte qu'un pourcentage de l'alcool qu'elle avait saisi soit revendu à Harry Bronfman, qui à son tour le revendait à un tarif exorbitant.
Des enquêtes gouvernementales ultérieure, faisant partie d'une Commission Royale, affirmeront que la compagnie familiale Bronfman n'avait "jamais été engagée dans le commerce des médicaments, mais avait son activité strictement confinée à la vente d'alcool dans les provinces de l'ouest", ajoutant que la compagnie avait importé des centaines de milliers de gallons d'alcool des États-Unis. Parmi les frères Bronfman, ce fut Sam qui fut désigné pour voyager à travers le Canada et les États-Unis, ce qui lui permit de construire un vaste de réseau, qui comprenait de nombreuses distilleries et de nombreux contrebandiers américains et canadiens. Après quelques années, ce réseau s'avérerait essentiel pour les Bronfman, en particulier Sam, quand la prohibition arriva au voisin méridional du Canada : les États-Unis d'Amérique.
Les nombreux amis de Monsieur Sam
Au-delà de la complicité d'un certain nombre d'officiels et médecins corrompus, une force directrice, derrière les succès éclatants de la famille Bronfman pendant la prohibition, sera leurs liens, forgés par Sam, à la Hudson's Bay Company, longtemps une force dominante dans l'économie canadienne, soutenue par les élites politiques et économique anglaises, depuis sa fondation au seizième siècle. Selon Nicholas Faith, la Hudson's Bay Company "faisaient tacitement confiance [à Sam] après qu'il ait refusé de faire des profits sur quelque milliers de caisses de whisky Dewar, que la Hudson Bay voulait lui racheter". Toutefois, dans le monde souvent extrêmement violent du monde de la contrebande au Canada, il était très improbable qu'une "confiance tacite" ait été accordée sur la foi d'une seule action.
Plus plausible est le fait que la Hudson's Bay Company ait été, et pendant longtemps, la force anadienne dominante de l'industrie de l'alcool, et qu'elle voulait tout sauf renoncer à son commerce pendant la prohibition. Il ne fait aucun doute que les Braufman attirèrent leur attention de manière précoce, non seulement par leur activité de vente par correspondance, mais parce que Harry Bronfman avait prestement acquis la réputation de "Roi des contrebandiers", capable de contourner la loi avec facilité, grâce à la corruption des officiels locaux et provinciaux. Dès le début de la prohibition, son frère Sam avait cherché a concentrer toute l'activité de l'entreprise familiale sur la vente d'alcool, ce qui faisait de lui un contact incontournable, pour toute entreprise entendant s'occuper du commerce des spiritueux de Bronfman pendant toute cette période.
Les importations de la Hudson's Bay Company de liqueurs à l'intérieur du Canada par divers moyens pendant toute la durée de la prohibition, a considérablement bonifié les affaires de plusieurs distilleries d'Angleterre et d'Écosse. Nombre de ces distillateurs britanniques nouèrent des liens étroits avec la famille royale, ainsi qu'avec l'élite politique anglaise, comme Dewar. Ces compagnies risquaient de perdre une part substantielle de leurs revenus, si leur capacité d'exporter des spiritueux au Canada avaient été entièrement court-circuitée, surtout à une époque où le penchant pour la bouteille était en déclin. Le gouvernement britannique lui-même était parfaitement conscient de ces préoccupations, et il fit par suite de l'exportation, celle des alcools en particulier, une priorité politique absolue, visant à compenser les lourdes dettes contractées à ause de la guerre.
Des liens directs de la compagnie au monde de la contrebande se firent jour, quand le commissaire de la prohibition au service de la Colombie britannique, Walter Findlay, fut pris la main dans le sac, pour son engagement et son lucre dans le commerce illégal d'alcool. A son procès, "l'existence d'un service de livraison d'alcool dirigé par la Hudson's Bay Company", qui envoyait de l'alcool à des adresses privées couvrant la nation tout entière fut révélée, malgré le refus de Findlay de témoigner.
Quelle que soit la véritable histoire qui se tient derrière les liens formés entre Sam Bronfman et la Hudson's Bay Company, les principales distilleries d'Angleterre et d'Écosse, celles qui exerceraient la plus grande influence sur la filiale de l'alcool, joueraient un rôle décisif dans le succès des Bronfman pendant et après la prohibition, et inversement.
Peu après la fin de la prohibition canadienne, la prohibition américaine prit effet en janvier 1920. Les Bronfman, désormais principalement sous la coupe de Sam, continuèrent à importer des spiritueux américains dans des proportions faramineuses, mais à des tarifs plus modiques, dans la mesure où les nouvelles lois avaient rendu les prix prohibitifs caducs dans son pays d'origine. L'alcool importé était alors mélangé avec de l'alcool brut et de l'eau. Cette dégradation qualitative leur permit d'expédier une quantité d'alcool bien plus importante que celle qu'ils avaient récupérée aux États-Unis. Telle est la véritable histoire de l'entrée de la famille Bronfman dans l'industrie de la distillerie.
Tandis que les stocks des distilleries américaines commençaient à s'épuiser en 1923, les Bronfman firent construire une distillerie près de Montreal. Ils baptisèrent leur nouvelle entreprise Distillers Corporation Limited, le même nom qu'une prestigieuse société écossaise, pourtant sans lien de parenté, qui comptait en son sein les cinq meilleurs producteurs de whisky et de gin des îles britanniques. Le nom pour lequel les Bronfman optèrent n'était évidemment pas une coïncidence, puisque le choix "audacieux", par Sam, de ce nom pour la première distillerie familiale, attira presque immédiatement l'attention de la firme écossaise. La famille Bronfman formèrent, par la suite, une entreprise partenariale avec l'élite de l'industrie spiritueuse écossaise et anglaise, finissant par fusionner les deux compagnies sous le nom de Distillers Corporation Limited. Cette fusion permit dans la foulée aux Bronfman de s'assurer les droits exclusifs sur l'import des plus grandes marques "outre-Atlantique". Environ une décennie plus tard, dans les années trente, Samuel Bronfman racheta et construisit toutes sortes de distilleries en Écosse, approfondissant plus encore ses liens aux barons du spiritueux de "l'Ancien Monde".
La apacité des Bronfman à conclure cet accord fut probablement grandement facilitée par les liens préexistants noués par Sam avec la Hudson's Bay Company, qui avait auparavant importé de nombreuses marques, en les unissant sous la férule du British Distillers Company Limited. Un autre facteur de poids fut, incontestablement, la rencontre "chanceuse" entre l'un des intermédiaires de Bronfman, Lewis Rosenstiel, avec nul autre que Winston Churchill en 1922. Un an plus tard, Bronsfman se rendit dans le Kentucky, où résidait Rosenstiel à l'époque, et racheta une distillerie en difficulté, pour en expédier les composantes vers le nord, afin de construire la première distillerie Bronfman.
Churchill avait de profonds liens personnels et familiaux à la Hudson's Bay Company, et, de 1919 à 1922, il était responsable de l'Office Colonial Britannique. A ce titre, Churchill refusa d'interférer avec le trafic d'alcool dans aucune des colonies britanniques, y compris le "Rum Row" dominé par les britanniques, où les Bronfman étaient également actifs. Churchill soutint que l'Angleterre n'était pas tenue de respecter les lois d'une autre nation, et qualifierait plus tard la politique prohibitionniste "d'affront à toute l'Histoire de l'espèce humaine". Churchill deviendrait plus tard un investisseur-clé de l'industrie du spiritueux, dans laquelle Bronfman et Rosenstiel deviendraient rapidement hégémoniques.
A mesure que grandissait l'influence de la famille Bronfman dans l'industrie de l'alcool après la prohibition, Sam Bronfman s'arrangerait plus tard pour rencontrer personnellement la Reine Elizabeth 2 d'Angleterre, allant même jusqu'à créer un whisky canadien, Crown Royal, pour commémorer régulièrement sa visite au Canada en 1939.
Cinq années après avoir créé la coentreprise à succès avec Distillers Company Limited, la Bronfman's Distillers Corporation Limited racheta Joseph E.Seagram's and Son's Limited, et leur distillerie à Waterloo (Ontario). La fusion sociétale reçut le nom de Seagram Company limited, et servirait de véhicule financier à la famille Bronfman, pas seulement au service de leur empire spiritueux en constante expansion, mais pour leurs intérêts naissants dans les industries de la chimie, du pétrole, et du divertissement.
Bien que ses connections britanniques et écossaises fussent indispensables à son succès et à celui de Seagram, l'ascension de Sam Bronfman comme baron global de l'alcool dépendait aussi significativement des liens qu'il avait forgés, le plus souvent par ses "intermédiaires", avec d'autres acteurs peu recommandables, nommément des figures-clés du crime organisé nord-américain. Le souvenir de nombre d'entre eux reste vivace dans la légende urbaine américaine, et ont été évoqués à loisir dans le chapitre précédent : Charles "Lucky" Luciano, Moe Dalitz, Abner "Longu" Zwillman, Meyer Lansky, les membres du Purple Gang à Détroit, et on peut allonger la liste à loisir.
Une bonne part de l'investissement de Bronfman dans les affaires de contrebande se manifesta dans les "boozoriums" (commerces de spiritueux) de Saskatchewan, au Dakota du nord, où l'alcool pouvait être acheté au Canada, pour être envoyé à sa sa destination américaine finale. Mais le meurtre d'un beau-frère associé de Bronfman, ainsi que l'horizon de marchés plus lucratifs, allait porter leur attention ailleurs.
"Nous avons démarré tardivement dans les deux marchés qui étaient les plus lucratifs : celui des hautes mers, et de l'autre côté de la rivière de Détroit. Les profits que nous tirions du commerce frontalier de Saskatchewan s'avéreraient insignifiants en comparaison", confessera un Bronfman au journaliste canadien Terence Robertson. Malgré le fait d'avoir été retardataires, "c'est là que nous avons commencé à réellement faire de l'argent", raconte-t-il encore.
L'opération contrebandière des Bronfman s'étendrait ensuite bien au-delà des bordures canado-américaines, la famille établissant des entrepôts et des fronts dans les Caraïbes et à Mexico. Ils étaient en train d'encercler leur marché principal – les États-Unis – comme on encercle une proie.
Bien sûr, à mesure que s'accroissent les profits, s'accroissent les risques ; et quand bien même avaient-ils évité les ennuis légaux majeurs pendant leurs activités de contrebande sous la prohibition américaine, ils furent bientôt rattrapés. En 1934, les frères Bronfman furent accusés de conspiration "en vue de violer les statuts d'un pays ami", ainsi que d'avoir dissimulé les taxes sur l'alcool qu'ils avaient exporté du Canada.
Peu de temps après l'annonce des accusations, Sam Bronfman aurait ordonné la destruction de milliers de documents visant à "dérober leurs premières opérations aux yeux inquisitoriaux", et les entreprises de Bronfman liées aux affaires de contrebande disparaîtraient mystérieusement dans la nature. Par suite, l'inculpation contre les Bronfman se heurta à une sorte de barrage routier insurmontable; et ils furent lavés de toutes les accusations portées contre eux durant l'été 1935. Ils parvinrent même à s'entendre avec les autorités, négociant un règlement à hauteur de trois millions de dollars, qui ne représentait qu'une fraction de ce qu'ils avaient gagné pendant la prohibition américaine.
La plupart des associés mafieux des Bronfman pendant la prohibition étaient des membres du syndicat National du Crime, ou y étaient liés d'une manière ou d'une autre. Ce syndicat, décrit en détail dans le chapitre précédent, sera plus tard, en 1950, défini par l'organisme investigatif du Sénat comme une confédération du crime organisé par les mafias italo-américaines et judéo-américaines. Lors des enquêtes menées par le Comité Kefauver, on établira que certains des principaux protagonistes de la mafia américaine désigneront Bronfman comme étant l'acteur central de leurs opérations de contrebande.
Même si Sam prenait soin de se distancier autant que possible des criminels les plus voyants, il entretenait une relation presque intime avec Meyer Lansky; la femme de Lansky racontant plus tard la manière dont Bronfman organisait des dîners somptueux en l'honneur de son mari. La relation pourrait avoir commencé en 1923, date à laquelle Lansky offrit à Sam des billets pour le match de boxe entre Jack Dempsey et Luis Firpo à New York, geste probablement destiné à s'acquérir ses faveurs, ou peut-être encore à le remercier des siennes. Plus tard, Lansky, parmi d'autres largesses, offrirait à Bronfman une protection exclusive pour couvrir ses expéditions d'alcool.
Dans ses vieux jours, Lansky, apparemment marri par le fait que Bronfman ait réussi à blanchir sa propre réputation après la prohibition, se faisant passer pour un membre intègre de l'aristocratie américaine, ferait remarquer ceci : "Pourquoi Lansky est-il un "gangster" et pas les Bronfman ou les Rosenstiel? Nous trempions dans les mêmes affaires pendant les années vingt, même s'ils n'aiment pas en parler, et changent de sujet lorsqu'on leur cite mon nom."
Les liens qui unissent l'entreprise familiale des Bronfman et le crime organisé expliquent vraisemblablement pourquoi les efforts pour retracer l'ascension des Bronfman échouèrent pendant longtemps, en particulier du vivant de Sam Bronfman. La première personne qui s'essaya à écrire une biographie de Samuel Bronfman, Terence Robertson, se rendit à New York pour enquêter sur les Bronfman, ainsi que sur l'empire corporatif alors tentaculaire de Seagram. [Alors qu'il était à New York, il était censé avoir fini le livre; mais, de retour au Canada, il téléphonerait à un collègue journaliste pour se désavouer.] Dans cet appel téléphonique, Robertson déclara avoir "trouvé des choses au sujet de Sam dont ils ne veulent pas que je rend compte".
Robertson a appelé un deuxième collègue, soulignant que « sa vie avait été menacée. L'auteur de ces menaces ne faisait aucun doute, mais il préférait s'occuper lui-même de cette affaire ». Après avoir reçu cet appel affolé, et craignant qu'il n'arrive quelque chose à Robertson, le deuxième journaliste a appelé la police de New York, qui est rapidement intervenue, pour découvrir Robertson mort d'un empoisonnement aux barbituriques, auquel il a succombé. Les longues interviews de Robertson avec Bronfman n'ont jamais été publiées, mais elles existent toujours sous forme de manuscrits.
Les tentatives ultérieurs d'écrire une biographie de Sam Bronfman et de l'ascension de sa famille vers les sommets du pouvoir ne réussirent pas non plus à se frayer un chemin vers la publication : ainsi, la tentative de l'ancien rédacteur en chef de l'édition canadienne du magazine Time, John Scott, ou celle d'une autre journaliste canadienne, Erna Paris. Certains livres sur la famille Bronfman purent quand même voir le jour, quand Sam eût atteint le troisième âge, comme une saga de la famille écrite par Peter Newman, ou encore un roman de Mordeai Richler, qui aurait été inspiré par les Bronfman. La façon dont Newman et Richler, qui étaient eux-mêmes juifs, les portraituraient ne fut pas du goût des Bronfman, ce qui poussa la famille « Seagram » à faire courir le bruit que les deux auteurs étaient des "juifs antisémites". » Le clan Bronfman a toujours été très sensible aux descriptions critiques qui étaient faites de lui, attendu que leurs efforts de longue haleine pour se faire une réputation d'élite "philanthropique", étaient tués dans l'oeuf par l'évidence de la relation symbiotique qui unissait leur entreprise familiale au crime organisé.
Les Intermédiaires
A côté de ces liens très personnels, un rôle non négligeable, dans le succès de Seagram et de la famille Bronfman à cette époque, fut joué par toute une constellation de ce qu'on appelle des "intermédiaires". Deux de ces hommes étaient particulièrement nécessaires aux affaires des Bronfman : Joseph Reinfeld, et le susmentionné Lewis "Lew" Rosensitiel. Les deux hommes avaient des tempéraments très différents : Reinfield étant décrit comme "un émigrant juif polonais avunculaire et jovial", tandis qu'on dépeint Rosenstiel comme "vociférant, opiniâtre et dominateur".
Reinfled officia comme proche conseiller de Sam Bronfman, ainsi qu'un associé important, puisqu'il était l'acheteur numéro un du whisky de Seagram. Ce fut aussi Reinfeld qui convainquit Sam d'"accumuler des stocks", avant et durant la prohibition; ce qui aiderait Bronfman à se tailler une part significative du marché de l'alcool, après l'abrogation de ladite prohibition. Il a aussi mené en personne, au nom de Bronfman, une grand nombre de transactions avec des individus liés à la criminalité, ce qui constituait un point stratégique clé pour limiter les risques judiciaires et protéger sa réputation sociale.
Le résultat final vit Reinfild acheter une grande quantité des alcools de Seagram, principalement à travers Rum Row, tout en s'assurant que les Bronfman n'auraient pas affaire directement à leurs clients ultimes, toujours liés au monde du crime organisé. Cependant, à une ocasion au moins, Reinfeld mis en contact étroit Bronfman et ses affaires avec un gangster notoire. En 1923, le syndicat Reinfeld était à moitié détenu par Longy Zwillman, que Reinfeld envoya négocier directement avec Sam Bronfman. Bronfman aurait été très impressionné par Zwillman, qui avait alors une vingtaine d'années, le qualifiant de "bien élevé" et possédant un "air studieux", ajoutant que "jamais on n'aurait pu deviner qu'il était un shtarker."
Le travail abattu par Reinfled pendant la Prohibition fut considérable, et considérablement lucratif pour Bronfman. Des enquêteurs gouvernementaux révélèrent plus tard que Reinfeld avait "importé près de 40% de tout l'alcool illicite consommé aux États-Unis durant la prohibition". Des agents à la retraite de la Trésorerie américaine confirmeront, plus tard, que la famille Bronfman était le principal fournisseur de Reinfeld, en affirmant également qu'une grande partie de la fortune mal acquise de Reinfeld avait été blanchie au Canada, moyennant l'aide d'employés de Seagram. L'utilisation, par Reinfeld, d'institutions anadiennes comme lieux de blanchiment n'est pas seulement plausible, elle est très probable, compte tenu de l'implication directe de la Banque Royale du Canada dans la Rum Raw, le lieu même où Reinfeld réceptionnait les cargaisons de spiritueux Bronfman. Les Bronfman eux-mêmes étaient connus pour leur exploitation de tout un réseau de sociétés-écrans, enregistrées sous le nom d'individus fictifs, et rattachées à une série de comptes en banque tant nationaux qu'étrangers. Ce réseau, à en entendre l'historien canadien Stephen Schneider, facilitait la propre "opération sophistiquée de blanchiment d'argent" de la famille Bronfman.
L'étroite association nouée entre Bronfman et Reinfeld reviendrait plus tard les hanter tous deux, en particulier quand celui qui fut longtemps le garde du corps de Reinfled, James Rutkin, lequel témoignera devant le Comité Kefauver au début des années cinquante. Rutkin dirait alors tout des "premiers jours" des affaires familiales de Bronfman, y compris les relations entretenues tant par Bronfman que Reinfled à des gangsters du calibre de Zwillman et Lansky. Certains biographes de la famille Bronfman, comme Nicholas Faith, ont affirmé que Rutkin a cherché à utiliser son témoignage comme une tentative (ratée) de faire chanter les Bronfmans, menaçant d'en révéler davantage, s'il ne touchait pas la rançon voulue.
Parmi les déclarations de Rutkin au sujet des Bronfman, plusieurs se rapportaient à leur entreprise hôtelière canadienne, qui avait précédé leur empire du trafic spiritueux. Rutkin, décrivant les Bronfman comme "frères adoptifs de Montréal", a presque nargué les membres du Comité Kefauver, en commençant par dire que "si vous voulez en savoir plus sur les hôtels [des Bronfman], vous pouvez vous adresser à la Gendarmerie Royale du Canada, ils vous parleront des petits hôtels. Je laisse votre imagination faire le reste." Il ajouta ensuite que les chambres d'hôtel étaient louées à des gens qui dormaient "très vite", et que la même chambre était louée "plusieurs fois durant la nuit", ce qui était une manière appuyée de sous-entendre que ces hôtels étaient en fait des bordels. Plusieurs biographes de la famille Bronfman ont aussi rapporté ces accusations, qui avaient accompagné la famille depuis les premiers jours de leur investissement dans l'hôtellerie. Certains pensent même que Sam Bronfman en personne aurait implicitement confirmé le fait, plusieurs années après le témoignage de Rutkin, en faisant remarquer que "si c'en était bien [des bordels], alors il s'agissait des meilleurs de tout l'Ouest!"
Néanmoins, au début des années cinquante, pendant les auditions du Comité Kefauver, les Bronfman affirmeront que les déclarations de Rutkin étaient "absurdes"; et ils refusèrent de payer le "prix du silence" que leur aurait réclamé Rutkin. Pourtant, en dépit de tous leurs efforts, le témoignage de Rutkin, qui jouit alors d'une publicité considérable, en raison de la diffusion télévisée des audiences, a soulevé une tempête de rumeurs, qui devait durer un certain temps, au moins jusqu'à la mort de Rutkin en 1956, après qu'il se soit soi-disant tranché sa propre gorge avec un rasoir.
Lewis Rosenstiel, l'autre "intermédiaire" très important de l'ère "prohibitionniste" de Sam Bronfman, vit sa relation au président de Seagram prendre une tournure entièrement différente de celle qui liait Bronfman à Reinfeld. A mesure que la prohibition touchait à sa fin, Rosenstiel et Bronfman deviendraient des rivaux acharnés, quand bien même continuaient-il à partager les mêmes contacts dans la pègre nord-américaine.
Le Président
Lors même que Sam Bronfman se débattait avec ses biographes en herbe, aucune biographie ne fut jamais écrite sur son ancien "intermédiaire", puis principal rival, Lewis Rosenstiel. Parmi les livres et autres écrits qui évoquent l'histoire et la personnalité de Rosenstiel, peu sont flatteurs. Un article, paru en 1959 dans le magazine Esquire, dresse l'un des rares portraits favorables, qualifiant Rosenstiel "d'intelligent, articulé et extraordinairement agressif", ajoutant que, souvent, il "s'incline sur sa chaise, joue avec sa langue pendant qu'il parle, exprime ses convictions dans un grognement, exprimant aversion et mépris pour quiconque fait mine de ne pas être d'accord avec lui".
D'autres, comme le biographe des Bronfman Nicholas Faith, décrivent Rosenstiel comme "vociférant, opiniâtre et dominateur", un "personnage imposant, qui affectionnait les lunettes "fumées", qu'il n'enlevait presque jamais, et les gros cigares pour souligner son statut d'un des hommes les plus riches du monde". Le New York Times, dans sa nécrologie, utilise un vocabulaire similaire, se référant au baron de l'alcool, simplement connu de la plupart par son surnom "Le Président", comme étant "un homme dominateur, doté d'un caractère bien trempé".
Les récits officiels du passé de Rosenstiel, et de la façon dont il fit de son entreprise Schenley un mastodonte du monde des affaires, paraissent bien étrangement aseptisés, un peu comme les compte-rendus officiels des premières activités de la famille Bronfman, passant sous silence tous les aspects ténébreux de leur modèle d'affaires.
Né en 1891 à Cincinnati, dans l'Ohio, en raison d'une grave blessure au cours d'un match de football lors de son adolescence, il quitta l'école secondaire pour aller travailler pour son oncle à la Susquemac Distilling Company, au courant de l'année 1907. Rosenstiel effectuait principalement des tâches subalternes dans l'usine, notamment en tant que « pinhooker » chargé de rouler des barils dans les entrepôts, et en tant que raccordeur de courroies. On n'en sait pas beaucoup plus sur cette période, sinon que sa fortune explosera après ces humbles débuts, avec l'arrivée de la prohibition américaine, quand il quittera les tâches ingrates de la distillerie de son oncle pour devenir un "courtier du Whisky".
Selon les récits officiels, Rosenstiel s'était tourné vers la vente de chaussures et d'obligations quand s'installa la prohibition, son travail antérieur dans la distillation et le commerce de spiritueux étant de l'histoire ancienne. Le jeune Rosenstiel parvint pourtant à accumuler assez d'argent pour pouvoir s'offrir des vacances à la Côte d'Azur. C'est pendant ces vacances qu'il aurait eu la "chance" inespérée de rencontrer Winston Churchill, "qui lui conseilla de se préparer pour le retour du commerce de l'alcool aux États-Unis", à en lire le New York Times. Les narrations officielles ne nous donnent jamais aucun élément pour comprendre comment, et pourquoi, un employé de distillerie et vendeur de chaussures, n'ayant pas vu le terme de ses études secondaires, a pu retenir l'attention d'un élitiste notoire, et membre de l'aristocratie britannique, comme Churchill.
Toujours selon le narratif officiel, Rosenstiel aurait passé les dix années suivantes de sa vie à suivre scrupuleusement le conseil de Churchill. Il a réussi à convaincre une des plus puissantes banques de Wall Street, la Lehmann Brothers, de lui offrir un prêt massif pour financer l'acquisition de distilleries fermées; et d'accumuler des stocks de whisky millésimés, dans la perspective d'une abrogation légale qui ne s'est toujours pas matérialisée. Là encore, aucune explication officielle ne nous élucide sur les raisons pour lesquelles une institution bancaire d'élite, comme les Lehmann Brothers, a accepté d'avancer un tel capital à quelqu'un ayant le curriculum de Rosenstiel, sur la base de simples conseils qu'il dit avoir fortuitement reçus d'un politicien britannique.
Toujours selon ce récit canonique de l'ascension de Rosenstiel, on nous dit que Rosenstiel a alors rejoint la Schenley Distillers Company en 1933, date de l'abrogation de la prohibition. Il était donc bien parti pour devenir "la figure la plus puissante du secteur des spiritueux distillés"; tout cela pour avoir doctement écouté le conseil de Churchill, et pour avoir fait preuve d'une patience remarquable, qui ne l'aura caractérisé à aucun autre moment de son existence. De fait, pour ces mêmes sources officielles, l'impatience, bien plutôt que la patience, était l'un des traits les plus saillants du caractère de Rosenstiel, comme en témoigne la description médiatique d'un "homme dominateur, doté d'un caractère bien trempé", parmi bien d'autres portraits similaires.
Il aura sauté aux yeux du lecteur que ce narratif dissimule, et fort opportunément, toute allusion à l'illégalité des transactions de Rosenstiel à l'époque de la prohibition; et fait l'impasse sur les liens dûment documentés de Rosenstiel avec des figures majeures du crime organisé, ainsi que sur son rôle en tant qu'acheteur électif des produits de Bronfman, aux côtés de Joseph Reinfeld et autres "intermédiaire" de la maison Seagram. Des années plus tard, James P. Kelly, enquêteur en chef pour la Commission du Commerce Interétatique et Extérieur de la Chambre des Représentants de New York, témoigna sous serment que Rosenstiel avait fait partie d'un "consortium de la pègre", qui avait racheté l'alcool de Bronfman, pour le revendre sur l'ensemble du territoire des États-Unis durant la prohibition.
Les figures-clés de ce consortium, en plus de Rosenstiel lui-même, comprenaient Meyer Lansky ainsi que Joe Fusco, un associé d'Al Capone; et aussi Joe Linsey, un criminel basé à Boston, qui trempait dans les affaires de contrebande de Joe Kennedy. Outre Rosenstiel, les figures clés de ce consortium comprenaient Meyer Lansky, Joe Fusco, un associé d'Al Capone, et Joe Linsey, un criminel basé à Boston associé aux activités de contrebande d'alcool de Joe Kennedy. Il s'avérera aussi qu'il était proche de Frank Costello, qui aurait assisté à un dîner d'affaires aux côtés de Rosenstiel, pour faire adouber ce dernier par les participants de la réunion.
Une des ex-épouses de Rosenstiel, Susan Kaufman, confiera plus tard, au journaliste Anthony Summers, que "vivre avec Rosenstiel, c'était vivre avec la structure de commandement du crime organisé". Le témoignage de Kaufman à Summers comprend des allégations nombreuses, précises, et très détaillées, sur des rencontres entre son mari et des figures du crime organisé, dont elle fut témoin tout du long de son mariage; par exemple des réunions où Rosenstiel recevait "des milliers et des milliers et des milliers de dollars en liasses de billets" de la part de Lansky.
Après la prohibition, ils étendirent leurs activités dans le monde légitime et légal des affaires, comme l'avait fait Rosenstiel. Ils montèrent des compagnies régulières à Chicago et Boston, pour commercialiser les produits de Schenley. Par conséquent, Rosenstiel maintint ses liens avec la pègre, longtemps après sa conversion publique de contrebandier en homme d'affaires. De invités réguliers des dîners qu'organisait Rosenstiel chez lui comprenaient des figures légendaires du crime organisé, comme Frank Costello, Sam Gianana, Santo Traffiante et Meyer Lansky. Lansky était connu pour appeler Rosenstiel "le Commandant Suprême", un nom que Roy Cohn, l'avocat et proche ami de Rosenstiel, donnait aussi au baron du liquoreux.
La transition de Rosenstiel, du monde du trafic au monde légal des affaires, s'est très tôt accompagnée d'un partenariat direct avec Sam Bronfman. En 1929, tandis qu'approchait la fin de la prohibition, Bronfman investit 585.000 de dollars dans une distillerie appartenant à Rosenstiel, et qui produisait des "spiritueux médicinaux". Il avait aussi acquis une participation à la société à hauteur de 20%. Il conclut pourtant, après avoir visité la distillerie de Rosenstiel, qu'il s'agissait "d'un morceau de ferraille, et à l'intérieur, c'est encore pire". Il était choqué par la médiocrité de la méthode de production de Whisky qu'avait adoptée Rosenstiel. On ignore si ce fut le réel motif de leur brouille, mais, de toute façon, leurs affaires à venir, et leur rivalité personnelle, allaient devenir légendaires.
Selon la biographie de Nicholas Faith sur Bronfman, la rupture avec Rosenstiel, quelle qu'en ait été la cause, eut un impact émotionnel sismique sur les deux hommes, qui se traduirait par une âpre discorde de plusieurs décennies. Faith affirme que l'échec de Bronfman à trouver un accord avec Rosenstiel "l'a réellement blessé, car il tomba très malade", après avoir dû renoncer à toute possibilité de partenariat. Bien qu'il fût gravement malade, Bronfman a dit à Rosenstiel que "nous n'avons plus rien à nous dire", alors que ce dernier était venu à lui dans l'espoir de sauver un accord. Le manuscrit de Terence Robertson, cité par Faith, dit que Rosenstiel "a presque pleuré en suppliant : "je veux juste une minute avec mon ami"".
Leur dispute devait par la suite prendre des proportions telle qu'elle excéderait la compétition commerciale, comme en témoigne cet article d'Esquire en 1959 qui note que chacun des hommes semble "prêt à sacrifier le profit pour [do the other in the eye]". Rosenstiel aimait faire référence à Bronfman et son commerce comme étant "une compétition étrangère sans scrupule". Étranger signifiant en l'occurrence : anadien. Bronfman, de son côté, était connu pour se mettre en colère en un quart de tour quand on prononçait le nom de Rosenstiel ou de son commerce, affirmant qu'il n'avait "aucune admiration" pour cet homme, et le surnommait fréquemment "Roseschlemiel", "schlemiel" signifiant quelque chose comme simplet, ou loser-né, en yiddish. On a aussi pu soutenir que le somptueux bâtiment Seagram, à New York, avait été conçu avec l'intention de "faire paraître les bureaux de style années trente de l'Empire State Building un peu minables à côté".
Le Roi du Bourbon et l'Art de l'Extorsion
Bien que les deux hommes aient hérité de tempéraments légendaires, alimentant la dimension homérique de leur conflit, Bronfman et Rosenstiel avaient des personnalités fort différentes, qu'on peut observer en particulier dans les manières respectives qu'ils avaient de gérer leurs affaires, comme leurs vies personnelles. L'une de ces différences était que Sam Bronfman ne partageait pas l'obsession qu'avait Rosenstiel pour les procédés d'extorsion.
En effet, à se fier à la manière dont Nicholas Faith décrit le comportement de Rosenstiel dans ses bureaux, Rosenstiel avait fait installer des dispositifs d'écoute partout dans l'entreprise. Il traitait ses employés "comme de la merde, les licenciant à tour de bras", puis "allait aux toilettes pour leur laisser le temps de se compromettre, en parlant en son absence". Ces employés étaient "compromis", ar leurs conversations étaient enregistrées par les appareils que Rosenstiel avait disséminé dans tous les locaux.
D'autres affirmations, faites devant le tribunal et sous serment, par l'une des ex-épouses de Rosenstiel, soutiennent que Rosenstiel avait également placé des microphones dans toute sa maison, afin d'enregistrer les conversations qui avaient lieu lors des événements mondains qu'il y organisait, dans le but présumé d'obtenir des moyens de faire chanter, ne serait-ce que potentiellement, ses invités. De surcroît, diverses sources ont rapporté, au Comité Législatif de l'État de New York sur la criminalité, que la maison de Rosenstiel à Manhattan avait été "câblée du toit au sous-sol avec des microphones cachés, afin qu'il puisse espionner les visiteurs et le personnel".
Le système de la maison de Rosenstiel avait été installé par Fred Otash, un détective privé véreux, qui avait fait usage de matériel électronique pour espionner la famille Kennedy, Marylin Monroe et quelques autres. Otash déclara plus tard que la maison de Rosenstiel "était truquée pour enregistrer des conversations pendant des heures". Otash avait un penchant prononcé lui aussi pour le chantage, en particulier le chantage sexuel, et a essayé à un moment de piéger John F.Kennedy lui-même, en utilisant une call-girl nommée "Sue Young", pendant la campagne présidentielle de 1960. Comme nous le verrons bientôt, Rosenstiel se lança dans une enquête zélée visant à obtenir ce type de chantage, ce qui explique peut-être pourquoi il avait fait appel à Otash, basé en Californie, pour mettre sur écoute son domicile new-yorkais.
Certaines des sources qui débattent de la passion de Rosenstiel pour l'extorsion forment l'hypothèse qu'il était bisexuel. A en croire Nicholas Faith, les discussions sur la bisexualité de Rosenstiel, entre les employés du bureau de Schenley, allaient si loin qu'on avait fini par le surnommer "Rosie". Une preuve supplémentaire de ces affirmations vint plus tard de la bouche de la quatrième épouse de Rosenstiel, Susan Kaufman.
Le mariage précédent de Kaufman s'était effondré parce qu'elle avait découvert que son premier mari était homosexuel; elle découvrit rapidement qu'elle avait commis la même erreur en épousant Rosenstiel. Rosenstiel ne semble pas avoir été très intéressé par le fait d'avoir des rapports sexuels avec sa nouvelle épouse, mais "déployait un trésor d'efforts pour qu'elle s'habille avec des vêtements qui la fassent ressembler à une petit fille". Il serait plus tard surpris au lit avec son avocat, Roy Cohn, ce qui ne suscita d'autre réaction de sa part qu'un haussement d'épaules, en demandant à son épouse de lui laisser un peu plus de "temps tout seul" avec son avocat. Kaufman se souvient avoir répondu : "je n'ai jamais vu le Gouverneur [Thomas] Dewey au lit avec toi", car Dewey était aussi l'un de ses avocats à l'époque; et elle sortit de la chambre.
Kaufman se souvenait du jeune Cohn, passé à la postérité surtout pour sa tristement célèbre nomination comme conseiller en chef de John Mac Carthy, au plus fort de la chasse aux sorcières anticommuniste, comme faisant étalage de son homosexualité toutes les fois qu'il était en présence d'elle, pelotant ostensiblement un ancien associé du Congrès devant elle, et décrivant les acrobaties sexuelles d'un de ses proches amis, très intime aussi de Rosenstiel lui-même, devant elle : rien moins que le Cardinal Spellmann, l'une des figures les plus puissantes de l'Église catholique en Amérique du Nord. Si Cohn se montrait aussi complaisant quand il était en présence de Kaufman, c'était sans doute parce que son premier mari "avait été gay, ce qui était censé me rendre compréhensive, ayant vécu avec lui neuf années entières", comme elle le raconta par la suite.
En 1958, Kaufman accompagna son mari Lewis Rosenstiel à une "fête" organisée par Cohn à l'hôtel Plaza à New York. Haufman se souvient qu'ils pénétrèrent le bâtiment par une entrée latérale, et avoir pris un ascenseur jusqu'au deuxième ou troisième étage : son mari connaissait suffisamment le chemin pour qu'elle "aie l'impression qu'il était déjà venu là auparavant". La suite était l'une des plus grandes de l'hôtel, et "tout était conçu dans des tons bleu clair". A l'intérieur de la suite, se trouvait Cohn, ainsi qu'un autre personnage lié de près avec tant Cohn que Rosenstiel : le directeur du FBI J. Edgar Hoover. A la grande surprise de Kaufmann, Hoover portait des vêtements de femme et une perruque, avec Cohn le présentant comme "Mary", en riant aux éclats. Incidemment, "Mary" se trouvait aussi bien être le surnom communément utilisé à travers le clergé atholique de New York pour désigner le cardinal Spellman, fortement soupçonné d'assister à d'autres sauteries organisées par Cohn dans la "suite bleue" du Plaza.
Après qu'on lui ait servi quelques verres, Kaufman se souvient avoir vu "entrer un couple de jeunes hommes blonds. Je dirais, entre dix-huit et dix-neuf ans. A ce moment-là Roy [Cohn] indiqua qu'il était temps que nous entrions dans la chambre à coucher." S'ensuivirent des pratiques sexuelles entre les "jeunes hommes blonds", Cohn et Hoover. Kaufman déclina leur invitation de se joindre à eux, malgré l'insistance de son mari d'alors pour qu'elle le fasse. Le couple Rosenstiel se retira alors, laissant les garçons seuls en compagnie de Cohn et Hoover. Plus tard, Cohn se rirait de l'incident devant Kaufman, en disant que "Mary Hoover" était un habitué de ce genre de soirées, et qu'il s'assurait même "d'arriver le premier au Plaza, pour pouvoir endosser ses vêtements avant que les autres convives n'arrivent".
Selon son témoignage, Kaufman était révulsée par toute l'affaire, mais elle n'en finit pas moins par assister à une autre de ces sauteries, après que Rosenstiel l'ait soudoyée avec "une onéreuse paire de boucles d'oreilles de chez Harry Winston". Les événements de cette soirée se déroulèrent de la même façon que la fois précédente; sauf que les Rosenstiel eurent une violente dispute après, et Kaufman n'assista plus jamais aux soirées concoctées par Cohn. Ces allégations de Kaufman donnèrent lieu à de considérables efforts pour discréditer son témoignage, en particulier lors de la Commission Législative de l'État de New York sur le Crime, en 1971. Kaufman avait accepté de témoigner pour l'État concernant les liens de son ex-mari au monde du crime organisé. La semaine même où elle devait donner son témoignage, elle fut frappée par une accusation de "tentative de parjure", considérée comme sans précédent et anormale par les avocats, et qui indigna le président et avocat en chef du Comité. Kaufman témoigna quand même, mais à huit clos, lors d'une séance exclusive. Plusieurs décennies plus tard, son témoignage demeure toujours sous scellés.
Des membres du Comité pensèrent à l'époque que les accusations de "tentative de parjure" avaient été fomentées par Lewis Rosenstiel en personne; il avait déjà usé de tactiques similaires pour protéger ses affaires de corruption. L'argument de la charge "tentative de parjure" a depuis été employée, par certains auteurs, pour discréditer le témoignage de Kaufman concernant son ex-mari et ses associés.
En tout as, l'ancien chef de La Commission, le juge new-yorkais Edward McLaughlin, et l'enquêteur du Comité William Gallinaro, trouvèrent Kaufman "un témoin exceptionnellement bon". McLaughlin dira plus tard au journaliste et biographe de Hoover Anthony Summers : "J'ai trouvé son témoignage criant de vérité. La mémoire de cette femme était phénoménale. Tout ce qu'elle a dit a été vérifié et revérifié, tout ce qui était de l'ordre du vraisemblable a été certifié par la suite". Une autre preuve corroborant la fiabilité de Kaufman comme témoin vint de deux témoins masculins, qui soutinrent les ahurissantes accusations de travestissement de Hoover, en attestant du fait qu'ils l'avaient vu accoutré de la sorte, à un endroit et à un moment tout différents de ceux des événements décrits par Kaufman. Ils ignoraient tout, du reste, des habitudes de Hoover dans la "suite bleue" de New York.
De surcroît, Kaufman affirma à Anthony Summers qu'elle détenait des photographies montrant Hoover en compagnie des associés de Lewis Rosenstiel dans le crime organisé. Même si Summers n'a pas vu ledites photos, leur authenticité fut confirmée par la journaliste Mary Nichols du Philadelphia Enquirer, qui, quant à elle, les avait vues de ses propres yeux. Nicholas confia à Summers que Kaufman "possédait des valises entières de photographies tout du long de son mariage avec Lewis Rosenstiel. Celles que j'ai vues montraient Hoover, Roy Cohn et Rosenstiel en compagnie de gangsters notoires, dans toutes sortes d'événements mondains."
On a aussi la preuve, non seulement que ces sauteries à l'hôtel Plaza eurent bien lieu, mais qu'ils étaient utilisés pour exercer du chantage sexuel; Kaufman affirmant que son mari possédait des photos de Hoover attifé de vêtements féminins, et que ces images avaient été transmises à son associé, le gangster Meyer Lansky. Anthony Summers a noté que, compte tenu des intérêts et de la capacité qu'avait « Rosenstiel de mettre ses résidences et ses immeubles d'affaires sur écoutes, il était tout à fait susceptible de faire mettre sur écoute les orgies du Plaza, ou qu'Edgar soit photographié travesti en femme".
De plus, l'avocat new-yorkais John Klotz, chargé d'enquêter sur Roy Cohn au sujet d'une affaire bien ultérieure à l'époque du témoignage de Kaufman, a recueilli d'abondantes preuves de la véracité de ce qui se passait dans la "suite bleue" du Plaza, et de son rôle dans tout un réseau de chantage sexuel, après avoir passé au peigne fin de nombreux documents du gouvernement local, ainsi que des informations recueillies par des détectives privés. Ce trafic aurait impliqué des mineurs, et des jeunes hommes de dix-huit ans et plus. Klotz devait résumer ses trouvailles ainsi, dans un entretien avec le journaliste et auteur Burton Hersh : "Ce que vendait Cohn, c'était de la protection. Il y avait un sacré paquet de pédophiles impliqués. C'est de cette filière que Cohn a tiré son immense pouvoir : de l'extorsion."
Une confirmation ultérieure des activités de Rosenstiel et de Cohn dans la "suite bleue", qu'on identifia plus tard être la suite numéro 233, nous vient de déclarations faites par Cohn lui-même à James Rothstein, ancien inspecteur du NYPD, et ancien chef de la Division de la Traite des Êtres Humains et des Crimes Liés au Vice. Rothstein dira plus tard à John DeCamp, un ancien sénateur du Nebraska qui enquêta sur le sandale Franklin des années quatre-vingt, que Cohn avait avoué, lors d'un entretien avec lui, avoir fait partie d'une opération d'extorsion sexuelle ciblant des politiciens, en les compromettant avec des mineurs.
Rothstein confia à DeCamp ceci au sujet de Cohn : « Le travail de Cohn consistait à diriger les petits garçons. Imaginons qu'un amiral, un général ou un membre du Congrès refuse de se plier au programme. Le travail de Cohn consistait à les piéger, afin qu'ils finissent par se plier au programme. Cohn me l'a dit lui-même. »
Rothstein affirma plus tard, à Paul David Collins, un ancien journaliste devenu chercheur, que Cohn avait aussi avoué que cette opération d'extorsion sexuelle faisait partie d'une plus vaste opération de croisade anti-communiste de l'époque.
Le fait que Cohn, à suivre les retraçages de Rothstein, ait déclaré que ce chantage sexuel servait à la croisade anticommuniste, couplé à l'implication de Hoover dans les menus faits de la "suite bleue", laisse penser que des éléments du gouvernement ont pu être liés à l'opération, dépassant donc de beaucoup l'implication du seul Hoover.
Rothstein persista et signa les déclarations qu'il fit à DeCamp et Collins, dans un entretien qu'il m'accorda début 2020. Il m'apprit que Cohn lui avait confié que le rôle qu'il jouait dans ce réseau s'originait dans le fait qu'il avait été lui-même piégé par des Maîtres-chanteurs sexuels, ce qui amena Rothstein à éprouver une sorte de sympathie pour Cohn.
Pour ceux qui auraient du mal à croire qu'une telle opération pouvait se mettre en place avec la complicité du directeur du FBI, on peut faire peser sur la balance pas mal d'autres faits avérés, et abondant dans le même sens : par exemple, que les agents du renseignement américain et les éléments du crime organisé s'étaient d'abord affrontés, puis avaient ensuite collaboré, pour faire chanter Hoover, bien avant que Kaufman ne témoigne des événements de l'hôtel Plaza en 1958.
On crédita Lansky d'avoir obtenu des photos compromettantes du directeurs du FBI dès les années 40, qui montrent "Hoover dans un contexte ouvertement gay", selon le témoignage d'un ancien associé de Lansky. Le même a également déclaré que Lansky disait souvent de Hoover : "J'ai maté ce fils de pute". La veuve de Meyer Lansky déclarera que son mari avait acquis "des preuves solides de l'homosexualité d'Hoover, et les utilisa pour neutraliser la menace que constituait le FBI pour ses propres opérations." Les photos montraient Hoover engagé dans des activités sexuelles diverses, notamment le sexe oral, avec son ami de longue date Clyde Tolson, directeur adjoint du FBI. Il existe de nombreuses autres preuves du fait que l'étroite relation professionnelle qui unissait, pour d'évidentes raisons, Hoover à Tolson, se doublaient de relations intimes tout aussi étroites; et qu'il s'agissait d'un "secret de polichinelle" à Washington DC.
A un moment donné, ces photos tombèrent entre les mains du chef du contre-espionnage de la CIA, James J. Angleton, qui montra plus tard les photos à d'autres dignitaires de la CIA, par exemple John Weitz et Gordon Novel. Les deux déclarèrent, plus tard, que les photos qu'ils eurent sous les yeux montraient Hoover pratiquer la fellation sur un homme qu'Angleton identifiait comme étant Tolson; toutefois, seul Hoover était formellement reconnaissable sur la photographie. Angleton déclara aussi que les photos avaient été prises en 1946. Angleton était aux commandes des relations entre la CIA et le FBI, mais aussi avec l'Intelligence israélienne, jusqu'à ce qu'il quitte l'agence en 1972. Angleton exercerait aussi une politique d'influence, au sein de la CIA, pour pousser l'agence à forger des liens avec Meyer Lansky; ce qui évqoque irrésistiblement la possibilité qu'Angleton ait pu recevoir les photos de la part de Lansky.
Cependant, Anthony Summers, dans son l'Officiel et le Confidentiel : La Vie Secrète de J. Edgar Hoover, a soutenu que ce n'était pas Lansky, mais William Donovan, qui obtint les photos originales de Hoover; et que c'est lui, ou peut-être une autre personne au sein de l'OSS ou plus tard la CIA, qui les transmettrait à Lansky. Summers écrit à ce titre que, "pour Costello et Lansky, l'aptitude à corrompre les politiciens, les flics et les juges, était une cheville ouvrière essentielle aux opérations de la mafia. La manière qu'ils trouvèrent de traiter avec Hoover, selon de nombreuses sources mafieuses, impliquaient son homosexualité".
A considérer le fait que le associés mafieux de Rosenstiel vivaient sous une pression considérable durant les années cinquante, principalement à ause du Comité Kefauver, il est loin d'être impossible que les visites de Hoover à l'hôtel Plaza aient pu servir de "garanties" à ses intérêts.
Hoover, de son côté et à ce stade, était selon toute vraisemblance déjà rompu à la routine du chantage sexuel, étant donné que sa vie sexuelle était connue tant du monde de la mafia que de la communauté du renseignement américain, et ce depuis des années. Il a très probablement pensé pouvoir tourner la chose à son propre avantage, en y voyant une fenêtre d'opportunité pour constituer sa propre collection tentaculaire de chantages sexuels. En amassant d'épais dossiers sur les uns et les autres, amis comme ennemis, le bureau de Hoover en vint à être une collection replète de dossiers sur certaines des personnes les plus puissantes de Washington et au-delà; dossiers qu'il utilisait pour obtenir des complaisances à bas prix, et protéger son statut de directeur de FBI aussi longtemps qu'il le voudrait. Des remarques abondant dans ce sens peuvent même être trouvées chez des vétérans de l'OSS, comme Richard Helms, assenant que Hoover "a joué un 'jeu extrêmement habile', avec le savoir collecté sur les habitudes sexuelles des gens les plus puissants".
Pour ajouter au dossier à charge, on peut citer le journaliste et auteur Burton Hersh, qui écrit, dans son livre Bobby et J. Edgar : le face-à-face historique entre les Kennedy et J. Edgar Hoover qui transforma l'Amérique, que Hoover fut également lié à Sherman Kaminsly, lequel contribua à superviser une opération d'extorsion sexuelle à New York, moyennant (et monnayant...) de jeunes prostitués masculins. Kaminsky déclarera qu'il était originaire de New York, mais les enquêteurs fédéraux établirent plus tard qu'il était originaire de Baltimore. Certaines sources affirment que Kaminsky avait des liens à Israël, voire qu'il a servi dans les forces de défense israéliennes.
Le réseau, qui fut gracieusement baptisé "Les Poulets et les Taureaux" par le NYPD, ciblait des hommes de pouvoir fréquentant les cercles homosexuels, avec une large majorité d'hommes mariés et pères de famille. Parmi les personnalités qui succombèrent au chantage, figuraient un amiral de la Marine, deux Généraux, un membre du Congrès américain, un éminent chirurgien, un professeur de l'Ivy League, ainsi que des célébrités de la télévision. Cette opération fut démantelée après avoir fait l'objet d'une enquête pour extorsion en 1966, menée par le procureur de Manhattan Frank Hogen. Mais le FBI reprit vite l'affaire en main, et des photos montrant Hoover et Kaminsky ensemble disparurent du dossier. Cela valut probablement à Kaminsky d'aviter une peine de prison de onze ans, après avoir "disparu" du palais de justice de New York sans être détecté, lors de l'audience qui devait déterminer la durée de sa peine.
Quelles sont les raisons de l'implication de Hoover dans les activités de Kaminsky? Il n'y a pas un éventail infini de réponses possibles. Hoover pourrait avoir été victime d'une extorsion de la part de Kaminsky; mais il est plus probable que Kaminsky entretînt des liens avec des figures du crime organisé, qui avaient déjà soumis Hoover à un chantage sexuel auparavant. Une autre possibilité est que ce soit Hoover qui ait trouvé son compte dans des opérations d'extorsion sexuelle, ciblant des personnalités à l'homosexualité honteuse, qui augmentaient son pouvoir personnel et professionnel.
Une chose est à peu près sûre : Hoover était bien conscient du pouvoir que donnait la méthode du chantage sexuel; il n'avait plus peur de se livrer à des comportements interlopes à la "suite bleue", parce qu'il ne craignait plus qu'on le fasse chanter sous ce rapport, pour mettre fin à sa arrière en détruisant son image publique. Il se serait retrouvé mêlé à la bande qui l'aurait fait chanter, développant par la suite une relation de connivence avec ce réseau.
Le symptôme le plus évident, et aussi le plus troublant, de cette connivence, était le peu d'entrain qu'il mettait à attaquer le crime organisé en tant que directeur du FBI. Hoover renonça souvent à utiliser le Bureau pour cibler les réseaux de la pègre, parlant du crime organisé comme n'étant qu'un problème "local", au sujet de quoi le FBI n'avait pas à intervenir; ce qui fut effectivement le as, tout du long de son mandat de près de cinquante ans de principal administrateur des forces de l'ordre du pays.
Selon Ralph Salerno, Consultant en criminalité pour le Congrès, le peu d'empressement que montrait Hoover à s'attaquer aux réseaux de la pègre, comme ceux de Rosenstiel ou Lansky, "a permis au crime organisé de devenir extrêmement puissant en termes politiques et économiques, en sorte qu'il constitue aujourd'hui une menace bien plus exorbitante pour le bien-être du pays, que si on avait bien voulu attaqué au problème à la racine."
Les affaires sont les affaires
Une autre dimension de la relation symbiotique de Hoover aux les réseaux de la pègre peut être relevée dans les rapports qu'il entretenait avec Rosenstiel, ainsi qu'à son proche associé Roy Cohn, dans le monde « légal » des affaires et de la politique "légitimes".
La plupart des documents situent la naissance de la relation Hoover-Rosenstiel dans les années cinquante, la décennie même où Hoover devait fréquenter les sauteries de Rosenstiel, à des fins d'extorsion. Le dossier du FBI sur Rosenstiel, obtenu par Anthony Summers, situe la première rencontre de Rosenstiel dans l'année 1956. Après en avoir adressé la demande, Rosenstiel ne mit que quelques heures à obtenir un face-à-face avec le directeur, un fait assez rare pour être signalé. Cependant, Summers note que tout porte à penser que les deux hommes s'étaient rencontrés beaucoup plus tôt, ar c'est dès 1939 que Hoover témoignait d'une préoccupation inusitée quant aux dossiers concernant les réseaux criminels de Rosenstiel.
Les sauteries de la "suite bleue", et les chantages qui les entouraient, peuvent aussi expliquer la facilité déconcertante avec laquelle le jeune Roy Cohn pouvait rencontrer J. Edgar Hoover dès son arrivée à Washigton DC en 1952, un événement qui a intrigué tous les biographes de Cohn. La manière dont Cohn relate sa rencontre avec Hoover, jugée "improbable" par son biographe Nicholas von Hoffman, affirme que Hoover l'aurait appelé en personne, après que Cohn eût sollicité en vain les anaux officiels pour joindre le directeur du FBI. Cohn, alors âgé d'une vingtaine d'années, avait sollicité l'aide de Hoover pour obtenir son appui pour monter une présentation controversée, qui alléguerait une subversion communiste parmi le personnel des Nations Unies.
Hoover, censé parler à Cohn pour la première fois à titre "officiel", lui aurait dit : "Roy, cherches-tu à me parler?" A quoi Cohn déclara avoir répondu : "Tu as foutrement raison, j'essaie de te joindre depuis un couffe. a a été sacrément difficile." Hoover lui fit alors l'offre suivante : "A chaque fois que tu voudras me voir, décroches ton téléphone, demande à me voir, et tu seras exaucé". Cohn demanda alors : "Eh bien, quand puis-je te voir?" Et le directeur de lui répondre : "Viens donc." A en croire Cohn, il ne lui fallut dès lors pas plus de dix minutes pour se retrouver assis devant Hoover. Von Hoffman, nonobstant le fait qu'il note, ailleurs dans sa biographie, que certains des improbables racontars de Cohn "finissent par s'avérer vrai", juge à point nommé improbable l'histoire qui précède; en partie parce que le seul lien qu'il ait pu trouver entre Cohn est Hoover à ce moment là était un certain George Sokolsky, le directeur de la Ligue Juive américaine Contre le Communisme.
Tout aussi invraisemblable, pour Von Hoffman, était l'insistance de Hoover à ce que "quand tu veux me voir, appelle-moi directement. Ne passe pas par les anaux officiels... [Le Département de Justice] surveille les appels que tu passes depuis ton propre bureau, de l'autre côté de la rue". Von Hoffman affirme que ce degré de franchise "avec un tout jeune homme, qu'il n'avait rencontré que depuis peu", contredit la réputation de Hoover comme étant "un des plus habiles renards dans l'art de négocier à travers les dédales de la bureaucratie fédérale". Von Hoffman demande alors : « Le simple fait de partager une vision politique sur les dangers du communisme, suffisait-il à pousser Hoover, qui n'était jamais indiscret, à commettre des indiscrétions telles que conseiller à Roy, en dernier recours, de menacer de démissionner, et d'appuyer cette menace en convoquant une conférence de presse, s'il n'y avait pas d'autre moyen de faire échouer la mise en accusation ? »
Von Hoffman en conclut que l'histoire racontée par Cohn est fausse. Même s'il note par ailleurs que "le récit de Cohn sur ce que lui a dit Hoover est une histoire que pourrait raconter quelqu'un qui a un secret dangereux à dissimuler". Cependant, si on garde à l'esprit que tout cela eut lieu sur fond de l'affaire des sauteries à la "suite bleue" du Plaza, il est fort possible aussi que ce que raconte Cohn de sa première rencontre "officielle" avec Hoover, et sa détention d'un "secret dangereux", soient tous deux vrais. Ce qui est étayé par des articles de presse de la même période, qui notent que, peu de temps après que "Cohn ait attiré l'attention de Hoover" à Washington DC, Hoover "couvrit Cohn de compliments, de bons points et de photographes". L'auteur Burton Hersh affirme pareillement que, peu de temps après leur rencontre, Hoover et Cohn "rivalisèrent d'efforts pour s'envoyer des faveurs, des compliments en cascade, des cadeaux onéreux, et pour multiplier les dîners privés. On en vint rapidement à se donner du "Roy" et du "Edgar"".
L'histoire "officielle" soutient aussi que le seul trait d'union initial entre Rosenstiel et Cohn, comme entre Hoover et Cohn, était l'engagement contre le communisme; ce qui a laissé perplexes bien des observateurs et commentateurs de leur relation, notamment au sujet des anecdotes "improbables" comme celles rapportées ci-dessus. Pourtant, à une époque où la Peur Rouge faisait rage en même temps que ce qu'on appelait la "Peur Lavande" (laquelle ciblait les homosexuels avec une violence comparable à celle qui visait les communistes), les liens tissés entre des messieurs qui partageaient leurs passions interdites dans un milieu d'orgies clandestines, de rétorsion et de crime organisé, ont probablement renforcé une espèce de sens graveleux de la amaraderie.
La proximité surprenante qui réunit Rosenstiel, Cohn et Hoover peut se déceler dans d'autres petits arrangements. Par exemple, peu après avoir rencontré Hoover "officiellement" pour la première fois, Hoover fit envoyer des fleurs à Rosenstiel quand celui-ci tomba malade. Un an plus tard, on entendit Rosenstiel dire à Hoover "tes désirs sont des ordres" lors d'une rencontre en public. La même année, Louis B. Nichols, le numéro deux de Hoover au Bureau pendant des décennies, fut embauché comme vice-président exécutif de l'empire du Schenley appartenant à Rosenstiel. A cette époque, il a été aussi rapporté que Rosenstiel "avait acheté une grande quantité de livres sur Hoover, et qu'il les distribuait en cadeaux à la cantonade". Comme si cela ne suffisait pas, Rosenstiel acheta rien moins que 25.000 exemplaires de Maîtres de la Tromperie, un livre écrit par Hoover sur la manière de combattre le communisme aux États-Unis, qu'il envoya "à des écoles de tout le pays".
Quelques années plus tard, en 1965, Nichols devait intégrer la Fondation J. Edgar Hoover. Rosenstiel en fut le contributeur principal, offrant à la fondation mille actions de Schenley. Nichols donna plus tard une plus petite quantité d'actions à la fondation, on ignore exactement combien, quand la Ligue Juive américaine Contre le Communisme, dont Roy Cohn était devenu président, fit une donation de 500 dollars pour aider à son lancement. Un an plus tard, la Fondation Dorothy H. Et Lewis Rosenstiel lui donnait 50.000 dollars. EN 1968, la Fondation Rosenstiel donna un million de dollars supplémentaires, sous forme d'obligations de la Glen Alden Corporation, laquelle venait de reprendre les industries Schenley. Un article de 1969 du Washington Post rapporta que "presque toutes les personnes directement associées à Nichols dans la Fondation Hoover sont, ou avaient été, liées soit au FBI, soit à Schenleys." L'article rapporte également que, malgré les nobles promesses qui furent faites à son lancement sur les activités à venir de la fondation, celle-ci n'avait quasiment pas déboursé un centime au moment où l'article parut, ce qui ne peut que laisser soupçonner quelque chose de louche derrière son fonctionnement de faade.
Autour de la même période, Rosenstiel commena à prendre sa retraite, vendant sa participation majoritaire à Glen Alden en 1968, et démissionnant de son poste de président et chef de la direction de Schenley. Si Cohn était le successeur tout désigné de Rosenstiel en matière d'extorsion sexuelle, un autre homme prendrait sa succession en matière d'affaires. Selon la nécrologie du New York Times, à la même époque où il vendit son contrôle de Schenley à Glen Alden et se retirait, il vendit aussi sa maison de Manhattan, soupçonnée d'être le théâtre d'opérations d'extorsion, à l'homme d'affaires israélo-américain Meshulamn Riklis. Riklis était alors une "figure influente" à Glen Alden, dont l'ascension avait été regardée avec suspicion par Wall Street et la presse de l'époque. En effet, Riklis avait absorbé tellement d'entreprises, dont Glen Alden/Schenley en 1972, qu'il se sentit dans l'obligation de se défendre publiquement, insistant sur le fait que le moteur de ses rachats n'impliquait "ni argent fictif, ni associés anonymes, ni argent de banques suisses".
Chapitre 3
Le Crime Organisé et l’État d'Israël
Edification de l’État
Dans la nécrologie de juillet 1971 que le New York Times consacré à Samuel Bronfman, on peut lire qu'après la seconde guerre mondiale, le baron du spiritueux "aida à financer l'achat secret d'armes canadiennes pour les troupes de la Haganah". Au-delà de cette cursive référence, il est bien difficile d'obtenir des détails plus précis sur les modalités du rôle de Bronfman dans cet achat. Peter Newman, dans son ouvrage exhaustif intitulé The Bronfman Dynasty, écrit que Sam « a personnellement souscrit des polices d'assurance-vie pour les pilotes canadiens recrutés pour aider Israël à mener sa guerre d'indépendance en 1948 ». Mais on sait aussi que, quelques années plus tard, en 1951, Bronfman jouerait un rôle de premier plan dans un "achat secret" similaire au profit de l'héritier de la Haganah, la Force de Défense Israélienne (IDF en initiales anglaises). Dans ce dernier as, Bronfman répondit personnellement à l'appel d'un certain Shimon Peres, un politique israélien qui ferait pas mal parler de lui, faisant venir Peres à la ville canadienne d'Ottawa, pour négocier un transfert d'armes d'une valeur de deux millions de dollars au bénéfice d'Israël. Bronfman a ensuite levé des fonds pour couvrir l'intégralité du coût de cette importante ache d'armes.
En dehors de cela, on sait peu de choses sur son rôle, avant la fondation d'Israël, dans le financement des forces paramilitaires sionistes. Comme l'a noté Newman, Bronfman préférait rester discret au sujet des "questions sionistes", malgré sa position à la tête du Congrès Juif canadien; un exemple parmi d'autres de l'art consommé de "manipulation silencieuse" qui caractérisait la famille. Quelle qu'ait été la nature exacte des activités de Bronfman à cette époque, son lien avec la Haganah n'avait rien inhabituel pour les gens de son milieu. Cependant, même en dehors des contacts de Bronfman, les efforts visant à aider le groupe paramilitaire sioniste, qui allait plus tard former l'épine dorsale de l'armée israélienne, n'étaient qu'une partie d'une forte effervescence du militantisme pro-sioniste, qui a agité le Canada, les États-Unis, l'Amérique latine et au-delà à la fin des années 1940.
Ce qui était en jeu était la création de l’État d'Israël, comme entité politique souveraine et indépendante des britanniques, lesquels, jusqu'en 1948, contrôlaient la Palestine mandataire, en conformité avec des traités établis à la fin de la première guerre mondiale. Quand le mandat britannique prit fin en mai 1958, Israël se déclara indépendant, et entra aussitôt en conflit avec les palestiniens et une coalition de forces arabes. Si ceux qui se battaient pour la création d'Israël ont pu s'imposer avec autant de force, c'est grâce au minutieux travail de fond qui avait été fait en amont par un certain nombre d'individus et de groupes pour leur aplanir le terrain. La plupart de ces groupes et personnages travaillaient dans l'ombre.
Telle était la mission historique de la Haganah ("Défense"), un réseau paramilitaire sioniste organisé, qui avait été mis sur pied par l'Agence Juive, une branche activiste de l'Organisation Sioniste Mondiale (WZO pour les initiales anglaises). L'Agence Juive, sous la direction de David Ben Gourion, a supervisé le création de nombreux villages, villes, zones communales et groupes de défense dans la Palestine Mandataire. L'Agence Juive devait par la suite dépérir pendant une certain temps, avant d'être relancée par un des mentors de Leslie Wexner, Max Fisher, en 1970.
La formation de la Haganah en 1920 constituait un pas en avant majeur vers la formation de l'Ėtat israélien. L'entraînement et les armes fournis par l'armée britannique étaient un élément vital de son existence. Le major-général Orde Charles Wingate, qui avait été envoyé pour aider à administrer le contrôle britannique sur les territoires, travaillait en étroite collaboration avec la Hagnah. Wingate a même organisé des unités de commando, composés d'éléments conjoints de l'armée britannique et de paramilitaires sionistes pour patrouiller la région, et y éliminer ponctuellement des indigènes. Cette formation répondait au nom fleuri d'Escouade Spéciale de la Nuit (Special Night Squad).
En 1945, la Haganah a commencé à déployer des forces pour emmagasiner des armes, des munitions, de l'aviation, des fournitures non-létales, des machines et des outils importés du monde entier. Aux États-Unis, Ben Gourion contacta un proche associé, le militant sioniste Rudolf Sonneborn, qui avait été dépêché en Palestine des années plus tôt par l'Organisation Sioniste Mondiale pour superviser la construction de villages juifs. Sous sa direction, près de dix-huit millionnaires et milliardaires juifs furent recrutés pour financer l'effort d'approvisionnement. L'Institut Sonneborn était né.
Cet institut, coopération militante de millionnaires et milliardaires juifs, pour la poursuite d'objectifs précis liés à la ause sioniste, servirait plus tard de modèle pour le "Méga-Groupe", fondé en 1991 par Leslie Wexner et Charles Bronsman. L'atout principal de l'Institut Sonneborn était un agent de la Haganah, répondant au nom de Yehuda Arazi. Durant la seconde guerre mondiale, il servit comme soldat de la Brigade Juive, une unité militaire britannique qui recrutait ses combattants dans la population d'immigrants qui vivait en Palestine. En 1945, il avait déjà un long passif dans le domaine du trafic d'armes. De fait, Arazi "avait été actif dans la contrebande d'armes pour la Haganah en Palestine depuis l'Europe, et ce dès 1938." Grâce à ces activités, il se constitua une liste impressionnante de contacts, dont beaucoup seraient mis à contribution pour créer toue une série de sociétés-écrans, à travers lesquelles l'Institut Sonneborn et la Hagannah pourraient mener à bien leurs projets. Ricky-Dale Calhoun écrit à ce sujet : "Un associé d'Arazi était Leonard Weisman, qui était probablement un membre du groupe de Sonneborn. Weisman était un homme de 34 ans, qui avait fait fortune dans le matériel de construction et la ferraille. Son entreprise comprenait Materials Distribution Company, une boîte spécialisée dans la ferraille de machines; Paragon Designe and Development Corporation, une société de commerce des matériaux de construction; et Pratt Steamship Lines. Une quatrième compagnie de Weisman, Foundry Associates Inc., existait uniquement sur le papier. Toutes ces entreprises participèrent à l'achat et à l'exportation illégale d'armes en provenance des États-Unis."
D'autres sociétés-écrans étaient gérées par Nahum Bernstein, un avoat de New York, utilisées pour se procurer des armes et/ou les construire à partir de pièces de rechange, pour ensuite les exporter de l'autre côté de l'Atlantique. Le nom de Bernstein figure sur les registres d'entreprises telles que Machinery Processing and Converting Company, qui "fournissait une couverture pour l'achat et l'exportation illégale de machines de fabrication d'armes, ainsi que d'armements", et Oved Trading Company, qui fournissait une couverture légale pour "l'achat et le transport d'explosifs."
Il existait aussi un trio d'entreprises travaillant de façon entrelacée : Materials for Palestine, Inland Machinery and Metal Company, et le Eastern Development Company. Materials for Palestine se présentait comme une association caritative, à travers laquelle de l'argent était collecté, tandis qu'Inland Machinery expédiait activement des armes et des munitions mortelles. Quant à Eastern Development, "elle expédiait du matériel et de la machinerie non militaires légaux en Palestine, comme fournitures de secours". Il est possible que Paul Helliwell, dont nous avons parlé au premier chapitre, possédât quelques liens à cette compagnie, ar on peut découvrir son nom répertorié comme avocat d'une entreprise homonyme, Eastern Developped Corporation. Selon un article de 1951 du Miami News, cette entreprise faisait des affaires en Floride, mais a été créée à Pittsburg. Comme signalé plus haut, le membre probable du groupe Sonneborn à avoir travaillé pour former des fronts d'exportation d'armes, était lui aussi originaire de Pittsburgh.
La présence potentielle de Helliwell dans ce maillage amène tout naturellement à se poser la question suivante : le crime organisé était-il lui aussi impliqué dans ces activités? Contrairement aux mystères qui entourent l'Eastern Development, le rôle de la pègre dans l'armement clandestin de la Haganah est bien documenté. Tandis que ces réseaux non officiels de commerce d'armes se répandaient partout sur le territoire américain, nombre de gangsters et de mafieux, qui s'identifiaient à la cause sioniste, décidèrent de se jeter dans l'arène. Plus tôt, Arazi noua des liens avec Lansky, sollicitant de l'aide pour le transit maritime des armes. Lansky, en retour, prit contact avec deux de ses associés, lesquels contrôlaient les docks de New York et le syndicat des débardeurs, Albert Anastasia et Joe Adonis. Le trio "a aidé des agents israéliens à dissimuler les armes achetées pour Israël, tandis que des armes destinées à l’Égypte tombèrent mystérieusement par-dessus bord". Le proche associé de Lansky, Bugsy Siegel, rencontra Reuven Dafne, le représentant de la Haganah qui cherchait à collecter des fonds. Dafne aurait déclaré que les sionistes cherchaient à se libérer de la domination sioniste, et que la seul voie pour y parvenir était un combat sans merci. Siegel dit à Dafne : "je suis avec vous", et quelques semaines plus tard, la Haganah recevrait des valises "remplies de billets de 5 et 10 dollars, 50.000 en tout".
A part Lansky, un des gangsters les plus actifs dans le domaine du trafic d'armes était Joseph "Bayonne Joe" Zicarelli. D'après des dossiers obtenus au Bureau fédéral des Narcotiques, Zicarelli était "soupçonné d'être impliqué dans le trafic d'armes et de munitions vendues au gouvernement d'Israël". Il s'agissait là d'une des nombreuses destinations des armes de Zicarelli : il avait négocié des ventes d'armes à Cuba, au Venezuela, à la République Dominiaine et au Niaragua. Ce dernier, comme nous allons voir plus loin, était également actif dans l'acquisition d'armes pour Israël. Zicarelli était proche de Carmine Galante, un acteur-clé de la famille mafieuse Bonanno, qui deviendrait plus tard un des principaux clients de Roy Cohn issus du monde de la criminalité. Le bruit court que Zicarelli avait été l'objet d'une dispute entre Charles Tourine, de la famille Genovese, et Galante, ar chacun d'eux voulait le recruter pour les activités criminelles de leurs familles respectives. Galante l'emporta, et c'est sous son aile que le commerce lucratif d'armes de Zicarelli fut le plus florissant. Quelque part pendant les années cinquante, Zicarelli fut envoyé à Monréal par Galante pour travailler avec le mafieux anadien Vincenzo Cotroni. Ensemble, Zicarelli et Cotroni organisèrent l'importation d'importantes quantités d'héroïne dans le pays, à compte de la branche canadienne de la French Connection.
Zicarelli aurait aussi été un proche associé d'affaires de Lewis Rosenstiel. La quatrième épouse de Rosenstiel, Susan Kaufman, a témoigné que Zicarelli avait un partenaire secret dans les entrepôts du New Jersey, lesquels étaient la propriété de Schenley Industries, l'entreprise de Rosenstiel. Elle ajouta que Rosenstiel rencontrait régulièrement Zicarelli et Meyer Lansky. Le lien avec Schenley trahit la forte tendance qu'avait Zicarelli à s'impliquer dans des entreprises quasi légitimes, qui se faisaient passer pour des outils "honnêtes" de profit, couvrant de la sorte des activités beaucoup moins recommandables. Une autre de ces entreprises était ABCO Vending, une entreprise de distributeurs automatiques de cigarettes, contrôlée par Zicarelli et Galante. Un autre larron allait les rejoindre, Irwin "Steve" Schwartz, qui deviendrait tristement célèbre, au cours des années soixante-dix, pour son implication dans des stratagèmes coûteux de manipulation d'actions. Les dossiers du FBN décrivent Schwartz comme représentant "les intérêts de Zicarelli dans le trafic d'armes, la promotion et la vente d'actions et de titres sans valeur, et le secteur de la distribution automatique de cigarettes; avant d'ajouter que "depuis 1946, Schwartz a été impliqué dans le trafic d'armes, une grande portion desquelles fut obtenue de la part du bloc des nations communistes, pour être envoyés en Israël, et plus tard à Cuba. Associés à Schwarz dans ces péripéties, on trouve Irving Schindler et Adolf Schwimmer."
Adolph "Al" Schwimmer était le fondateur de Israel Aircraft Industries, un des plus grands entrepreneurs militaires du pays, avec Israel Aerospace Industries (IAI). Durant les années trente, il travailla pour Lockheed et TWA, et, après la fin de la seconde guerre mondiale, dans une mesure qui reste à déterminer, pour le commandement du transport aérien américain. Schwimmer demeura très actif au fil des décennies, avec, entre autres, une irrésistible propension à tremper dans toutes sortes d'opérations secrètes pendant la guerre froide. De façon peut-être encore plus prononcée, il appert avoir été un acteur-clé du bord israélien de l'affaire Iran-Contra; et à en croire certains, il fut l'une des têtes pensantes du complot "armes-contre-otages" fomenté par le réseau complexe d'Oliver North. Quant à l'IAI, elle deviendrait, quelques années plus tard, la propriété de l'homme le plus riche d'Israël, Shaul Eisenberg. Sous Eisenberg, l'IAI nouerait d'étroites relations au Renseignement israélien, où il recruta l'essentiel des adres supérieurs de son entreprise.
Dans son travail de collecte de matériaux pour la Haganah, Schwimmer travailla de près avec Irvin "Swifty" Schindler. Schindler possédait une compagnie de fret aérien, intitulée Service Air, qu'il délocalisa au Canada avec des fonds provenant de la Haganah. Ensemble, Schwimmer et Schindler utiliseraient la compagnie pour acquérir de l'aviation et des pièces d'aviation à expédier en Palestine. Mais, avec un embargo mis en place en raison de la Déclaration de Neutralité du Président Truman, il était interdit à Service Air de faire de l'export. Schwimmer et Schindler, épaulés par Arazi, se tournèrent vers les contacts de la Haganah au Panama. Très vite, "la direction légale des avions fut transférée à la compagnie aérienne fraîchement émoulue LAPSA, permettant au matériel d'aviation d'être légalement transporté au Panama. »
Dans le Chapitre 7, qui entre dans le détail de la fameuse affaire Iran-Contra, les liens serrés unissant Israël au Panama seront scrutés dans leurs moindres recoins. Une chose est sûre : c'est à ce moment-là que ces liens prirent naissance, avec les efforts dépensés par la Hagannah pour armer les forces sionistes en Palestine après la seconde guerre mondiale. Il ne faut cependant pas en conclure que le Panama était le seul pays, dans la région, à entretenir ce genre de relations avec Israël. Plusieurs des personnages dont il est question dans le présent chapitre, à commencer par Bayonne Joe Zicarelli, travaillaient activement avec les forces anticommunistes dans la République Dominicaine, à Cuba, et à d'autres endroits encore, en même temps qu'ils collaboraient de près avec la Haganah. Ainsi, une des plus importantes forces anti-communistes de collaboration avec la Haganah était le régime de Somoza, au Niaragua.
Le lien tout particulier qui unissait la cause sioniste au Niaragua de Somoza était largement redevable de la présence d'United Fruit, une société commerciale new-yorko-bostonienne, dont l'influence en Amérique Latine aurait profondément partie liée aux activités de la CIA dans la région. En 1933, United Fruit tomba sous la coupe de Samuel Zemmuray, avec quoi la compagnie Cuyammael Fruit Company – un chouchou de certaines des plus grandes banques de Wall Street, comme Lehamn Brother's et Goldman Sachs – avait quasi fusionné quelques années auparavant. Zemmuray, pendant les années quarante, était un bailleur de fonds particulièrement généreux de la ause sioniste. Il favorisa l'approvisionnement en armes de la Haganah, et aurait aidé l'entreprise à acquérir le SS Exodus, un navire à vapeur destiné à transporter des réfugiés juifs vers la Palestine, en 1946. Le as d'United Fruit, qui adopterait le sigle d'United Brand des années plus tard, sera sondé tout du long de ce livre, en raison de ses liens persistants avec les services de renseignement, ainsi que du fait que sa direction ait plus tard coopté des membres du cercle le plus intime de Leslie Wesner, ainsi que de ses deux principaux mentors, Max Fisher et A. Alfred Taubman.
En 1947, tandis même que l'embargo de Truman prenait effet, le Nicaragua commença à pourvoir d'armes la Haganah. Somoza aurait directement tiré profit de cette manoeuvre : il aurait perçu une commission de 3,5% de tous les achats d'armes par la Haganah sous l'égide du Nicaragua". Une décennie plus tard, Israël honora l'échange de bons procédés, quand Shimon Peres négocia un contrat d'armement avec Somoza, qui transforma le complexe militaro-industriel israélien naissant en fournisseur d'armes numéro un pour le Niaragua. Comme nous le verrons dans le chapitre 7, Israël ne ménageait pas ses efforts pour armer et entraîner les Contras nicaraguayens, l'organisation paramilitaire soutenue par les américains pour combattre le gouvernement sandiniste, qui avait renversé le régime de Somoza à la fin des années soixante-dix. L'entrée d'Israël dans ce lointain conflit fut scellée par ces faits précis; et l'administration Reagan, dans sa campagne de propagande, fit vite de dépeindre le gouvernement sandiniste frais émoulu comme étant "violemment antisémite".
Les liens qui unissaient l'Amérique Latine à la Hagannah ne dépendaient évidemment pas des seuls bonnes grâces de Zemmuray et d'United Fruit. Les agents de la Haganah en appelèrent aux services de Sam Kay, un homme d'affaires et promoteur immobilier de Floride, qui avait de nombreux contacts à Panama, à Cuba, et ailleurs en Amérique Latine. Des dossiers du FBI décrivent Kay comme un "gangster d'ampleur internationale", et un des ses plus proches associés d'affaires était l'impresario de l'hôtel Mimai Beach, qui était lui-même un homme de paille à la solde de Meyer Lansky. Kay serait aussi bien lié au parrain mafieux de Floride, Santo Traffiante, même si la rumeur court qu'une brouille si violente les opposa, que Kay faillit y laisser la vie.
C'est à ce moment-là que les sionistes commencèrent à se mêler aux entreprises immobilières du crime organisé, aux opérations de casino, et aux juteuse caisses noires des Caraïbes. Ces connexions ne mettraient pas longtemps à acquérir une extension tentaculaire, bientôt intercontinentale.
Le réseau de « l'Argent Chaud »
« Durant la seconde guerre mondiale », écrit Jim Hougan, Tibor Rosenbaum « devint un héros de la résistance au nom de ses activités pour la cause juive. Sous le nom de guerre « Istvan Lukacs », il a mené à bien nombre de sauvetages dignes de la série Mission Impossible. Dans un as, il s'est fait passer pour un officier nazi de haut rang, s'est introduit dans un camp de concentration et, sous un « prétexte administratif », a obtenu la libération de trente prisonniers condamnés. » Ses activités ultérieurs ne seraient malheureusement pas aussi héroïques.
Grâce à ses relations haut placées de délégué du Congrès Sioniste Mondial, Rosenbaum put créer sa propre banque à Genève, l'International Credit Bank (ICB). L'ICB pourvoyait régulièrement de fonds le Mosssad et le Ministère israélien de la Défense. Le journal britannique Sunday Times rapportera en 1975 que "jusqu'à [90%] du budget du Ministère israélien de la Défense passait par la banque de Rosenbaum". Il brassait aussi de l'argent provenant du crime organisé. En 1967, le magazine LIFE désigna l'ICB comme le bénéficiaire d'importantes sommes détournées par la mafia, depuis les casinos qu'elle possédait à Los Angeles, aux Caraïbes et ailleurs.
Pour superviser ces chaînes complexes de relations interbancaires et de chaînes de transfert, permettant à cet "argent chaud" de circuler à travers le globe, il y avait les hommes de paille de Meyer Lansky. Les choses s'organisaient essentiellement comme suit : l'écrémage de l'argent des casinos, de même que celui de l'argent de la drogue et des rackets du crime organisé, était transféré dans deux banques offshore, la Bank of Work Commerce (BWC) et l'Atlas Bank, cette dernière étant une filiale de l'ICB de Rosenbaum. Les fonds seraient ensuite transférés par des comptes détenus par ICB à Genève, où ils seraient convertis en prêts et en investissements, pour boucler la boucle du blanchiment. Comme nous le verrons un peu plus loin, il n'est pas à exclure que certains de ces fonds aient été utilisés pour financer des investissements immobiliers, par des personnes liées au renseignement américain et israélien.
L'organisateur d'Atlas pour le compte d'ICB répondait au nom de Sylvain Ferdmann. L'article de LIFE décrit Ferdmann comme un "citoyen suisse officiant à titre de banquier international et d'économiste", avant d'ajouter que les "autorités américaines ont identifié Feldmann comme fugitif, accusé d'ingérence dans l'enquête fédérale sur le racket de blanchiment". Travaillant aux côtés de Feldmann et Rosenbaum, on trouve une coterie de certains des alliés les plus proches de Lansky. Ceux qui siégeaient au conseil d'administration de l'ICB s'appelaient Ed Levinson et John Pullman. Levinson, qui était le partenaire de Lansky pour le Miami International Airport Hotel, dirigeait "l'hôtel-casino Frémont à Las Vegas, contrôlé par la mafia". Levinson était aussi un proche de Clifford Jones, le lieutenant-gouverneur du Nevada entre 1947 et 1954, qu'on soupçonne aussi d'avoir entretenu des liens avec Lansky.
Siégeant aux côtés de Levinson au conseil d'administration d'ICB, on trouve John Pullman, le conseiller financier personnel de Lansky. Pullman était également proche de Lou Chesler, ayant fait la connaissance de l'homme d'affaires canadien en 1940. Il introduirait ensuite Chesler dans l'orbite de Lansky. Très vite, Chesler se mit à gérer les intérêts de Lansky dans les Bahamas, notamment le développement d'hôtels et de casinos. Dans le même temps, Pullman s'occupait la Bank of World Commerce, la banque partenaire d'Atlas Bank, et correspondante de l'ICB.
Levinson et Pullman siégeaient aussi au conseil d'administration du BWC. Un rapport de l'IRS a opportunément décrit cette banque comme ayant été créée pour "maintenir à flot un approvisionnement financier destiné à créer des casinos dans les Caraïbes, chaque fois que l'occasion s'en présenterait". A les côtoyer au conseil d'administration, on trouve un dénommé Benjamin Sieglebaum, qui était un passeur d'argent pour Lansky, et un personnage important des cercles du crime organisé. Outre BWC, Sieglebaum travaillait à la Exchange and Investment Bank, une sorte de banque genevoise homologue de l'ICB de Ronsebaum. R.T. Taylor, dans son livre L'argent sale et la politique de la dette, écrit que, pour un temps, Exchange and Investment Bank était l'institution financière favorite de Lansky, au moins jusqu'à ce que son rôle dans cette banque soit révélé par Chase Manhattan. Cela se produisit après que la banque eût découvert que deux de ses employés y utilisaient des comptes afin de détourner des fonds d'argent sale. C'est à ce moment-là que Lansky transféra la majeure partie de ses actifs à la banque de Ronsenbaum.
A côté de ses activités à la banque de Genève, Sieglebaum se laçna dans l'immobilier en Floride. Son argent a soutenu l'un des grands propriétaires terriens de l'Ėtat, Major Realty, qui fut cofondée par un entrepreneur de Floride répondant au nom de Maw Orovitz. Orovitz était, comme le souligne Jonathan Marshall, "un homme d'affaires légitime et un philanthrope juif réputé, pourtant lié au monde de la criminalité". Il travaillait en partenariat avec Lou Chesler tant dans l'immobilier de Floride (quoique à travers l'entreprise General Development Company, non à travers Major Realty), que dans des projets de développement aux Bahamas, qui finirent par donner naissance à Resorts International, laquelle était auparavant Mary Carter Paint; et était liée aussi bien à la mafia qu'à l'ancien gouverneur de New York Thomas Dewey, ainsi qu'à la astle Bank de Paul Helliwell.
Orovitz était un membre d'un cercle connu sous le nom de "groupe de Miami", un consortium d'hommes d'affaires juifs liés au monde du crime organisé, avec des participations dans de vastes secteurs économiques de la Floride et d'Israël. Les membres de ce cercle fondèrent Dan Hotels, un chaîne hôtelière de luxe implantée en Israël et en Inde, et créèrent également "la première société de forage israélienne couronnée de succès, Israel Oil Ventures". Israel Oil Ventures devait considérablement étendre ses capacités en 1960, lorsqu'ils rachetèrent la société israélo-américaine Oil Corp, une entreprise pétrolière intimement liée au monde du crime organisé, à travers sa participation à une autre compagnie pétrolière, Rimrock Tidelands. Une succursale de Rimrock Tidelands, Rimrock International, était dans le viseur d'une enquête du Sénat au sujet du "trafic international de drogue". La raison en était que le directeur général de Rimrock International était Santo Sorge, décrit dans le rapport du Sénat comme étant "un des plus importants parrains de la mafia", et un agent de liaison entre les clans mafieux américains et siciliens.
A considérer ses circuits d'argent noir, Atlas Bank – devenue plus tard "Atlas Trust" – constitue une sorte de mystère. Elle ne se situait pas seulement au confluent des flux d'argents destinés à Genève, mais était aussi rattachée à l'argent chaud provenant du Moyen-Orient. A en lire Alan Block, Atlas "était obscurément rattachée avec l'Intra Bank de Beyrouth, au Liban", qui entretenait sa propre entité offshore dans les Bahamas, l'Intra Bahamas Trust Ltd.
Intra Bank fut fondée en 1951 par Yousef Beidas, un réfugié palestinien chrétien né dans une riche famille de banquiers. Un peu plus d'une décennie plus tard, ce qui avait commencé comme une modeste entreprise allait devenir un empire tentaculaire, au point de passer des accords avec les plus importantes des banques américaines. Y figuraient par exemple la Bank of Ameria et la Chase Manhattan, et Beidas en profita pour placer des branches de l'Infra Bank dans les points stratégiques nodaux par où transitait l'argent sale : Londres, Genève, et les Caraïbes. A domicile, au Liban, la banque détenait "20% de la totalité des dépôts du pays" et "56% de tous les actifs bancaires nationaux". Un réseau profond de relations l'unissait également à toutes sortes d'activités illicites. Comme l'écrit Jonathan Marshall : "Des trafiquants de toutes sortes profitèrent des services d'Intra Bank. Elle était un dépositaire électif de bon nombre de trafiquants d'armes parmi les plus importants du monde, recevant des fonds de négociants libanais pour des ventes illégales d'armes dans le sud de la péninsule arabe (Yémen et Aden), à Chypre, au Soudan, au Nigeria, en Rhodésie, en Afrique du Sud, et dans les communautés kurdes du Moyen-Orient. On peut ainsi lire dans un numéro du magazine LIFE de 1967 : "Les riches arabes ne sachant plus que faire de leurs pétrodollars, en quête d'une banque avisée de la région pour s'occuper de leurs fortunes, ont encore engraissé ses dépôts. Le Liban a été perçu comme un paradis fiscal pour tous ceux qui avaient un solde à cacher : les fraudeurs fisaux américaines, les riches cheikhs du pétrole qui voulaient mettre quelque chose de côté, au as où les choses tourneraient mal pour eux, les racketteurs et autres pourvoyeurs de richesses volées dans le monde entier, les contrebandiers en tous genre."
Naturellement, un tel écosystème financier fit d'Intra Bank une institution attractive pour la CIA, et la banque a aidé à transformer Beyrouth en plaque tournante des opérations secrètes de l'Agence au Moyen-Orient. Marshall raconte que Beidas avait une sorte d'affinité élective pour faire des affaires avec la CIA, et qu'il a même été vu "recevoir des officiers de la CIA dans son bureau privé pour s'occuper de leurs chèques". Au conseil d'administration d'Intra Bank, on pouvait trouver Kamal Adham, les chef des services de renseignement saoudien, et cousin du tristement célèbre trafiquant d'armes Adnan Khassogi, qui serait aussi un acteur-clé de l'affaire Iran-Contra liée à la BCCI (Bank of Credit and Commerce International), et tremperait dans beaucoup d'autres activités secrètes. Selon le rapport général de la BCCI, Adnan "était le principal agent de liaison de la CIA au Moyen-Orient entre le milieu des années soixante et la fin des années soixante-dix."
Intra Bank fut identifiée, par les forces de l'ordre américaines, comme étant une "laverie automatique" majeure pour l'argent sale, et une importante source de financement du commerce global de la drogue, dont une importante partie était basée au Liban. Cette situation était elle-même redevable du fait que le pays jouait un rôle nodal dans les opérations de la fameuse French Connection, le Liban étant un abondant producteur de haschich, d'opium brut, et même d'héroïne raffinée, le tout étant destiné aux marchés noirs d'Europe et d'Amérique du nord.
Ce pivot du commerce international de la drogue était, pour une large part, contrôlé par Sami Khoury, et son doublon Omar Makkouk. Ils nouèrent d'étroites relations au personnel politique libanais, ainsi qu'au milieu des forces de l'ordre du pays, ce qui valut à Khoury le surnom de "l'Intouchable". Les réseaux de Khoury eurent vite fait de dépasser les frontières libanaises : à en lire un rapport de la CIA, des figures du crime organisé corse étaient parvenus à pénétrer "les plus hautes sphères du gouvernement, de l'industrie et de la société française, police et armée comprises".
Khoury était aussi bien un protégé d'Israël. James Attie, un agent du Bureau Fédéral des Narcotiques (FBN pour les initiales anglaises) chargé du Moyen-Orient, rapporte que le baron de la drogue avait fourni des milliers d'armes à Israël, et que le pays l'avait "pourvu des contacts et du budget nécessaires pour écouler ses stocks de drogue en Europe". Une autre personnalité centrale du transit de drogue du Liban à l'Europe était le banquier Edmond Safra, dont les connexions au BCCI, à l'affaire Iran-Contra, et à des personnages comme Robert Maxwell et Jeffrey Epstein, seront examinées au chapitre 7. Safra était aussi un sioniste convaincu, nourrissant de solides liens à Israël. Par exemple, dans les années quatre-vingt, il siégerait au conseil de surveillance du B'nai B'rith International, aux côté de personnalités comme Edgar M. Bronfman et Max Fisher.
L'un des placements les plus lucratifs d'Intra Bank était le casino du Liban, un établissement de jeux d'argent extérieur à Beyrouth. Le casino était un haut-lieu de la jet-set du monde entier, ainsi qu'un point de ralliement pour diverses personnalités de la pègre, qui aimaient fricoter avec les élites. Comme l'écrit Jonathan Marshall, le casino du Liban "était un des terrains de jeu favoris des cheikhs saoudiens et des riches hommes d'affaires arabes, comme Adnan Khashoggi. Il était aussi un point de chute électif pour des hommes d'affaires étrangers, des diplomates et des barbouzes". Jim Hougan, de son côté, note que le casino, au sommet de sa gloire, "était connu comme le plus grand empire des jeux d'argent au monde, battant à plate couture le Sands, le Dunes, le Flamingo ou le Monte Carlo".
Au casino du Liban, les concessions de jeu étaient tenues par Marcel Francisci, la tête de proue de la pègre corse. Dans les années quarante, Francisci s'associa à Sami Khoury, et, avant son assassinat en 1968, tissa d'étroites relations de travail entre gangsters français et italiens. "Mr Héroïne", comme le surnommaient les autorités américaines, "était un homme de stature internationale". En raison de sa connexion à Francisci et quelques autres, Khoury a peut-être plus fait que qui que ce soit d'autre pour maintenir à flot le réseau français de la drogue. Francisci entretenait également un partenariat avec Meyer Lansky, qui aimait faire de temps à autres son apparition au casino du Liban.
On serre d'un peu plus près la singularité d'Intra Bank, à partir du moment où on prend en considération le fait que, pour les banquiers comme pour les gangsters, il y a toujours de l'argent à se faire des deux côtés d'un conflit armé donné. Après tout, il s'agissait d'une banque fondée par quelqu'un qui avait fui les activités de la Haganah en Palestine, et d'un casino qui, selon Jim Hougan, siphonnerait de l'argent pour financer L'Organisation pour la Libération de la Palestine (OLP). Pendant ce temps, des gangsters, des banquiers et d'autres personnalités, toutes alignées par le ferveur pour la cause sioniste, étaient pris dans ses rets. Ce paradoxe apparent était, en ultime instance, le symptôme d'une tendance qui ne ferait que grandir dans les années soixante-dix et quatre-vingt : un alignement "en coulisses" entre les élites dirigeantes arabes, enrichies par la système du pétrodollar, et la classe d'affaires d'Israël, ainsi que son système de sécurité. Cet alignement plein de tensions, souvent contradictoire, et dont les lignes bougeaient à tout instant, était d'un intérêt considérable pour les États-Unis, qui se retrouvaient souvent en position de médiation entre les deux forces. Les États-Unis, bien sûr, utiliseraient ce rôle comme cheville ouvrière de leurs inlassables efforts pour dominer le Moyen-Orient. Cet environnement constituait un terreau fertile pour les escrocs, les hommes d'affaire et les agents de toutes sortes; beaucoup d'entre eux étaient intriqués aux structures de commandement du renseignement occidental (et parfois même aux services secrets du bloc de l'est).
Banquiers et pétroliers : le Monde de Bruce Rappaport
Du temps où il était directeur de la CIA sous la présidence de Ronald Reagan, William Casey maintint, souvent au grand dam de nombreux éléments de l'Agence, un appareil de renseignement informel, composé de es proches amis et associés. Surnommé "Hardy Boys", ce groupe n'avait pas d'habilitation pour la CIA, mais ses membres "avaient leur propre porte dérobée, pour ainsi dire, vers Langley. Ils prenaient l'ascenseur de Casey pour monter à l'étage." Dans cette clique, on trouvait un certain Max Hugel, qui trouva le moyen d'être nommé directeur adjoint de la CIA, avant d'être rattrapé par ses antécédents de transactions boursières douteuses. Nous le verrons brièvement refaire surface plus loin dans le livre, au cours du chapitre 10.
D'autres membres, qui feront aussi leur apparition dans des chapitres ultérieurs de ce livre, comprenaient John Shaheen et Robert B. Anderson. Shaheen, un négociant en pétrole, a joué un rôle dans l'affaire dite de la "Surprise d'Octobre", tandis que la arrière de Robert B. Anderson s'apparenterait à des montagnes russes, passant de figure éminente de l'administration Eisenhower à une radiation du barreau, pour se reconvertir dans le blanchiment d'argent dans les années quatre-vingt. Mais l'un des amis les plus importants de Casey répondait au nom de Bruce Rappaport.
Au cours de la seconde moitié du vingtième siècle, Rappaport sera l'auteur de toute une série de contrats commerciaux, constituant un véritable asse-tête de par leur complexité, souvent entachés de fraude, liés aux opérations de démantèlement attachées aux services de renseignement et aux opérations en coulisse. Le tout était facilité par un réseau sophistiqué de sociétés maritimes imbriquées, de banques, de compagnies pétrolières, de mines, et de nombreuses autres propriétés. Rappaport et Casey menaient parfois ensemble ces activités, dès avant même que Casey n'entre à la CIA. Durant les années quatre-vingt, ils étaient aussi connus pour jouer au golf ensemble, et avaient leurs habitudes au Deepdale Golf Club, à Long Island.
"Quand Rappaport se rendait à Deepdale", écrit Alan Block, auteur d'une étude exhaustive sur sa vie et son époque, "son chauffeur était souvent Louis Filardo, un associé présumé des gangsters de la région de New York". Vers la fin des années quatre-vingt, si ce n'est avant, il était lié aux intérêts du crime organisé russe, notamment par le biais de Semion Modilevich, le "chef des chefs" du syndicat du crime russe, et qui resurgira à plusieurs reprises au cours de ce livre. Figurant sur la liste des dix personnes les plus recherchées par le FBI, Mogilevich est décrit par le Bureau comme un leader dans "le trafic d'armes, l'assassinat à gages, l'extorsion, le trafic de drogue et la prostitution à échelle internationale". De façon parlante, il est fort possible que Rappaport ait été présenté à Mogilevich par nul autre que Robert Maxwell, qui, vers la fin des années quatre-vingt, devint un partenaire d'affaires de premier choix pour Mogilevich, dont Maxwell favorisera l'entrée dans les systèmes financiers israéliens et américains.
Les origines de Rappaport sont pour l'essentiel une énigme, même si certains faits sont connus. Il naquit à Haïfa, en Palestine, dans une famille qui s'était installée là après s'être exilée d'Ukraine. Jeune adulte, il obtiendrait un diplôme en droit, et serait même juge d'instruction quelques temps après la fondation d'Israël. Il servit également dans l'IDF, atteignant le rang de Major. Sa arrière militaire, cependant, avait commencé avant la formation de l’État d'Israël en 1948.
Rappaport déclarera avoir servi, pendant la seconde guerre mondiale, dans l'armée anglaise, qui l'enverra en Afrique. Il fut peut-être membre de l'African Auxiliary Pioneer Corps, appellation qui sera plus tard abrégée en African Pioneer Corps. La Corps exista de 1941 à 1946, commençant comme unité de soutien logistique, pour s'étendre ensuite progressivement en intégrant des capacités de combat. Beaucoup des Afrian Pionneers étaient rattachés à la Ninth Army, l'une des armées de campagne du Middle East Command. Rappaport aurait aussi été membre du Special Interrogation Group (SIG), un commando britannique qui recrutait des volontaires juifs de la Palestine mandataire. Le SIG recrutait principalement dans les rangs de la Haganah, de l'Irgun et des Special Night Squads.
Après la guerre, Rappaport rejoignit la 6th Airborne Division, une autre formation militaire britannique. Il s'agissait d'une division d'infanterie aéroportée qui avait été déployée en Palestine à la fin des années quarante, et qui travaillait de près avec des groupes juifs dans la région, pour administrer les territoires jusqu'à la création d'Israël en 1948. La 6th Airborne, dont le personnel souffrait d'un taux de mortalité assez élevé, s'efforçait de réguler et équilibrer les intérêts concurrents des factions juives et arabes dans la région, tout en jetant les bases logistiques pour accueillir l'affluence constante de réfugiés venus d'Europe.
Durant le temps qu'il passa dans la 6th Airborne, Rappaport aida à l'organisation de la police militaire israélienne. Il ne mit toutefois pas longtemps à privilégier d'autres de ses intérêts, ceux des entreprises criminelles et des opérations secrètes. Selon Anna Block, un rapport de Scotland Yard a fourni les premières informations connues sur les activités louches de Rappaport, soulignant que, "au début des années cinquante, Rappaport et Teddy Kollek, qui deviendrait le maire charismatique de Jérusalem, élaborèrent une escroquerie autour de métaux de construction; l'affaire fut assez sérieuse pour que des mandats d'arrêt soient émis." Les quotidiens israéliens rapportent une histoire similaire, à ceci près que c'était Paul Kollek, le frère de Teddy, qui était identifié comme le partenaire de Rappaport. Sans savoir avec lequel des deux Rappaport était réellement complice, sa proximité avec les frères Kollek soulignent sa propre proximité avec les centres du pouvoir de l'Israël naissante. Cette connexion nous ramène à la Haganah, et à l'intriation entre renseignement et crime organisé : Teddy Kollek, dans les années quarante, "dirigeait les opérations quotidiennes d'approvisionnement en armes" à New York pour la Haganah, ce qui le mit en contact avec les éléments criminels de la cité. Ses proches relations comprenaient Al Schwimmer et Yehuda Arazi, avec il oeuvra pour livrer de l'aviation à Israël, en passant par des intermédiaires en Amérique du sud.
Les activités de Kollek attirèrent l'attention du renseignement britannique, qui s'intéressait à lui sous plus d'un rapport. D'un côté, il était traité avec méfiance : "Son téléphone fut mis sur écoute, son sac fut fouillé", et ses mouvements constamment traqués. D'un autre côté, il était activement courtisé par le MI5, d'abord de façon indirecte, puis beaucoup plus ouvertement. Le contact principal de Kollek au sein du renseignement britannique était un officier du MI5 nommé Simkin. Les deux avaient un ami en commun, Ben Aharon, On lui prêtait d'ardentes convictions bolcheviks, et il prendrait par la suite la tête du Histradut, l'organisme centralisé qui assurait la coordination des syndicats israéliens. L'épouse d'Aharon, Miriam, travaillait pour le Shai, l'appareil de renseignement de la Haganah.
A la suite de l'échec de son escroquerie avec l'un des frères Kollek, Rappaport s'enfuit d'Israël. Tout du long de son existence, il sera titulaire de passeports pour de nombreux pays, et sera homologué citoyen du Panama, du Costa Ria, d'Israël et de la Suède. C'est dans ce dernier pays qu'il choisira de s'installer au début des années cinquante. Un soutien précoce de ses péripéties suédoises lui viendrait de la Société Générale de Surveillance (SGS), une multinationale basée à Genève, qui fournissait des services d'inspection et de vérification pour le monde du commerce international. Outre la SGS, une autre entité qui allait aider Rappaport à lancer ses premières activités était la banque Swiss-Israel Trade Bank, dont le siège se trouvait aussi à Genève. Selon ses propres dires, Rappaport connaissait personnellement le propriétaire de la banque, qui lui accorderait des prêts. Il n'est pas anodin de noter que le fondateur et propriétaire originel de la banque répondait au nom de Gideon Persky, et c'est sans doute à lui que Rappaport faisait allusion.
C'est que Gideon n'était autre que le frère de Shimon Peres, le dirigeant du Parti Travailliste israélien, qui occuperait plus tard aussi bien les postes de président que de premier ministre du pays, deviendrait un proche ami de Robert Maxwell, et, ensuite, de sa fille Isabel. Des années plus tard, Ehud Barak, qui deviendrait ministre de la défense puis premier ministre de l'État israélien, affirmera que Shimon Peres fut la personne à lui avoir présenté Jeffrey Epstein. Shimon, un vétéran de la Haganah, rejoindra l'IDF vers la fin des années quarante, et sera nommé chef des achats de munition pour l'armée israélienne. En 1953, Shimon prendra la tête du ministère de la défense. Si l'on en croit Jonathan Nitzan et Shimshon Bichler, le contrôle que Shimon exerait sur les budgets de la défense profiterait grandement aux affaires de son frère.
Le fait que la Swiss-Israel Trade Bank aient apporté leur soutien à Rappaport n'est pas anodin non plus, puisqu'il s'agissait en fait d'une façade du Mossad en Europe. Yehudah Assia, qui était un employé actif du Mossad, supervisait les opérations quotidiennes de la banque. Sous sa direction, la banque s'est employée tout à la fois à lever des fonds et de anal pour ses opérations internationales. La banque servait aussi à récolter des fonds pour la construction de réacteurs nucléaires, essentiels à la production secrète d'armes atomiques par l’État israélien. Avner Cohen, dans son livre Israël et la Bombe, écrit que Ben Gourion et Shimon Peres "dirigeront [la gestion des fonds] en dehors du budget officiel de l'état", et avaient sollicité l'aide d'un homme d'affaires et collecteur de fonds juif américain, Abraham Feiberg, pour trouver des donateurs privés. Feinberg dirigeait Amerian Bank & Trust, une filiale de Swiss-Israel Trade Bank.
D'autres chemins mènent la Swiss-Israel Trade Bank au monde du crime organisé et, sans trop de surprises, au complexe bancaire mis en place par Helliwell. Avant son installation à Genève pour l'administration optimale de sa banque, Yehuda Assia passa la seconde guerre mondiale en Thaïlande, où il rencontra la général Phao Sritanonda. Durant les années cinquante, Phao passerait un temps considérable à Genève, où il vivait avec Assia. Comme signalé dans le premier chapitre, Phao nourrissait des liens étroits avec Helliwell, et il put compter sur la complicité des services de renseignement américains, pour la conduite de son commerce de l'opium dans la période de l'après-guerre.
En 1960, Assia fut contactée par Irving Davidson, un puissant lobbyiste dont les clients comprenaient la CIA, les Teamsters, le géant texan du pétrole Clinton Murchinson, et l'État d'Israël, au sujet d'une banque des Bahamas appelée Guarantee Trust Company. Guarantee Trust était dirigée par un soutien majeur d'Israël, répondant au nom d'Abe Multer, et était l'une des entités offshore qui géraient des flux d'argent sale provenant des fonds de pension des Teamsters, ainsi que d'autres activités criminelles, comme le blanchiment pour les casinos. Le vice-président de la banque était Leonard Bursten, un ancien directeur de la Miami National Bank, laquelle, comme nous avons vu au premier chapitre, avait été fondée à l'aide de prêts provenant du fonds de pension de Teamster, et avait eu recours aux services du cabinet de Paul Helliwell.
Fort de tous ces liens, l'empire de Rappaport commença à se répandre de tous les côtés, intersectant des intérêts financiers et maritimes dans le monde entier. Ce processus s'amorça en 1959, avec la création de International Maritime Services et de International Maritime Supplies Company Limited. Cette dernière était étroitement rattachée à à une entreprise de transport maritime du Royaume-Uni, appelée Wilson (London & International) Limited, que rallierait très vite un trio de prestigieuses compagnies maritimes. Alan Block dixit, il y avait "une compagnie allemande, N.S. Franz & Zoon, N.V.; la American Maritime Supply Service Inc., basée à Chicago; enfin la Italian Maritime Supplies Co; Ltd. Rappaport remarqua avec jubilation qu'en faisant acquérir trois firmes supplémentaires par International Maritime, il deviendrait possible de se constituer une clientèle de 161 firmes, qui couvriraient le monde entier."
A cette époque, Rappaport engage une relation, qui s'avérerait au long cours, avec la Famille Kulukundis, un clan de marins grecs, qui s'étaient installé aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Michael Kulukundis était le coorganisateur de International Marine Supplies, et des documents montrent que, dès 1961, le tandem utilisait la compagnie pour monter des escroqueries et vider les caisses d'entreprises sans méfiance. Dans le même temps, la famille Kulukundis développa sa propre entreprise de transports maritimes, par le biais de London & Overseas Freighters; laquelle, chemin faisant, allait pouvoir se prévaloir d'une flotte impressionnante de pétroliers, qui allaient jouer un rôle de premier plan dans le commerce global du pétrole. Nous parlerons des affaires des Kulukundis plus en détail dans le chapitre 6.
Au début des années soixante, Inter Maritime détenait un capital à London & Overseas Freighters. Signalons que London & Overseas fut formée par les Kulukundis avec leurs cousins, la famille Mavrloen. Comme nous le relèverons au chapitre 15, les Mavroleons étaient à leur tour en rapport avec les cercles de Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell. Pendant quelques années, Ghislaine Maxwell sortirait avec Gianfranco Cicogna, dont la mère avait été mariée au patriarche de la famille Mavroleon, un des co-fondateurs de London & Overseas, Basil "Bluey" Mavroleon. Les coordonnées de Bluey Mavroleon et de son fils, Nicholas Mavroleon (le demi-frère de Gianfranco), peut être trouvé dans le livre noir de contacts tenu par Jeffrey Epstein.
Il faudra attendre 1965 pour que Rappaport mette sur pied une institution qui devait occuper le centre de son réseau complexe de firmes et de circuits financiers : la Inter Maritime Bank (IMB). IMB, écrit Block, "avaient des actionnaires de première et de deuxième classe". Les différents actionnaires de seconde classe étaient des représentants d'institutions bancaires faisant des affaires avec Rappaport. On trouvait parmi eux Klaus Uilke Polstra, représentant la Bank M. Van Embden, et Rolando Zoppi, représentant Weisscredit, une banque du canton suisse de Tessin. Situé à la frontière de la Suisse et de l'Italie, Weisscredit sera identifié par le Département d'État américain comme une banque utilisée par de nombreux italiens impliqués dans le crime organisé, pour mettre leur argent à l'abri du collimateur des autorités financières de leur pays. É Zoppi écoperait d'une peine de prison de cinq ans en 1975, quand Weisscredit perdit près de cent cinquante millions de dollars d'argent de dépositaires, pour "fraude et mauvaise gestion dans des opérations spéculatives à haut risque".
Un autre actionnaire de seconde classe fut David Hodara, de l'institution financière suisse Sofigest. Sofigest tremperait plus tard dans l'étrange affaire des Investors Overseas Services, un fonds commun de placement international et un appareil de financement des capitaux, avec des liens menant à Tibor Rosenbaum et Meyer Lansky. Plus tard, Sofigest se ferait remarquer au Brésil, où elle sera impliquée avec Fiat dans une entreprise frauduleuse, fomentée par le tristement célèbre Naji Nahas.
En ce qui concerne les actionnaires de première classe, les choses étaient un peu plus confinées. La majeure partie était détenue par Rappaport lui-même, bien qu'il eût pris soin de la filtrer à travers diverses sociétés qu'il possédait ou contrôlait. Le reste était détenu par E.P. Berry, le vétéran de l'OSS qui, comme nous le vîmes au premier chapitre, fut l'un des premiers personnages à graviter autour du réseau financier tissé en Floride par Paul Helliwell. En fait, tandis que Barry était impliqué dans le HTM/Florida Shares, la société de portefeuille d'une partie de la banque, il en vint à détenir des actions de première classe d'IBM. Ce lien à la constellation de Helliwell était fait pour durer : l'un des principaux alliés de Rappaport, architecte de plusieurs de ses entreprises, était le partenaire financier de Helliwell, plus qu'à son tour affilié à la mafia.
Au fil des décennies, un affluent lent, mais régulier, d'articles de la grande presse paraîtraient pour se pencher sur le as de Bruce Rappaport. En 1988, le New York Times publia un article sur lui intitulé "Un Empereur Secret du Pétrole et de la Navigation". L'article décrivait comment Rappaport avait "développé une réputation à la fois d'ouverture et de secret. D'un côté, Mr Rappaport, dont certains associés disent qu'il est milliardaire, sponsorise des tournois de golf et de tennis, et donne des sommes généreuses à des organismes de charité, notamment médiales et juives. De l'autre, des associés d'affaires, tant passés que présents, affirment que Mr Rappaport est impliqué dans des centaines de sociétés, enregistrées dans des pays lointains comme le Liberia et le Panama, pour gérer son empire bancaire, maritime et pétrolier."
L'apparition de Rappaport au Liberia est particulièrement instructif. C'est là qu'il basa l'une de ses nombreux sociétés, Inter Maritime; en l'occurrence, il s'agissait de Inter Maritime Owners Coporation of Monrovia. Le Liberia était l'un des pays favoris des propriétaires de compagnies maritimes; outre les faibles taux d'imposition, les régulations étonnamment laxistes, et le haut degré de secret bancaire, le pays disposait d'un solide système de pavillons de complaisance, "permettant aux armateurs de matriculer leurs véhicules ailleurs que dans leurs pays d'origine." D'autres traits singuliers caractérisaient le système d'enregistrement naval au Liberia : il n'était pas géré au Liberia même, mais était supervisé par la International Bank, sise à Washington DC. Le contrôleur, pendant longtemps, de International Bank, George Olmsted, finirait dans le sillage de l'affaire BCCI, que nous aborderons dans le chapitre 7.
Rappaport n'était pas le seul personnage à figurer dans ce réseau libérien; en fait, toute indique que le Liberia était d'une importance cruciale pour nombre d'individus que nous avons croisés tout du long du présent chapitre. Tibor Rosenbaum, par exemple, fut répertorié au poste de directeur général de la Swiss-Liberian Finance Corporation en 1954. Cette année-là, la Swiss-Liberia Finance Corporation a accordé un crédit de plusieurs millions de dollars pour capitaliser le Bank of Liberia Inc., une banque de développement en partie contrôlée par le gouvernement libérien. D'autres influx de capital pour la Bank of Liberia venaient de la Bank of Morovia, ainsi que de la Liberian Trade and Development Corps (TRAVEDCO). La Bank of Morovia était d'abord la propriété de Firestone Tire & Rubber Company, avant d'être rachetée par la First National City Bank, une institution contrôlée par la famille Rockfeller. TRADEVCO, quant à elle, était contrôlée par un groupe de banques italiennes. Ses lois fiscales, et son système de pavillons de complaisance, ont certainement contribué à attirer les gens vers le Liberia. Un autre élément attractif était à n'en pas douter le lucratif marché du diamant : au cours des années cinquante, le pays devint le lieu de transbordement numéro un pour le flux de diamants bruts en provenance de pays comme le Sierra Leone, pour être réacheminés vers les centres de taillage. Nombre de ces centres étaient situés à Anvers et en Israël. En Israël, une des principales banques à s'occuper de financer l'industrie du taillage de diamants était la Bank Leumi, qui ouvrit très tôt plusieurs bureaux et succursales au Liberia. Le conseil d'administration de Bank Leumi aurait été imbriqué avec celui de Rosenbaum's ICB, tandis que Rosenbaum lui-même était affilié à la Kupat Am Bank, une filiale de la banque Leumi.
Officiant alors au titre de conseiller honoraire du Liberia, on trouve un homme répondant au nom de Louis Mortimer Bloomfield. Il s'agissait d'un puissant avocat américain, avec une liste tentaculaire de connexions à toutes sortes de personnalités et d'institutions d'élite, à commencer par le cabinet d'avocats à quoi il appartenait : Phillips & Vineberg, sis à Montréal. A travers son coassocié principal, Lazarus Phillips, il était lié à la Royal Bank of Canada. Libbie et Frank Park, dans leur étude devenue classique de l'élite institutionnelle canadienne, L'anatomie des grands entreprises, montre comme cette banque était une des plus grandes institutions dirigeants du Canada, et servait de anal pour l'entrée de capital étranger généré aux État-Unis, au Royaume-Uni et en Belgique.
La firme était aussi bien en étroite liaison avec la famille Bronfman. Peter Newman écrit, dans La Dynastie Bronfman, "qu'à cause des nombreuses querelles qui déchiraient la famille, deux des principaux avocats de Montréal, Lazarus Phillips et Philip Vineberg, devinrent ex officio membres de la famille, chargés d'arbitrer les différends entre les diverses factions. » Il a même été allégué que Bloomfield lui-même aurait travaillé pour le compte de Bronfman. Même si la chose est loin d'être improbable, rien ne permet d'étayer l'affirmation. Ce qui est connu et largement documenté, par contre, ce sont les liens de Bloomfield à une mystérieuse entité qui traverse les réseaux de renseignement américains, italiens, français et israéliens, ainsi qu'à des acteurs du crime organisé mondial et leurs banques.
Le Mossad va à Rome
En 1967, Gershon Peres, un frère de Shimon Peres, rejoignit le conseil d'administration du Centro Mondiale Commerciale (CMC), la filiale italienne de Permindex, une organisation de commerce international dont le siège fut sis d'abord à Bâle, puis à Rome. Elle fut rendue célèbre par l'enquête menée par le procureur de la Nouvelle-Orléans, Jim Garrisson, au sujet de l'assassinat de John F. Kennedy. Le but de Permindex-CMC était de mettre en place une sorte d'exposition universelle permanente, dans un site centralisé, où les hommes d'affaire pourraient montrer leurs produits, conclure des marchés, avec d'importantes sociétés qui pouvaient y entretenir des bureaux. Mais derrières la façade, Permindex-CMC était lié à divers réseaux secrets. Ce qui mit, par exemple, d'abord Garrisson sur la piste de Permindex, fut la présence de Clay Shaw, un agent contractuel de la CIA, au conseil d'administration.
Le journaliste italien Michele Metta, qui récupéra une ache de documents d'entreprise du CMC, a montré que Permindex-CMC était branché dans l'appareil sécuritaire de l'État italien, et entretenait aussi une bien curieuse série de liens à Israël. L'un des fondateurs du CMC, Georges Mandel (connu aussi sous le nom de Giorgio Mantello), était affilié à la Banque pour le Commerce Suisse-Amérique Centrale, qui fut identifiée comme ayant "fourni des emplois couverts à des agents [du service de renseignement israélien]". Un autre membre du conseil d'administration du CMC, Alberto Forte, devint ensuite directeur général de la Banque Belgo-Centrade – une filiale de la Swiss-Israel Trade Bank liée au Mossad.
Louis Mortimer Bloomfield a souvent été décrit comme le fondateur de Permindex, et parfois comme son principal actionnaire. Mais a ne colle pas, dans la mesure où Bloomfield était l'avoat de Permindex. A ce titre, il était chargé de coordonner les divers protagonistes impliqués, lesquels étaient dispersés sur plusieurs continents. Il ne semble pas qu'il ait possédé ses propres actions dans Permindex ou le CMC. Il agissait plutôt comme une procuration pour des intérêts particuliers, en achant effectivement leurs identités. Leurs actions étaient détenues à son nom, et c'est lui qui occupait leurs places au conseil d'administration.
Attendu les liens qui unissaient Permindex-CMC au monde du renseignement, il n'est pas étonnant que des rumeurs circulèrent pendant des décennies sur le fait que Bloomfield ait été, pendant la seconde guerre mondiale, un membre de l'OSS. Les preuves pour confirmer ces affirmations sont plutôt minces, même s'il servit dans la Royal Canadian Army Service Corps, obtenant le grade de major en 1946. Une correspondance trouvée dans ses archives montre qu'il était en communication avec un espion britannique de première importance, William Stephenson, qui travaillait alors officiellement dans l'industrie et la finance anadiennes. Bloomfield fut membre de bon nombres d'organisation d'élite, ainsi le Most Venerable Order of the Hospital of St John of Jerusalem, un ordre chevaleresque britannique établi par charte royale en 1880, et qui était en quelque sorte le pendant protestant de la Catholic Sovereign Military Order of Malta (plus connu sous le titre de Knights of Malta). Il devint finalement à la fois l'avocat et le président de Order's Quebec Council.
Bloomfiel était aussi en relation à plusieurs organisations sionistes. Il fut avocat honoraire du Congrès Juif Mondial, et s'activait grandement à développer les branches canadiennes de la Histadrout, le complexe syndical d'Israël. En plus du mouvement syndical, Bloomfield s'occupait du commerce maritime. Il a été président de la Ligue Maritime d'Israël, créé à la fin des années quarante pour "sensibiliser le peuple d'Israël aux questions liées à la mer". La Ligue Maritime d'Israël et l'Histadrut étaient étroitement liés : avec l'Agence Juive, les trois organisèrent Zim Shipping, la principale entreprise de transport, qui pourvoyait Israël en armes et en fourniture dès les premiers jours d'existence de l'État.
Plus tard, Bloomfield entretiendra une correspondance avec George H.W. Bush, y compris lorsque Bush officiait comme directeur de la CIA. Les lettres indiquent que leur première rencontre remonte à 1975, à l'ambassade canadienne de Beijing. Bloomfield semble avoir nourri une fascination durable pour la Chine, s'y rendant dès 1966, peut-être même avant. A la suite de ce voyage, il prononcera des discours publics en appelant à la normalisation des relations diplomatiques avec ce pays, et à l'accroissement des relations commerciales entre l'est et l'ouest. Comme le souligne Maurice Phillips – la premier à s'être mis à examiner les archives de Bloomfield -, les positions de Bloomfield au sujet de la Chine anticipent de plusieurs années celles qu'adopteront le président Nixon et Henry Kissinger.
Une autre remarquable figure à être alors en contact avec Bloomfield était Tibor Rosenthal. Les documents Permindex montrent que Rosenbaum et son International Credit Bank étaient impliqués en profondeur dans les affaires de Permindex et CMC. Le 12 juillet 1961, une note adressée par Bloomfield à Rosenbaum discute d'un projet adjacent, dirigé par le fondateur du CMC, Georges Mantello, projet qu'on baptisa Marina Reale. Enregistrée au Panama, Marina Reale était une société de holding par les dirigeants de Permindex pour acquérir des biens immobiliers. Comme avec Permindex, Bloomfield agit alors comme un procuration pour des actionnaires dont les noms restent à ce jour inconnus. Les discussions entre lui et Rosenbaum, toutefois, permettent d'identifier certains des autres éléments ayant divers intérêts attachés à Marina Reale. Parmi ceux-là, on peut compter Dov Biegun, figure de proue de l'Organisation Sioniste Mondiale, qui devait devenir le secrétaire national du Comité National pour le Travail en Israël. Comme Bruce Rappaport et Robert Maxwell, Biegun passa la second guerre mondiale dans les rangs de l'armée britannique. D'après sa nécrologie, "il travailla dans des opérations de renseignement en France, en Hollande et en Norvège."
Un autre investisseur de Marina Reale, qui reçut ses actions directement de Mantello, était "Nate Dolin de Cleveland, dans l'Ohio". Dolin atteignit la notoriété en 1970, quand une firme à laquelle il était lié, Reality Equities, mit en place un système de fraude, avec la complicité de l'ICB de Rausenbaum. Il est intéressant de remarquer que Dolin entretenait une relation d'affaires avec le gangster Moe Dalitz, lui-même lié à Lansky, relation qui remontait aux années quarante, lorsqu'ils possédaient tous deux des actions dans l'équipe sportive Indians, de Cleveland.
D'autres grands noms étaient investis dans les affaires immobilières de Permindex-CMC. Des communiqués trouvés dans les archives de Louis Bloomfield montrent que son associé en droit, Stanley Vineberg, gardait un œil attentif sur ces développements, et joua peut-être même un rôle dans les transactions qui allaient supplanter celles de Bloomfeld. Ces mêmes sources identifient un société française appelée Compagnie Financière, détenant une participation de 10% dans l'une des entreprises immobilières. La Compagnie Immobilière fut montée en 1953 par François Pereire, un rejeton de la fameuse famille française de banquiers, et Edmond de Rothschild, qui exercerait un contrôle hégémonique sur l'institution. Aujourd'hui, Compagnie Financière est connue comme étant le Groupe Edmond Rothschild.
Rothschild était aussi un partenaire d'affaires de Tibor Rosenbaum : les deux organisèrent la Israel Coporation, "la plus grande compagnie d'investissement israélienne", conçue pour "encourager des investissements privés à grande échelle en Israël". Lorsqu'il a été découvert en 1974 que Ronsebaum avait escroqué l'entreprise à hauteur de soixante millions de dollars, le gouvernement israélien réunit une poignée des banques les plus puissantes du pays "pour participer aux efforts visant à lui éviter la liquidation". Une de ces banques était la banque Leumi.
Rothschild lui-même apparaît tout du long de la correspondance de Bloomfield, et était sans l'ombre d'un doute intimement impliqué dans les activités de Permindex-CMC. Un télégramme, envoyé de Bloomfield pour Abraham Friedman à la Israel Continental Oil Corporation à Tel-Aviv, demandait à Friedmann de discuter des modalités relatives aux transactions immobilières italiennes avec Rothschild. Il est intéressant de noter que l'Oil and Petroleum Year Book indique que l'Israel Continental Oil a été créée au Canada en 1952, tandis que les archives du gouvernement canadien montrent que le neveu de Louis Bloomfield, Bernard Bloomfield – mentionné précédemment comme directeur de la filiale de l'International Credit Bank, Atlas Bank – était le président de cette société pétrolière.
Selon le Jewish Telegraph Agency, un an après que Israel Continental Oil ait été fondé, il devint un membre actif d'un consortium de firmes pétrolières, lesquelles voulaient percer "près de la mer morte, et dans d'autres sections d'Israël". Les autres partenaires de ce consortium étaient Husky Oil Company, qui était affiliée à une autre compagnie entachée de liens mafieux, Rimrock Tidelands, ainsi que New Continental Oil Company, la firme avec laquelle Israel Continental Oil mena des opérations croisées au Canada. Le président de New Continental était Frank Kaftel, un associé du crime organisé et un manipulateur boursier originaire du anada, le terrain de jeu de Moe Dalitz et de l'investisseur de la CMC Nate Dolin. Les documents du Bureau Fédéral des narcotiques a identifié Kaftel comme proche associé de "Bayonne Joe" Zicarelli, l'homme d'affaires et gangster susmentionné, qui avait participé à la vente d'armes à Israël.
Une autre entreprise pétrolière canadienne, fort active dans l'industrie pétrolière du début des années soixante, était la Tri-Continental Pipelines, où on pouvait trouver Edmond de Rothschild, François Pereire, ainsi que Louis Bloomfield. Galina Nikita, dans son histoire politique et économique de l'État d'Israël, remarque que Tri Continental faisait partie d'une groupe qui contrôlait un oléoduc allant d'Eilat à Haïfa, base de la beaucoup plus grande "Trans-Israel Pipeline" qui relierait Israël à l'Iran -, aux côtés du Miami Group, ainsi que de la Palestine Economic Corporation (PEC). Le Miami Group, ainsi que signalé plus haut, maintenait des liens avec les intérêts du crime organisé, et était aussi rattachée à la famille de compagnies qui entretenaient un partenariat avec Israel Continental Oil Corporation. PEC, d'un autre côté, était une courroie de transmission essentielle pour les capitaux américains dans les industries israéliennes naissantes. Pour citer Nikita : "décrit comme étant le plus grand investisseur en Israël, la PEC fut conçue en 1926 comme un instrument grâce auquel des juifs américains pourraient fournir une aide matérielle aux entreprises de production en Israël. Dans la seule période allant de 1950 à 1959, son capital augmenterait de 70%. Les dépenses de la PEC totaliseraient 19.300.000 de dollars en 1961. Elle possède de nombreuses filiales, banques et agences, et des actions dans d'autres sociétés. Ayant atteint des proportions gigantesques, la PEC plonge ses tentacules dans toutes les branches-clés de l'économie israélienne. La PEC est liée avec des monopoles financiers et industriels de premier plan, comme les banquiers de Wall Street Lehmann Brothers, Kuhn, Loeb and Company (un des huit plus vastes groupes financiers aux USA), le groupe Mellon de Pittsburgh, le groupe abot Lodge de Boston, et le groupe Hanna de Cleveland."
Ce réseau particulier d'individus et d'institutions est complexe et inextriable; il n'en demeure pas moins que nous tenons là quelque chose comme un axe israélo-italiano-franco-canadien, directement lié aux réseaux financiers des Caraïbes, aux flux d'argent venus de l'Occident qui arrosaient Israël lui-même, et aux extractions de matériaux bruts (comme les diamants) depuis le "tiers-monde". Une fois que ces investissements étrangers, généralement venus des États-Unis et du Canada, arrivaient en Israël, ils servaient à mettre sur pied diverses industries. Il saute alors aux yeux que la conséquence logique de tous ces efforts antérieurs pour réunir des fonds, des fournitures et des armes destinés aux groupes sionistes paramilitaires dans la Palestine mandataire, servaient désormais à construire et fortifier les capacités de l'état tout juste né. En ce qui concerne le as plus particulier de Permindex-CMC, il est clair que ce « centre commercial mondial » aurait été bénéfique pour générer des flux de capitaux internationaux et des accords commerciaux de même nature. En même temps, les liens qui unissaient ces entités aux services de renseignement, comme la CIA, les services spéciaux italiens et le Mossad, laissent fortement penser qu'un dessein plus trouble était alors à l’œuvre.
Michel Metta, dans le livre qu'il consacre à Permindex, note qu'au début des années soixante, diverses ententes furent conclues entre Israël et l'Italie pour supporter l'OAS, le groupe paramilitaire français, en Algérie, en échange de quoi les compagnies pétrolières italiennes se verraient ouvert l'accès au pétrole brut algérien. Dans le vaste éventail d'implications géopolitiques de ces arrangements, on trouve une connexion intime au CMC. L'homme à conduire ces négociations secrètes était l'ancien premier ministre italien Fernando Tambroni, dont le beau-fils, Micucci Cecchi, siégeait au conseil administratif du CMC. Du côté de l'OAS, tout laisse croire que les négociations étaient menées par le chef paramilitaire Jacques Soustelle.
Ceci est mis en évidence par l'enquête qui suivit la mort mystérieuse d'Enrico Mattei, dont l'avion explosa en octobre 1962. Mattei était à la tête de l'ENI, la principale firme de pétrole et de gaz en Italie, qui pourvoyait, entre autres, l'OTAN et la sixième flotte américaine. Mais, au début des années soixante, Mattei s'était engagé dans une voie qui dissonait avec l'atmosphère de statu quo qui dominait alors sous la guerre froide. Il cherchait à signer des accords pétroliers avec l'Union Soviétique, ainsi qu'avec des intérêts algériens et égyptiens, qui étaient alors opposés à ceux d'Israël.
Sur ces bases, les théories selon lesquelles la mort de Mattei était rien moins qu'accidentel allèrent bon train pendant des décennies, et conduisirent à des nombreuses enquêtes visant à jeter la lumière sur l'accident. Le journaliste italien Fulvio Bellini a découvert des informations qui auraient permis d'identifier les vrais coupables, à partir de l'une des enquêtes, celle conduite par le magistrat Vincenzo alia. "Je pense que pour comprendre la mort d'Enrico Mattei", avait dit Bellini à Calia, "vous devez suivre la piste qui mène à Jacques Soustelle. C'est lui qui fut chargé de s'occuper de Mattei, moyennant cent mille dollars envoyés depuis Montréal, à travers Permindex."
Qu'en était-il alors des connexités liant cette affaire aux réseaux du crime organisé? Une possibilité était que, à travers ses rapports avec l'International Credit Bank de Tibor Ronsebaum, Permindex-CDC s'impliquait au titre du blanchiment des fonds. Dans l'un des tout premiers exposés consacrés à Permindex-CMC, publié par le journaliste d'investigation Mario Ugazzi dans feu le journal Paese Sera, une compagnie intitulée Italo-Amerian Hotel Corporation (IAHC) fut déterminée comme étant affiliée au CMC (Metta, quand à lui, décrit IAHC comme une filiale du CMC). IAHC se consacrait au développement immobilier haut de gamme dans divers quartiers de Rome. Un des ses projets les plus ambitieux fut l'Hôtel du Lac, situé comme par hasard tout près des quartiers généraux de l'ENI.
Un des financements pour les projets de l'IAHC vint de la Bana Nazionale del Lavoro, une banque qui, comme on l'examinera dans le chapitre 7, était connectée à des banques prestigieuses, comme BCCI et Banco Ambrosiano, et joua également un rôle dans l'acheminement d'armes vers l'Irak dans les années quatre-vingt. L'argent que gérait la BNL provenait d'une multitude d'autres sources, à Genève et au Lichtenstein. Une des ces sources n'était autre que l'ICB. Si la chose était prévisible, attendues les nombreux liens de Rosenbaum avec Permindex-CMC, on doit soulever la question de la provenance ultime de tout cet argent. Étant donné qu'ICB transférait l'argent chaud qu'on lui remettait vers ses banques correspondantes aux Caraïbes, il est possible qu'à travers ces diverses compagnies, cet argent ait été réinvesti dans les opérations immobilières italiennes.
Ces conclusions sont tout au plus spéculatives. Ce qui est néanmoins assuré et irréfutable, c'est que le plus gros des luttes menées par l'OSS et la CIA, ainsi que par les services de renseignement israélien, impliquaient une étroite collaboration avec le crime organisé, et en étaient pour tout dire quasiment indiscernables. Mais ce qui est unique dans le cas d'Israël, c'est qu'une telle collusion ait été originellement ancrée non seulement dans ses services de renseignement, mais dans la naissance de l'état lui-même.
Chapitre 4
La “Banque de Faveur” de Cohn
“Le Manipulateur par excellence de la ville”
Roy Cohn, qui allait voir sa réputation publique passer de celle de “garçon prodige” à ses débuts, à celle d'avocat sordide de la mafia pour la postérité, a été, pendant près de trois décennies, l'un des hommes d'influence les plus importants du monde politique dans son pays. Non seulement il officierait comme bras droit de McCarthy au plus fort de la guerre froide, mais aussi aiderait-il à assurer maintes victoires électorales à de politiciens de premier plan, y compris des présidents. Des années après sa mort, le protégé de Cohn, le milliardaire de l'immobilier Donald Trump, serait élu quarante-cinquième président des États-Unis.
Nonobstant son immense influence, tant ses admirateurs que ses détracteurs ont évité d'aller fouiller trop loin dans sa arrière et ses affaires, surtout les moins recommandables. On peut attribuer cela à la nature en apparence contradictoire du bonhomme : vertueux croisé anticommuniste le jour, collaborant de près avec le FBI - et proche confident, associé d'affaire et conseiller juridique des plus grandes figures du crime organisé la nuit. Pour cette raison, l'histoire de Cohn est incontournable, pour qui veut comprendre la manière dont se construisit l'ascension des réseaux qui font le sujet de ce livre.
Roy Cohn se faisait appeler le “manipulateur par excellence” de la ville de New York, parce qu'il était “un réseau de contacts à lui tout seul, s'étendant de l'Hôtel de Ville à la mafia, de la presse à l'archidiocèse, des tribunaux à la jet-set disco et aux arrière-salles de Brooklyn et du Bronx, là où on nomme les juges et où on organise les contributions politiques." De plus, la virtuosité avec laquelle Cohn manipulait la presse, la politique et bien plus, était sans nul doute due en partie à son art d'user et abuser du chantage, d'une manière très similaire à celle que pratiquait son proche associé et ami, J. Edgar Hoover. Cette relation particulière, que nous avons abordé sous plus d'un angle dans le chapitre 2, explique peut-être pourquoi, longtemps après la mort de Cohn en 1986, la plupart des dossiers du FBI le concernant, et qu'on estime à la bagatelle de 4000 pages, n'ont toujours pas été rendus publiques, malgré l'insistance des biographes de Cohn et d'autres curieux au fil des années.
Les premiers pas de la arrière de Cohn jettent un éclairage saisissant sur la manière dont le monde des affaires, comme celui de la politique “utiles” et “légitimes”, en est venu à se mêler au monde du crime organisé au fil des décennies; et sur la façon dont l'extorsion a joué dans tout a un rôle crucial, avec la capacité confondante qu'avait Cohn dans l'art de se faufiler dans les zones grises existant entre légalité et illégalité.
Al Cohn et la Machine new-yorkaise
Le père de Roy, Albert Cohen, était un fils d'immigrants polonais, dont les moyens financiers limités forcèrent Albert à abandonner ses études secondaires. Il finit pas entrer au City College, où il travaillait pour financer ses études, et obtint son diplôme en 1903. Par la suite, il fréquenta la New York Law School, où il enseignait en même temps qu'il étudiait, et devint avocat en 1908. En 1910, Albert Cohn s'investit beaucoup dans le parti Démocrate, dont les locaux étaient basés dans le Bronx, ce qui impliquait “d'assister à des réunions hebdomadaires, de s'acquitter de tâches administratives, et d'entrer dans les bonnes grâces du chef du district”, dixit le biographe de Roy Cohn, Nicholas von Hoffman. Les relations d'Albert aux démocrates du Bronx se bonifièrent, à tel point qu'il fut nommé procureur adjoint du Bronx en 1917. A ce stade, Albert ou “Al” aspirait à devenir juge, mais le défaut de liquidités l'en empêchait. Le parti exigeait des paiements pour inscrire le nom de ses membres sur les bulletins de vote, ce qui servait de collecte de fonds; et plus influente était la position visée, le plus d'argent était demandé. Cohn ne disposait pas du budget idoine à ses aspirations, mais n'en continua pas moins de gravir les échelons de la scène juridique new-yorkaise, devenant procureur en chef du district en 1923, sous la férule du procureur du compté du Bronx, Edward Glennon.
Alors qu'il montait bon an mal an en grade, tout en ne disposant toujours pas de l'argent nécessaire à la magistrature qu'il convoitait, il rencontra Dora Marcus, la fille d'une riche famille de banquiers. A en croire les amis d'Al Cohn et les membres de la famille Marcus, la relation de Cohn et Dora Marcus conduisit rapidement à un mariage arrangé, car Dora “était le vilain petit canard de la famille, que celle-ci n'arrivait pas à caser”. Dans une interview des membres de la famille Marcus, diffusée dans le documentaire de Matt Tyrnauer's de 2019 Where's my Roy Cohn?, le père de Dora, Joseph S. Marcus, offrit à Albert Cohn l'argent et l'influence nécessaires pour qu'il devienne juge, en échange de demander sa main à Dora. Ils convolèrent en justes noces en janvier 1924, et, un an plus tard, Albert Cohn était nommé juge du compté du Bronx par le gouverneur Al Smith. Après leur mariage, Al et Dora se disputèrent quant à la question de l'endroit où ils allaient vivre. Al eut gain de ause, arrêtant son choix sur le Bronx. Le désir d'Al de demeurer dans le Bronx s'expliquait par son désir de rester en liaison avec les réseaux politiques qu'il avait développés, où il s'occupait du “patronage juif” pour le compte du chef du parti, Ed Flynn. Al Cohn était un protégé de Flynn, qui avait atteint un niveau de “pouvoir substantiel au sein du parti Démocrate”, à en lire Robert Shogan.
En 1921, Cohn fonda le Pontiac Democratic Club à la demande de Flynn, dans le but d'affaiblir la base politique de son rival, Patrick Kane. Le club deviendrait plus tard d'une grande influence sur les élections locales. Des années plus tard, Roy Cohn décrirait son père comme “le lieutenant en chef” de Flynn pendant cette période, tandis que sa mère Dora organiserait régulièrement de fastes dîners en l'honneur de Flynn. Comme juge, Al Cohn était d'une loyauté sans faille envers le parti Démocrate. A en lire l'historien Christopher Elias, « lorsque le parti avait besoin qu'Al gouverne d'une certaine manière pour des raisons politiques ou personnelles, il s'exécutait. Lorsqu'il fallait qu'il soutienne un candidat en particulier, il le faisait. Un jour, le fils d'un ami et collègue démocrate tua une jeune femme dans un accident de voiture, et Al se rendit tard dans la nuit au poste de police, et réussit à « arranger les choses ».»
Les services rendus par Al au parti et à Flynn s'avérèrent payants : le gouverneur de New York, Franklin Delano Roosvelt, nomma Cohn à la Cour Suprême du Bronx en 1929 : c'était le premier mandat judiciaire que délivrait celui qui deviendrait président des États-Unis. A partir de cette période, et pour de longues années, Flynn serait l'un des plus fins stratèges de Roosevelt. Huit ans plus tard, Albert Cohn fut nommé à la Division d'Appel de la Cour Suprême de l'État. Comme nombre de réseaux déjà explorés dans ce livre, nous allons vite constater que les engrenures de la machine politique où Al Cohn avait mis le doigt, allaient vite le mettre au contact du monde du crime organisé new-yorkais.
Certaines sources, provenant pour l'essentiel des médias grand public modernes, situent les débuts de l'influence du crime organisé sur le Parti Démocrate new-yorkais vers 1931, quand Lucky Luciano fit envoyer deux mercenaires pour intimider Harry Perry, le coprésident du deuxième district de l'Assemblée de Manhattan, exigeant qu'il démissionne en faveur d'Albert Marinelli. Mais le syndicat du Crime avait noué de solides liens avec les syndicats de travailleurs proprement dits, une composante essentielle de la base politique du parti Démocrate, et ce depuis les années vingt. C'est le gangster Arnold Rothstein qu'on crédite d'avoir été le maître d'oeuvre de cette alliance.»
Parallèlement, les liens de Marinelli à la mafia remontent aussi aux années vingt, quand il possédait une compagnie de camions, dont Lucky Luciano assura la gestion à l'époque de la prohibition. Luciano a été le principal soutien qui permettrait à Marinelli de devenir le premier italo-américain à devenir chef du district du Tammany Hall, une faction du Parti Démocrate, et ce dès avant l'incident avec Perry; ce qui en dit long sur l'influence à long terme du monde du crime organisé sur la vie politique new-yorkaise, à point nommé par le biais de Tammany. Après que Perry se fût retiré en faveur de Marinelli, l'influence du syndicat National du Crime sur la politique de New York, et tout spécialement le Parti Démocrate, allait devenir "effrontée", à en croire des articles du magazine New York vieux déjà de plusieurs décennies; car cette manoeuvre allait donner à Marinelli, et par procuration Luciano, la haute main sur les choix de qui aller siéger aux grands jurys, ainsi que sur le décompte des voix lors des élections locales.
L'influence du syndicat du Crime Organisé sur des politiciens new-yorkais de premier plan était considérable, du temps où Albert Cohn était engagé à fond dans les affaires du Parti Démocrate. Par exemple, Meyer Lansky a compté parmi les donateurs de la campagne politique d'Al Smith, le gouverneur de New York pendant la majorité des années vingt. Le Tammany Hall, dont Smith était une figure de proue, allait vite devenir le principal moteur de la politique menée par la Parti Démocrate new-yorkais, contrôlant les nominations, devenant par là un pur et simple synonyme de corruption. Smith est considéré comme ayant été l'une des principaux protégés du président du Tammany, Charles M. Murphy, qui travailla dur pour améliorer la réputation de l'organisation, jusqu'à sa mort en 1924. Cependant, le succès de Murphy à apurer l'image publique du Tammany ne survivrait pas à sa mort : trop de grands noms de l'organisation continueraient à tremper jusqu'au cou dans les eaux troubles du crime organisé.
A l'issue des manoeuvres de triste mémoire que déploya le syndicat du Crime Organisé pour truquer la Convention Nationale Démocrate en 1932, en faveur de Frankin Delano Roosevelt, Al Smith alla, littéralement en larmes, personnellement avertir Luciano, Lansky et Costello que Roosevelt allait les trahir. Smith les avertit, en particulier, que Roosevelt romprait sa promesse de limiter une enquête officielle touchant aux activités criminelles à New York. Cette promesse fut faite pour rassurer le monde du crime organisé quant à ses intérêts, et s'assurer ainsi de leur soutien pour obtenir la nomination. L'histoire est attestée tant de la bouche de Lansky que de celle de Luciano. L'avertissement de Smith, que les parrains du crime choisirent d'abord d'ignorer, s'avérera exacte, puisque Roosevelt donnera pleine licence à ce que l'enquête, dirigée par le juge Samuel Seabury, se poursuive après que sa nomination eût été confirmée. L'enquête fit rapidement la lumière sur un nombre conséquent d'activités criminelles conduites par les politiciens du Tammany, poussant plusieurs hauts responsables à la démission. Jimmy Walker, le maire de New York soutenu par Tammary, et protégé de Smith, ne se contenta pas de poser sa démission, mais s'exila à Paris pour éviter l'inculpation.
Au sujet de la Convention de 1932, Luciano déclarerait qu'il était de notoriété publique, à l'époque, que son organisation avait la haute main sur la majorité de ses délégués, ce qui donne toute la mesure de l'influence qu'elle exerçait à l'époque sur les transactions du parti. Quoiqu'il en soit, les efforts conjugués de Seabury et Roosevelt, et la détermination qui était la leur pour mener l'opération à bien, redora le blason du parti Démocrate, en faisant chuter verticalement l'influence du Tammany, ar son intrication avec le crime organisé avait désormais été exposée au grand jour. L'influence du syndicat National du Crime sur la vie politique new-yorkaise n'en allait pas moins trouver les moyens de perpétuer sa force, une fois digérée la tombée en disgrâce du Tammany.
Cohn père est resté profondément engagé dans l'appareil politique démocrate pendant toute cette période, et était particulièrement proche d'Edward Flynn, qui contrôlait d'une main de fer le parti Démocrate dans le Bronx depuis 1922. Flynn, un autre protégé du président du Tammary Hall, Charles Murphy, mais pas un membre du Tammary lui-même, jouissait des faveurs du président, pour avoir soi-disant gardé son district à l'écart de la corruption. Mais ce n'était que de l'exposition publique que Lynn protégeait son district, et sa propre réputation du soupçon de corruption, puisqu'il offrait sa protection à William O'Dwyer, notoirement lié à la mafia. Selon Robert Shigan, O'Dwyer était l'un des "amis les plus réputés" de la famille Cohn.
L'ascension de William O'Dwyer, pas très différente de celle de Thomas Dewey, s'appuyait sur sa réputation de croisé contre le crime organisé, Meyer Lansky en tête; on peut retenir tout spécialement le rôle qu'il joua dans la neutralisation du parrain syndical Louis "Lepke" Buchatler. Cependant, la question a été pas mal débattue de savoir si la vérité de l'affaire Buchatler fut bien celle qui sera officiellement rapportée (i.e. l'ex-flic O'Dwyer s'attaquant courageusement à la mafia), ou s'il ne s'agissait pas d'un faux drapeau, visant à couvrir une guerre de palais intra-mafieuse, réduisant le nombre de mains où se concentrerait le pouvoir criminel.
Comme noté par Sally Denton et Roger Morris dans L'argent et le Pouvoir, ce fut Lansky lui-même qui organisa l'arrestation de Buchalter par le FBI et le Bureau Fédéral des Narcotiques (initiales anglaises FBN), en 1937. De cette alliance, Denton et Morris écrivent que "la trahison [de Buchatler] a éliminé un rival de Lansky, tout en satisfaisant l'obsession de Hoover et du directeur du FBN, Harry Ansliger, pour la gloriole, compromettant encore davantage la loi fédérale, et la rendant de plus en plus dépendante de l'aide des indicateurs et des agents doubles." Dewey et O'Dwyer eux-mêmes rivalisèrent de zèle ostentatoire dans la traque de Buchatler, avec à la clé une substantielle plus-value de reconnaissance publique. Pourtant, l'homme qu'ils sont censés avoir contribué à abattre, était en fait déjà considéré comme un mort en sursis, tant par ses "amis" que par le gouvernement, avant même que Dewey et O'Dwyer ne soient impliqués. Cela jette un sacré doute sur la vérité du fait que ce soit à leurs talents de fins limiers qu'on doive la condamnation de Buchalter à la prison, puis à la mort.
On éprouve un pareil sentiment dubitatif à l'égard de l'histoire officielle, quand on considère le fait que nos deux procureurs vedettes entretenaient leurs propres liens au même syndicat, avec les intérêts de Dewey liés à Mary Carter Paint/Resorts International, tels que nous les avons scrutés dans le premier chapitre. Dans le as de O'Dwyer, il rencontrait Frank Costello l'année même où il condamnait Buchalter à la peine capitale. O'Dwyer mena campagne en 1941 pour devenir maire de New York, mais perdit. Il réussit à se faire élire en 1945, en grande partie grâce à sa réputation bien établie de héros de l'anticorruption. Hélas pour cette image d'Épinal, c'est un avocat naguère embauché par O'Dwyer lui-même, et qui sera élu au poste de procureur du district de Brooklyn – poste qu'avait occupé O'Dwyer -, Mils MacDonald, qui réduira cette image en poussière, et la arrière de O'Dwyer dans la foulée. En 1950, McDonald commença une enquête sur Harry Gross, qui avait dirigé un empire du jeu d'argent multi-millionnaire dans la ville. L'investigation sur Gross s'étendit rapidement avec la découverte, par MacDonald, de tout un réseau corollaire de rackets à travers l'ensemble de la ville. Une importante partie de ces rackets ramenaient toujours au même personnage, James Moran, un homme qui avait officié comme bras droit d'O'Dwyer quand celui-ci était juge, puis procureur, et à présent maire de la ville.
A partir du moment où le bruit se répandit que McDonald était aux trousses de Moran, la température commença à monter de plusieurs degrés, et à atteindre les plus hautes sphères. O'Dwyer se mit à accuser l'homme qu'il avait naguère embauché de se livrer à une "chasse aux sorcières". Peu de temps après, Ed Flynn téléphona au président Truman, pour lui solliciter de toute urgence un entretien en face-à-face. Il n'existe aucun compte-rendu officiel de la rencontre, mais tout porte à conjecturer que le sujet en fut les retombées qu'aurait l'enquête de Truman, une fois ébruitée ; non seulement sur la ville de New York, mais sur la parti Démocrate et sur Truman lui-même. Deux jours plus tard, Truman rencontra le chef du parti Démocrate new-yorkais, proche associé de Flynn, Paul Fitzpatrick. Il rencontra ensuite Eleanor Roosevelt, dont l'influence sur le parti Démocrate new-yorkais était considérable. Selon le journaliste David Samuels : "C'était couru d'avance pour Flynn et Fitzpatrick : ce que l'enquête de McDonald révélerait, c'est que le maire O'Dyer était l'homme de paille d'un système de corruption nervurant la ville tout entière, et dont l'administration était assurée par Moran, son plus proche associé politique. Pire, ils savaient – comme le découvrirait le public au mois d'août suivant, grâce au témoignage médiatisé d'un personnage nommé Irving Sherman – que O'Dwyer et Moran avaient personnellement rencontré le chef du syndicat du Crime, Frank Costello, dès 1941. En sa qualité d'ancien président du Comité National Démocratique, Flynn savait aussi parfaitement bien que les opérations politiques urbaines qui contribuèrent à l'élection de Franklin Roosevelt à la présidence à quatre reprises, et à celle de Truman, étaient basées sur un système d'alliances peu fréquentables. Mettre O'Dwyer à la barre signifierait la mise en procès du parti Démocrate de New York, et sans doute de partout ailleurs dans le pays. Un des moyens de sauver O'Dwyer du grand jury de McDonalds était de l'exfiltrer."
C'est exactement ce qui arriva, Truman nommant O'Dwyer au poste d'ambassadeur du Mexique, ce qui permit à O'Dwyer d'échapper aux poursuites et à des examens plus poussés. Le proche allié Ed Flynn, et son complice dans l'orchestration de sauvetage d'Odwyer, Paul Fitzpatrick, y allèrent de leur lettre de remerciement à Truman : "Votre annonce récente de la nomination imminente de l'ambassadeur du Mexique, me prouve une nouvelle fois quelle profonde compréhension vous avez des choses, et votre sollicitude quand il s'agit de porter assistance à quelqu'un... Je vous remercie du fond du cœur."
Même si O'Dwyer avait échappé à l'investigation de McDonald, il fut contraint de rentrer aux États-Unis depuis Mexico, pour témoigner devant le Comité Kefauver sur ses transactions supposées avec le crime organisé, courant mars 1951. Durant son témoignage, il ne nia pas avoir visité la maison de Frank Costello en 1941. Il admit aussi avoir nommé des amis et parents de puissants gangsters; mais se montra évasif lorsqu'on l'interrogeait sur les liens de ces personnes au crime organisé de l'époque. Un rapport ultérieur publié par le Comité déclare que "pendant le mandat de Mr O'Dwyer en tant que procureur du district du comté de Kings, entre 1940 et 1942, puis lorsqu'il occupa le poste de maire de 1946 à 1950, ni lui, ni les personnes qu'il a nommées, n'ont pris de mesures efficaces contre les échelons supérieurs du racket, du jeu d'argent, du stupéfiant, de la criminalité portuaire, du meurtre, ou du paris truqué"; tandis que toute la durée de son mandat "contribua à l'augmentation en flèche de l'extorsion et du gangstérisme dans la ville de New York".
Moins d'un an plus tard, le bras droit d'O'Dwyer, James Moran, en procès pour le rôle qu'il avait joué dans le système de corruption dénoncé par McDonald, fut reconnu coupable de vingt-trois chefs d'accusation d'extorsion. Si Flynn avait été un dirigeant politique du Bronx, pur de tout scandale et de toute corruption, comme le plaident certains historiens, il est difficile d'expliquer pourquoi il intervint de manière aussi dramaturgique, au point d'aller à la Maison Blanche dans le but avoué de couvrir la corruption que O'Dwyer avait rendue possible. La vérité est que son intervention visait à protéger le système "d'alliances peu recommandables" qui avaient donné à son pouvoir politique toute son ampleur, y compris ceux, flagrants, avec le monde du crime organisé. On peut aussi considérer le fait que le jeune Roy Cohn n'avait ménagé ni son travail ni son implication dans la campagne de O'Dwyer, se vantant d'être celui qui avait réussi à détecter le "linge sale" de son challenger républicain. Les connexions mafieuses et l'usage de "linge sale" et de chantage en politique, est exactement ce qui définirait l'essentiel de la arrière de Roy Cohn. Et, au-delà de sa arrière, son legs "politique" à la postérité.
La banque de l'oncle Bernie
Même si Roy Cohn est indéniablement né sous une étoile privilégiée, attendue l'influence et les connexions de son père, on peut à bon droit soutenir que le gros du succès d'Albert Cohn lui-même était à son tour redevable de son mariage avec une membre de la famille Marcus. La mère de Roy Cohn, Dora Marcus, était issue d'une famille de l'élite new-yorkaise, qui finira enlisée dans les sandales et les controverses liées à leurs activités à Wall Street durant la Grande Dépression.
Dorothy "Dora" Marcus était la fille de Joseph S. Marcus, qui créa la Bank of the United States. Marcus, un immigrant juif russe, commença sa arrière dans l'industrie du vêtement, avant d'entrer dans le monde des finances. Son coup d'essai fut la création de la Public Bank of New York en 1906. Il céda ses parts dans cette banque courant 1912, et lança Bank of United States un an plus tard. Une des raisons pour lesquelles Marcus en arriva là, est apparemment liée aux problèmes qu'il rencontra à la Public Bank, par suite de son embauche d'un certain William Koelsch comme caissier. La présence de Koelsch à la banque suscita des "frictions" à l'intérieur de la direction, peut-on lire dans le New York Times.
Marcus, Koelsch, et un partenaire d'affaires nommé Saul Singer, s'associèrent pour créer Bank of the United Sates un peu plus tard, mais le dépôt légal de la banque s'effectua par l'intermédiaire d'autres hommes. Ils voulaient dissimuler leur implication, et que la direction de Public Bank s'aperçoive que Marcus et Koelsch étaient les véritables forces derrière leur nouveau concurrent. La nouvelle banque fut tout de suite sujette à controverse, en tant que cette banque à but lucratif allait être installée à deux pas de la Public Bank, amenant ces derniers à se plaindre du fait "qu'il n'y avait aucune nécessité publique à des commodités bancaires supplémentaires dans le pâté de maison" de la rue.
De surcroît, les membres de l'équipe dirigeante de Public Bank objectèrent au choix du nom de la nouvelle banque de Markus, en ce que "Bank of the United State" sous-entendait quelque institution historiquement liée au gouvernement, comme celle qui avait servi de prototype de banque centrale, pendant le mandat du président Andrew Jackson. Ceci, avançaient-ils, pouvait donner l'impression d'une connexion directe du gouvernement américain à la banque de Marcus, ce qui frisait la désinformation. Le litige fut soulevé par une lettre écrite au nom de la Publik Bank par Samuel I. Frankenstein, et adressée au Comité Sénatorial des Banques.
Frankenstein, selon un extrait de la lettre publié par le New York Times, disait que les "étrangers ignorants croiraient que le gouvernement des États-Unis était intéressé par cette banque, et qu'elle était une branche de la Trésorerie des États-Unis à Washington; et que si la banque devait échouer, ces malheureux dépositaires se plaindraient du fait qu'ils aient confié leurs maigres économies au gouvernement des États-Unis". Il ajoutait "qu'il relève de l'évidence, pour tout esprit impartial, que le motif et le but de choisir précisément ce nom trompeur, pour une banque localisée dans un quartier presque exclusivement habité par des étrangers, alors que tant d'autres noms plus appropriés auraient pu être adoptés, ne sont pas louables. Ce nom n'a pas été choisi par hasard." Le temps prouverait que les propos de Frankenstein étaient prémonitoires.
Malgré ces tracasseries, la Bank of the United States obtint sa charte, de la part de George C. Van Tuyl Jr., qui devint ensuite vice-président puis président de la banque. La Bank of the United States, comme s'y attendait Frankenstein, mit tout en oeuvre pour attirer les affaires et les dépôts de la communauté immigrante juive locale. Commençant avec un modique fonds de roulement de cent mille dollars, elle eut d'abord une croissance modérée, et comptait cinq succursales en 1925. Attendus son appartenance juive, ainsi que ses efforts pour répondre directement aux besoins des juifs, elle devint vite un objet de fierté pour les juifs de New York, qui "accueillirent avec enthousiasme la nouvelle banque, ouvrant des caisses d'épargne et empruntant de l'argent pour les entreprises naissantes", sic l'historien Beth S. Wenger.
Des procédures judiciaires furent pourtant engagées contre la banque en 1926, exigeant un examen indépendant des dossiers de la banque. L'affaire fut classée sans suite, par le juge à la Cour Suprême de l’État Joseph S. Proskauer, prétendument parce que les plaignants n'avaient pas réussi à "avérer un seul as". Il y a pourtant de bonnes raisons de douter de l'objectivité de Proskauer dans l'affaire, dans la mesure où il était branché sur la même machine politique qu'Albert Cohn. Par exemple, Proskauer a été nommé par le gouverneur de New York Al Smith, dont nous vîmes déjà les liens avec le crime organisé. Proskauer a aussi sévi comme principal conseiller politique de Smith, lors de campagnes financées par Lansky, qui furent menées tandis que Proskauer siégeait à la Cour Suprême de l'État de New York, et plus tard à la Cour d'Appel. Proskauer sera également nommé président de la Commission sur la Criminalité de l'État de New York, au début des années cinquante, en dépits de son passif en matière de conflits d'intérêt.
La commission fut créée à la demande du gouverneur Thomas Dewey, lequel, comme nous le vîmes au chapitre 1, fit libérer Lucky Luciano de prison après son impliation dans l'Operation Underworld; et était aussi lié de près à John Foster Dulles et à Allen Dulles. Allen Dulles était directeur de la CIA, du temps des activités de la commission, et tandis que les liens de l'Agence avec le monde du crime organisé se renforceraient. Peu après la fin des travaux de la Commission sur le Crime, l'ancien assistant en chef de Dewey, Paul Lockwood, devint en 1955 cadre supérieur pour la Schenley Industries de Lewis Rosenstiel, liée à la mafia, tandis que Dewey lui-même devint officiellement assistant commercial des hommes de paille de Lansky, en 1944. La Commission du Crime, dirigée par Proskauer, fut insignifiante en termes de résultats finaux, surtout si on les compare à l'impact de ceux obtenus par le Comité de Kefauver un an plus tôt, quand Dewey fut appelé à témoigner, en raison de ses liens supposés avec la mafia. Ce qui laisse penser qu'on pouvait compter sur Poskauer, Albert Cohn, Ed Flynn et quelques autres, pour protéger certains acteurs influents du réseau de "liens peu recommandables" qui sévissait à travers toute la ville.
En plus des propres conflits d'intérêt évidents de Proskauer, il y a le fait que Joseph Marcus avait promis à Albert Cohn un poste de juge, en échange de son mariage avec sa fille Dora, ce qui en dit long sur l'influence de la famille Marcus sur les cercles judiciaires et légaux, comme sur les politiciens qui nommeraient les juges de New York pendant cette période. Albert Cohn fut nommé juge du comté du Bronx par Al Smith, un an avant que la banque de Marcus ne soit mise en accusation, en 1925.
Joseph Marcus mourut en 1927, donnant à son fils Bernard K. Marcus ("l'oncle Bernie" de Roy Cohn) le contrôle exclusif des affaires de la banque. Bernard Marcus était déjà impliqué en profondeur dans la direction de la banque depuis 1919, moment où son père lui en confia la gestion active. Après la mort de ce dernier, Bernard fut nommé président de la banque. Il se lança dans une campagne agressive d'acquisitions et de fusions, passant de cinq succursales, en 1925, à soixante en 1930. Deux fusions majeures eurent lieu en 1928, suivies par deux autres en 1929, faisant de la Bank of the United States la troisième plus grosse banque des États-Unis. Le banque devint membre de la Réserve Fédérale de New York, alors sous haute influence des frères Warburg, Felix et Paul. Paul Warburg était le principal architecte du système bancaire privé de la Réserve Fédérale, et une puissance de premier plan à la banque centrale lors de ses premières années.
En raison du succès apparent de la Bank of the United States, Bernard fut à l'époque salué comme étant un "magicien de la finance, qui pouvait faire surgir des dividendes à partir de pratiquement rien". Mais il s'avéra bientôt que la "magie" de Bernard Marcus reposait, dans une large mesure, sur des opérations de fraudes et de corruptions de la part des Marcus et de Saul Singer, validant les accusations antérieures faites au cours de l'enquête demandée par la Public Bank, rejetées par Proskauer. En février 1930, quelques mois seulement après le krach boursier d'octobre 1929, Bernard Marcus assurait à ses actionnaires que la banque reposait sur des bases solides. Quelques mois plus tard, la banque engagerait des négociations pour sa plus grande fusion à ce jour, avec la gestion d'un milliard de dollars de dépôts à la clé. La banque devait être dirigée par J. Herbert Case, le chef de la Deferal Reserve Bank of New York, dont la banque dirigée par Marcus était membre. En outre, Goldman Sachs était sur le point d'investir un "intérêt substantiel" dans la nouvelle banque, confirmant que cette fusion était sur le point d'accoucher d'un nouveau mastodonte de Wall Street. Les termes de la fusion auraient été négociés courant novembre 1929.
Pourtant, en décembre, une rumeur commença à enfler de façon incontrôlable, comme quoi la banque dirigée par Marcus était insolvable. Des investisseurs et dépositaires nerveux, pour la plupart juifs, firent la queue pour retirer leur argent, le 10 décembre 1930. A midi, plus deux deux millions de dollars avaient été retirés, et des dizaines de milliers de clients (sur un total de 400.000) de la banque s'étaient rassemblés, campant devant la porte de la succursale de la banque dans le Bronx, au point que la police fut appelée pour le maintien de l'ordre. La panique se répandit vite à d'autres branches, mais à ce moment-là, la plupart des ces branches avaient fermé leurs portes. S'ensuivit une vente massive des actions de la banque, dévaluant leur valeur à 3 dollars l'unité, alors que celle-ci était de 91 dollars l'année d'avant. Bernard Marcus insista sur le fait que la banque rouvrirait après la fusion qui était planifiée. La fusion n'en échoua pas moins, à partir du moment où les banques de compensation devant s'impliquer dans l'accord jetèrent un œil sur les livres des comptes de la banque dirigée par Marcus.
Le 11 décembre 1930, le surintendant des banques Joseph Roderick tenta de travailler avec les banquiers les plus importants de Wall Street pour sauver la banque, mais échoua à trouver quelque solution que ce soit. Le gouverneur de New York de l'époque, Franklin D. Roosevelt, ordonna la fermeture de la Bank of the United States, ce qui fit de sa faillite la plus grande à avoir jamais eu lieu aux États-Unis à ce moment de l'Histoire. Une enquête fut ouverte, et les preuves de fraude firent vite de s'accumuler.
Comme l'enquête commençait, il devint vite évident que Bernard Marcus et Saul Singer, le vice-président, s'étaient engagés dans des activités illégales, y compris l'achat d'actions de la banque avec l'argent des déposants, afin d'en faire grimper les cours. En plus de cela, il prêtèrent, dans des conditions elles-mêmes suspectes, plus de 37 millions de dollars à des directeurs de banque et à leurs sociétés, dont dix millions de prêts non garantis; et 5 millions et demi de prêts à seize filiales insolvables de la banque, tout cela dans les mois qui précédèrent l'effondrement. Marcus et Singer perquisitionnèrent aussi les réserves de la banque, pour financer leurs propres investissements dans le marché immobilier.
Des audiences publiques devaient ensuite révéler que des agents de la banque brûlèrent un camion entier rempli de documents, plus d'un millier de liasses bancaires, ainsi qu'un incinérateur situé dans Beresford Appartments, qui appartenait à une filière de Bank of the United States. Marcus, dans un style où excellera son neveu Roy Cohn plus tard, combattit âprement l'enquête menée sur sa banque, allant même jusqu'à refuser de témoigner, ou à exiger la destitution de l'enquêteur principal de l'affaire. Marcus et Singer furent reconnus coupables de fraude, et condamnés à trois ans d'incarcération dans la prison de haute sécurité de Sing Sing. Ils firent appel de la sentence, sans succès.
A en croire des membres de la famille Marcus, à commencer par la mère de Roy, Dora, la raison pour laquelle les autres pontes new-yorkais de la banque refusèrent de venir en aide à la Bank of the United States était "l'antisémitisme", et des éditoriaux paraissant dans certains journaux de New-York utiliseront le même type d'argument. D'après cette fine casuistique, l'épiscopalien J.P. Morgan, le New York Clearing House, dominé par les anglo-saxons, et les banquiers juifs allemands, par exemple Kuhn, Loeb et Lehman, avaient délibérément laissé les banquiers juifs russes faire faillite, alors qu'ils auraient pu sauver leur société. Dora Marcus parle de ces figures comme d'une "cabale antisémite dégueulasse", qui essayait de détruire sa famille en raison de ses origines judéo-russes.
Pourtant, d'autres banques firent faillite tout du long de l'histoire des États-Unis, et personne n'en appela alors à "l'antisémitisme". Sans compter le fait que l'établissement bancaire judéo-russe était en partie dominé par une autre famille puissante, les Warburg, avec Felix et Paul Warburg ayant épousé des femmes issues d'une autre famille judéo-allemande, les Loebs. En juin 1930, quelques mois avant l'effondrement de la banque détenue par Marcus, Albert Cohn, le beau-frère de Marcus, était l'invité d'honneur d'un déjeuner organisé par Felix Warburg : ce qui donne plutôt à penser que cette soi-disant haine vouée par l'establishment bancaire judéo-allemande à la famille judéo-russe Marcus n'existait tout simplement pas.
Il est plus sensé d'affirmer que la fraude de la Bank of the United States était beaucoup trop énorme, et que l'establishment juif allemand en question fut abasourdi qu'une telle fraude ait pu être perpétrée par une banque appartenant à des juifs, contre des déposants presque exclusivement juifs. Après tout, la banque a cherché dès le départ à cibler la communauté des immigrants juifs par des moyens trompeurs, puis a commis une fraude pour voler leur argent.
Par exemple, dans l'année précédant sa faillite, la banque a délibérément multiplié les campagnes de publicité pour ses services à la communauté juive, dans les quotidiens et magazines communautaires idoines, alors que ses dirigeants trempaient déjà dans des affaires frauduleuses. De plus, il y eut auparavant des tentatives d'enquêter sur la banque pour ses fraudes, mais elles ont été court-circuitées par le juge Proskauer. On peut supposer que des intérêts puissants aient été disposés à permettre cette intervention au nom de la banque de Marcus au moins une fois, mais en sachant d'avance qu'ils ne le feraient pas fait une seconde fois.
Ajoutons à cela que Bernard Marcus a été gracié après seulement vingt-sept mois de prison par Herbert Lehman, alors gouverneur de New York. Lehman avait été l'un des juges présidant la procédure en appel de Marcus, et fut le seul à avoir plaidé pour l'annulation de la condamnation. Lehman, issu de la famille de banquiers juifs allemands ayant fondé Lehman Brothers, était un proche d'Albert Cohn, lequel aurait fait pression sur Lehman pour qu'il accorde ladite grâce. Si les Lehman, comme le reste de la communauté de banquiers juifs allemands, avaient effectivement voulu détruire Marcus, on ne voit pas bien pourquoi Herbert Lehman serait intervenu une première fois pour empêcher la condamnation initiale, puis une seconde pour le gracier.
Le procès et l'emprisonnement de Marcus eurent un impact considérable sur Roy Cohn, dans la mesure où "Bernie" était son tonton favori. Roy, comme d'autres membres de la famille Cohn, adopta la vue selon laquelle la "cabale antisémite" avait utilisé Bernard Marcus comme "bouc émissaire", amenant certains cousins de la famille Marcus à claironner que c'était cette vue qui avait poussé Cohn à "combattre l'establishment". En se fondant sur d'autres récits et informations quant à l'éducation de Cohn, il semble plus plausible d'avancer qu'il était allergique à la loi, et qu'il se sentait au-dessus d'elle; sentiment apparemment partagé par Bernard Marcus, comme le révèle d'évidence son comportement lors de l'enquête, et du procès liés à son rôle de président de la Bank of the United States.
Du côté familial maternel de Roy Cohn, ce n'étaient pas seulement son grand-père et son oncle qui étaient des personnages influents de la scène new-yorkaise (malgré leur tombée en disgrâce publique en 1930). Sa grand-mère maternelle, Celia Cohen Marcus, était la soeur de Joshua Lionel Cowen (née Cohen), qui fut cofondateur de Lionel Corporations, laquelle produisait des jouets et des trains miniatures. Les origines de cette compagnie de jouets à succès sont à trouver dans le travail de Cowen pour Acme Electric Light Company, où il commença en enregistrant des brevets pour des lampes et des moteurs, en 1899. La même année, Cowen a obtenu un contrat de 12 000 dollars, de la part de la marine américaine, pour concevoir et fabriquer des détonateurs destinés à déclencher des mines sous-marines. Cowen utilisa cet argent pour financer la création de Lionel Corporation en 1900. Même si Cowen est surtout connu comme président fondateur et au long cours de Lionel Corporation, il était également membre du conseil d'administration de la Bank of the United States, jusqu'à sa disparition.
Tandis que son neveu était envoyé à Sing Sing, Cowen réussit à s'en sortir grâce au secours de Fred Piderit, le surintendant bancaire adjoint spécial chargé de superviser la liquidation de la Bank of the United States. Le fils de Piderit devient ensuite un élément important de la Réserve Fédérale de New York. Cowen s'est finalement contenté de 5.000 dollars, bien qu'il ait assisté à plusieurs réunions de directeurs de banque, au cours desquelles de nombreux prêts frauduleux se voyaient approuvés. Il témoigna ne rien savoir des activités criminelles de la banque, et qu'il ne prit connaissance de ses nombreux problèmes qu'après sa liquidation, par l'entremise des médias. Le fait que Cowen ait évité toute accusation dans l'affaire, affaiblit encore davantage la théorie selon laquelle les poursuites de Bernard Marcus pour l'effondrement de sa banque étaient le fruit d'un complot contre sa famille, fomenté par d'autres familles de banquiers juifs.
L'influence de Lionel grandit, et atteint son apogée quand il devint, au début des années cinquante, le plus grand producteur de jouets au monde. Mais ses jours de gloire s'estompèrent relativement vite, à la fin de la décennie. Cowen et son fils Lawrence prirent leurs distances avec la compagnie, vendant leurs actions à nul autre qu'un certain.... Roy Cohn. L'implication et le rôle de ce dernier dans la compagnie allaient plus tard être liés à des activités financières suspectes, et à des réseaux du crime organisé. Des amis de Cohn, dont l'ancien membre du congrès Neil Gallagher, déclareront que Roy avait persuadé toute une série d'amis et de connaissance d'acheter des actions de Lionel, tandis qu'il vendait l'entreprise à découvert à titre privé, ce qui lui permit de s'enrichir grassement, lors même que les investisseurs qu'il avait conseillés se prirent une mémorable raclée financière. Cohn a également "contourné" les réglementations fédérales à la fin des années 50, en empruntant d'importantes sommes d'argent à des sources américaines et étrangères, pour acheter des actions de Lionel. Déjà à l'époque, Cohn était mêlé à des intérêts financiers rattachés à des personnages du crime organisé, comme Moe Dalitz et Tony Salerno.
En examinant d'autres affirmations faites au sujet de l'arbre généalogique de Cohn, certains ont pu dire, comme son biographe Nicholas von Hoffman, que sa grand-mère maternelle, Celia Cohen Marcus, était "dérangée", souffrant de sérieux troubles mentaux. Un de ses oncles, côté maternel, Jesse Marcus, était "soit un attardé mental, soit un traumatisé du cerveau", ce que la famille attribuait à un mauvais coup de forceps par le médecin qui le mit au monde: d'autres soupçonnaient des auses congénitales. Von Hoffman a aussi rapporté que certains membres de la famille Cohn pensaient que la mère de Roy devait être internée, tandis que d'autres, même s'ils n'étaient pas loin de partager cet avis, pensaient que le fait de vivre dans un milieu aisé rendait ses excentricités gérables, et que l'internement ne s'imposait guère.
D'autres membres de la famille Marcus, notamment les cousins de Roy, n'allaient pas aussi loin, mais affirmaient que les tendances névrotiques et sociopathiques de Dora laissèrent une trace indélébile sur la personnalité de son fils. Selon l'un de ces cousins, tout commença le jour même où naquit Roy, en 1927, avec Dora disant à Al : "Ceci est mon bébé. Je vais élever cet enfant seule, et tu n'aurais jamais ton mot à dire là-dessus". Même s'il grandit effectivement dominé par sa mère, ses contacts avec son père étant beaucoup plus limités, Roy fut conscient très tôt du fait qu'il s'agissait d'un mariage malheureux ; et il était capable de jouer de ses parents l'un contre l'autre avec aisance. L'épouse de Bernard Marcus, Libby Marcus, déclara une fois à von Hoffman que les parents de Roy "avaient des vues très différentes du commun des mortels quant à la discipline et tout ce qui s'ensuit, en sorte qu'ils ne lui disaient jamais non. Il pouvait à chaque fois trouver une personne qui était de son bord, et c'est cette personne qu'il utiliserait alors à son avantage." La tante de Roy, toujours Libby, ajouta : "Je ne pense pas que la mère de Roy lui aie jamais inculqué quelque sens de la discipline que ce soit. Tout se passait toujours en termes de rapport de forces, d'influence, de reconnaissance, et il n'y avait aucune chance pour que Roy soit bridé en quoi que ce soit, parce qu'il finissait toujours, toujours par obtenir ce qu'il voulait. Ce n'était pas une relation normale."
La permissivité sera peut-être resté, en effet, l'empreinte la plus durable qu'aura imprimé la mère de Roy sur le caractère de son fils. La chose sera aussi bien exprimée en ces termes par l'un des associés de Roy Cohn, cité sous couvert d'anonymat par Hoffman : "Sa mère adorée a créé une personne qui était totalement libre des règles que vous, moi et la plupart des gens respectent. Ce qu'autrui va penser, ce qui est droit, ce que ma religion me prescrit au sujet de ceci ou cela, Roy s'en fichait, et ne faisait que suivre les règles qu'il avait lui-même posées. Ce qu'il voulait, au moment où il le voulait, c'était a la chose à suivre."
L'ascension de Roy
Dès son plus jeune âge, Roy Cohn se ferait connaître pour être un adepte inconsidéré "du commerce de calcul humain, de la conclusion d'accords, de l'échange, de la manoeuvre et de la manipulation". À l'âge de douze ans, par exemple, il utilisait les relations politiques de son père pour trouver des emplois à des hommes à la poste, en touchant une commission au passage. Ceux qui le connaissaient le mieux alors s'accordent tous sur un point : il se sentait bien plus à son aise en présence d'hommes d'affaires puissants, et de pontes de la vie politique new-yorkaise, qu'avec n'importe quel enfant de son âge. Malgré le fait qu'il différât à ce point du standard des enfants de son âge, Roy développa un panel limité d'amis du même âge que lui, dont certains, avec le temps, auront une influence importante sur sa arrière, ainsi que sur son art hors pair de manipuler les médias pour des profits politiques personnels, mais aussi pour ses nombreux clients.
Parmi les copains d'enfance, on peut nommer S.I. Newhouse Jr., qui supervisera l'empire médiatique Conde Nast, lequel comprend aujourd'hui encore Vanity Fair, Vogue, GQ, le New Yorker, et on peut encore allonger la liste; Edwin Weisel Jr., devenu procureur général adjoint sous la présidence de Lyndon Johnson, et dont le père était un avoat de marque dans l'industrie du cinéma; sans oublier Generoso (Gene) Pope Jr., qui finit par diriger le National Enquirer. La tante de Roy, Libby Marcus, a déclaré que Roy "avait très peu d'amis de son âge à l'époque, et quand il organisait une fête, il n'y en avait que deux, Generoso Pope [Jr.] et Eddie Wiesel Jr. Tous les autres étaient des adultes dans le monde de la politique, ou d'une autre forme de pouvoir. Il ne prêtait pas attention aux gens de son âge."
Gene, comme Roy, nourrissait un intérêt insatiable pour la politique et le pouvoir. Il était le fils favori de Generoso Pope Sr., un immigrant italien qui avait débarqué aux États-Unis sans un sou, pour ensuite se hisser au sommet de l'industrie du béton, à New York d'abord, à échelle nationale ensuite. Pope Sr. était une figure controversée, en raison de son admiration et de son soutien au fascisme italien, ainsi que pour ses liens à Benito Mussolini, au Vatican et plus tard aux caïds de New York. Pope Sr. était également proche de William O'Dyer, le maire de New York lié à la mafia, qui était aussi un ami de la famille Cohn. Pope Sr. était aussi bien en contact avec des pontes du monde politique américain, y compris des présidents démocrates comme Franklin D. Roosevelt et Harry Truman, de même qu'avec le challenger républicain de Truman, Thomas Dewey, incidemment gouverneur de New YorK.
Pour ce qui est des liens mafieux de la famille, Pope Sr. était tout particulièrement proche de Frank Costello, qui avait décisivement contribué à la trajectoire de son entreprise, Colonial Sand and Stone, en lui obtenant les contrats les plus juteux de la ville pour le marché du béton. En lui déroulant un tapis apparemment illimité d'accords de faveur, Colonial devint la plus grosse entreprise du béton du pays, et Pope Sr. l'une des plus riches hommes d'affaires "légalement parlant" du pays, malgré ses liens en sous-main au crime organisé.
Ces liens étaient si serrés que Costello, qui fut la source d'inspiration réelle de Vito Corleone, le principal personnage du célèbre roman Le Parrain de Mario Puzzo, fut à point nommé choisi pour être... la parrain de Gene Ope Jr., et sera de fait son guide existentiel pendant des années. Gene, après une brève période au service d'opérations psychologiques pour le compte de la CIA, reçut un prêt de Costello pour construire son propre empire médiatique, autour notamment du National Enquirer. Le fils de Gene Pope Jr., Paul Pope, a pu comparer l'influence de Costello sur la famille "à celle d'un ange gardien : on pouvait sentir son pouvoir, mais pas le voir".
Les accords de type mafieux, qui conduirait la famille Pope aux sommets, devint aussi bien leur modus operandi quasi exclusif. A travers son contrôle de l'industrie du béton dans toute la ville, ainsi que son emprise sur le bloc électoral italien, grâce à son monopole sur les quotidiens de langue transalpine à New York, Pope représentait une force que les politiciens les plus importants, mais aussi tous ceux qui étaient animés d'un tant soit peu d'ambition, ne pouvaient se permettre d'ignorer. Il agissait au travers d'un système élaboré de quid pro quo, qui sera plus tard repris par Roy Cohn, lequel baptiserait sa propre version du système sa "banque de faveur". Comme le dira plus tard Gene Pope Jr. tant de son père que de lui-même, s'agissant de leur rôle dans la politique new-yorkaise et même nationale : "Nous faisions des marchés. C'est comme a que nous avons façonné les juges, les procureurs, des gens comme a. On a tout dit quand on a dit a. Je veux dire, je faisais tout, de faire sauter les contraventions à nommer les juges".
Plus tard dans sa vie, Cohn, en évoquant les souvenirs de son intimité avec la famille Pope, déclarera que "nous allions pratiquement tous les samedis soirs dîner au 1040 Fifth, puis Mr et Mme Pope, Gene et moi allions assister à un spectacle de Broadway." Que ce soit de l'avis de Gene Pope Jr. ou de celui de Cohn lui-même, Gene Pope Sr. représentait un "mentor" pour Cohn, qui l'admirait pour sa "personnalité magnétique". Cohn pourra même dire "qu'il a beaucoup appris sur la politique pratique" de la part de Pope Sr., et d'abord la fameuse politique de la "banque de faveur"; et que l'homme d'affaires aux liens mafieux "a davantage impulsé ma arrière en politique que qui que ce soit d'autre".
Pope Sr. a certainement contribué à l'ascension de Cohn dans le monde de la justice, ayant tiré les ficelles de la nomination d'Irvin Saypol au poste de procureur du district sud de New York, et de Cohn comme procureur adjoint. A en entendre Cohn, cité par son biographe Nicholas von Hoffman, la nomination de Saypol fut obtenue grâce à un (sic) "triumvirat odoriférant", composé de Pope Sr., de armine de Sapio du Tammany Hall, et de Frank Costello. Le zèle que mettra Saypol à poursuivre les communistes ne pèsera pas d'une influence légère, dans celui qui fera jouer à Cohn ses rôles de triste mémoire, d'abord dans le procès de Julius et Ethel Rosenberg, puis dans les audiences de Mcarthy.
C'est la relation, étrangement étroite et décrite dans le chapitre 2, qu'entretenait Cohn avec J. Edgar Hoover, qui fut le facteur clé de sa nomination en tant qu'avocat en chef de Joe Mcarthy, durant les audiences anti-communistes. Le poste avait failli revenir à Rober F. Kennedy, qui fut toute sa arrière un rival acharné et un ennemi juré de Cohn, essayant de coincer ce dernier à plus d'une reprise quand il était Procureur Général, durant la présidence de son frère. Bien que Cohn fût impitoyable, et apparemment intouchable, en tant qu'avocat de Mcarthy, jouant un rôle central dans la destruction de nombreuses arrières et de vies lors tant de la "Peur Rouge" que de la "Peur Lavande", ses acrobaties au sein du comité allaient finir par le conduire à sa chute, après qu'il ait tenté de faire chanter rien moins que l'armée elle-même, en échange d'un traitement de faveur pour celui qui était le consultant du comité, et son amant présumé, le dénommé David Shine. On peut noter une coïncidence troublante : peu de temps avant que Shine ne travaille avec Cohn et Mcarthy, sa soeur, Renee Shine, convola en justes noces avec Lester Crown, futur membre du Mega Group, et fils de l'affilié "Supermob" Henry Crown, comme nous vîmes au premier chapitre.
Bien que sa tentative d'extorsion avec l'armée soit restée la plus connue de cette époque, il exerça aussi des chantages de toutes sortes sur des diplomates, par exemple Charles Tayher, le consul général des États-Unis à Munich en Allemagne, après que le beau-frère de Tahyer, Charles Bohlen, ait été nommé ambassadeur par Eisenhower. Les deux, mais surtout Bohlen, étaient haïs par la droite Maccarthyste, même s'il n'existe aucune preuve solide de leur affiliation au communisme. Cohn avait appris que, durant un séjour à Mexico, Thayer avait eu un fils avec une femme mexicaine, qu'il épousa brièvement avant de divorcer. Cohn menaça d'informer la vieille mère de Thayer de cette histoire déjà ancienne, en la glissant dans les audiences publiques de confirmation de Charles Bohlen, qui venait d'être nommé au poste d'ambassadeur des États-Unis en Union soviétique. Thayer, craignant que la nouvelle ne brise sa pauvre mère, choisit de démissionner du département d'État.
Cohn a probablement aussi utilisé le chantage par d'autres moyens, attendu qu'il était déjà impliqué dans l'opération de chantage sexuel liée à Rosenstiel pendant cette période. Comme nous l'avons vu au chapitre 2, cette opération était prétendument liée à la « chasse » anticommuniste de l'époque, et sa cible apparente, les hommes homosexuels, étaient donc également « chassés » en raison de ce qu'on appelait la « Peur Lavande », symétrique de la "Peur Rouge". Il est piquant de constater que l'une des principales motivations à tenir le flambeau de la proverbiale "Peur Lavande", était la vulnérabilité des homosexuels cachés au chantage. Bien que l'idée de base était que les communistes pourraient exploiter ces informations pour subvertir les homosexuels au sein du gouvernement américain, les preuves font plus que suggérer qu'au jeu de faire chanter ces hommes, c'était bien le groupe anticommuniste, Cohn en tête, qui était de loin le plus fort. Ce groupe était aussi subversif au sens propre, étant donné que ses dirigeants, des homosexuels tels que Hoover et Cohn, étaient mouillés jusqu'au cou dans le crime organisé, et compromis jusqu'à la moelle par celui-ci. Après tout, c'était le FBI de Hoover, secondée par l'Église catholique, dominée par le cardinal Spellman, ami de Cohn, qui avaient initialement soutenu et légitimé Mcarthy et sa chasse aux sorcières de si triste mémoire.
Comme Hoover, le cardinal Spellman, archevêque de New York depuis 1939 et jusqu'à sa mort en 1967, était un homme incroyablement puissant. Comme pourra le dire Gene Pope Jr. : "Vous ne pouviez obtenir de boulot à New York sans l'aval de Spellman. Avant que vous ayez la moindre chance d'obtenir quoi que ce soit, vous deviez avoir l'accord de Spellman. Il contrôlait tout d'une main de fer, il contrôlait la législation, il contrôlait le conseil municipal. Spellman était un maniaque du contrôle, connu pour interpréter "tout signe d'opposition à sa volonté comme un signe de subversion communiste". Là encore comme Hoover, le pouvoir de Spellman était très probablement la raison pour laquelle il fut toute sa vie apable de garder sous le boisseau les menus faits liés à sa vie sexuelle. Sa double vie était probablement impliquée dans les sauteries de la "suite bleue" à l'hôtel Plaza, mais comprenaient, de manière aujourd'hui avérée, des soirées sexuelles à son manoir. Même le biographe de Spellman, John Cooney, est obligé de reconnaître de quoi était faite la vie privée de Spellman : "Dans les cercles cléricaux de New York, la vie sexuelle de Spellman était une source de profond embarras. Des rumeurs circulaient sur ses rapports avec ses enfants de chœur. Il avait ses favoris parmi les plus beaux jeunes prêtres, et on lui prêtait des amants en dehors du clergé."
Une anecdote intéressante, rapportée par Cooney, parle d'un enfant de chœur qui eut une relation avec Spellman, et était particulièrement loquace à ce sujet. Un homme nommé C.A. Tripp, qui devint plus tard sexologue pour le controversé Alfred C. Kinsey, découvrit cette histoire par hasard, en rencontrant l'enfant de chœur en question, qui aimait se vanter à haute voix de ses rendez-vous avec Spellman. Tripp fut abasourdi du manque de discrétion que manifestait Spellman au sujet de ses petites affaires privées. Il chargea donc l'enfant de chœur de demander à Spellman pourquoi il ne craignait pas que ces affaires fuitent, et ne nuisent gravement à sa réputation. Le garçon revint le voir quelques jours plus tard, en lui apportant la réponse : "L'archevêque m'a répondu : "qui donc au monde serait capable de croire ça?"".
Spellman pensait manifestement que sa position de pouvoir le mettait à l'abri, et lui permettait de mener sa vie sexuelle comme bon lui semblait. Comme l'écrit Rod Dreher dans un article de 2019 du Amerian Conservative, qui ne nous ménage pas les détails de la double vie de Spellman : "Le cardinal Spellman avait une confiance absolue dans le fait qu'il ne serait jamais démasqué, et que si quelqu'un s'y essayait, personne ne le croirait. Et de fait, personne n'a rien tenté dans ce sens à ce jour."
Même si Spellman et Hoover eurent en commun des vies privées rsiquant à tout instant d'être divulguées, en plus d'être manifestement très connectées l'une à l'autre, seul Hoover fut l'objet d'une tentative d'extorsion. Cette tentative fut le fait du monde du crime organisé, qui voulait protéger ses intérêts de l'ingérence du FBI, mais aussi d'autres agences du renseignement américain. A en lire David Talbot dans son L'échiquier du Diable, les efforts déployés par Mcarthy pour cibler l'analyste et directeur de la CIA, l'allié d'Allen Dulle, William McBundy, au milieu de l'année 1953, conduisirent Dulle à mettre la pression sur Hoover. Celui-ci, quoique émettant pas mal de réserves quant à l'action de Mcarthy à l'époque, continua d'alimenter le sénateur du Wisconsin et Roy Cohn "d'un flot d'informations préjudiciables aux ennemis [de Hoover] à Washington".
Dulles était lui-même le sujet d'un épais dossier, reposant dans le bureau de Hoover et documentant ses escapades extraconjugales, s'assura que la CIA maintienne le chantage sur Hoover, notamment en utilisant les informations qui avaient été partagées par des vétérans de l'OSS, dont, très probablement, James Jesus Angleton et Meyer Lansky. Comme le note Talbot, "le bruit courait que le chef du contre-renseignement de la CIA [J.J. Angleton] montrait de temps en temps des preuves photographiques de la liaison qu'avait Hoover avec l'adjoint du FBI Clyde Tolson, y compris une photo de Hoover honorant oralement son assistant et compagnon de longue date", tandis qu'une des maîtresses d'Allen Dulle avait l'habitude d'appeler Hoover "la vierge Marie en pantalon".
Dulles a aussi compilé un gros dossier détaillant la vie sexuelle de Mcarthy, où se trouvent des allégations d'homosexualité. Talbot épelle ces allégations : "Le sénateur, qui pourchassait sans pitié les homosexuels, était largement soupçonné de hanter le "bord circuit" près de la Grand Central Station, ainsi que des repaires gay dans le Milwaukee. Dre Pearson eut vent de ces rumeurs, mais n'a jamais été en mesure de collecter assez de preuves pour pouvoir les rendre publiques. Cependant, le moins sélectif Hank Greespun, l'éditeur du Las Vegas Sun, qu'une violente guerre des mots opposait à Mcarthy, laissa fuiter les allégations. Greenspun avait eu accès aux dossiers Pearson, et il avait collecté ses propres ragots sur Mcarthy, qui impliquaient des jeunes grooms et opérateurs d'ascenseur à l'hôtel, quand il allait flamber à Vegas. "Kohn Mcarthy est un célibataire de 43 ans", a écrit Greenspun. "Il sort rarement avec des filles, et quand il le fait, c'est avec un rire crispé. Que le sénateur Joe Mcarthy se livre souvent à des activités homosexuelles, c'est un secret de polichinelles pour la communauté gay qui se retrouve au White Horse Inn [dans le Milwaukee]."
Dans le monde du chantage de Beltay, ces allégations sur l'homosexualité de Mcarthy ont été rejetées par les proches de Hoover, ar Hoover avait également compilé ses propres dossiers secrets sur la vie sexuelle de Mcarthy, au as où il en aurait besoin. On dit que les dossiers secrets de Hoover auraient plutôt contenu un autre type d'histoires dérangeantes sur Mcarthy, en train de palper des jeunes filles en état d'ivresse, de manière si récurrente que la chose était devenue un "secret de polichinelles" dans la capitale. Talbot cite Walter Trohan, le chef de bureau du Chiago Tribune à Washington, qui a vu de ses yeux Mcarthy agresser sexuellement l'une de ces filles : "Il ne pouvait tout simplement pas s'empêcher de tripoter les minettes. Pourquoi l'opposition communiste ne lui a-t-elle pas envoyé une mineure, pour le faire prendre en flagrant délit de viol? a reste un mystère pour moi."
Le problème, c'est que comme nous n'avons cessé de le voir jusqu'ici, c'est que c'était les anticommunistes qui entouraient Mcarthy, bien plutôt que "l'opposition communiste", qui était le camp à s'engager le plus volontiers dans des opérations de ce genre; et qu'il est tout à fait possible que le sénateur ait été ciblé et piégé par des alliés ostensibles, attendu son considérable pouvoir, et qu'il est difficile d'imaginer que ses escapades sexuelles aient été ignorées par de tels cercles.
Du côté de Dulle, aucun besoin d'"envoyer une mineure" à McCarthy, dans la mesure où la collecte qu'il avait déjà faite des faits et gestes de McCarthy, suffisaient amplement à lui donner un ascendant sur lui. Résultat, sic Talbot : "la lutte de la CIA contre McCarthy était filigranée par un sous-texte sexuel explosif, sous-texte qui a été soigneusement caché au public, mais qui finirait par éclater, lors des audiences du Sénat qui devaient le faire tomber". On peut discuter du fait de savoir si la lutte de McCarthy avec Dulles est ce qui a causé sa perte. Une chose est sûre : leur affrontement a marqué son premier échec majeur, et un tournant dans sa croisade contre le communisme. Ce serait la relation entre Roy Cohn et David Shine, le consultant en chef du comité McCarthy, décrit par un historien de la Guerre Froide comme la "blonde muette" de Roy Cohn, qui serait le facteur décisif de la tombée en disgrâce tant de Mcarthy que de Cohn. Même si certains des biographes de Cohn ont émis de sérieux doutes quant à la dimension romantique qui aurait entouré la liaison de Cohn avec Shine, d'autres historiens de cette période la tiennent pour un fait avéré. Au point où nous en sommes, pas moyen de trancher, la question ayant été sujette à d'interminables spéculations depuis des décennies.
Par exemple, lors du tristement célèbre séjour de Cohn et Shine en Europe, la presse allemand fit état de "flirts burlesques des deux hommes dans le hall de l'hôtel", tout en rapportant comment le couple avait laissé "leur chambre d'hôtel en ruines, après une vigoureuse série de scènes de ménage". Von Hoffman, qui rejette la thèse d'une relation homosexuelle entre Cohn et Shine dans son livre Citizen Cohn, n'en est pas moins obligé de rapporter quelques histoires troublantes. Une de ces histoires, rapportée par TIME, décrit comment Shine et Cohn "prenaient l'avion pour Washington depuis New York, louaient des chambres adjacentes à l'hôtel Statler pour la semaine, puis revenaient le vendredi soir pour un week-end de nightclubbing". Une fois, le Statler ne disposait pas de deux chambres adjacentes pour les deux hommes, mais seulement de deux chambres éloignées l'une de l'autre. Ce fut Shine, et non pas Cohn, qui provoqua alors "un tapage de tous les diables dans le hall".
Que le tout ait été accompagné ou pas de relations sexuelles importe finalement peu : il ne fait aucun doute que Cohn ait été fou amoureux de Shine, puisqu'il alla jusqu'à déployer toute la puissance de la machine McCarthy contre l'armée elle-même, dès que Shine fut mobilisé en 1953 pour être envoyé à l'étranger. La réponse de Cohn à la nouvelle fut la suivante : "Nous allons détruire l'armée. L'armée sera ruinée, si vous faites un double coup fourré aussi puant, aussi moche, aussi sale, aussi infect, aussi merdique que ça". Le ciblage de l'armée conduisit son auteur à la débâcle, pas l'armée elle-même. Finalement, avec l'accord total de l'administration Eisenhower, l'armée réagit en rédigeant le « rapport Shine », qui révélait par le menu les méthodes utilisées par Cohn et McCarthy pour faire chanter l'armée, afin d'obtenir des privilèges et des faveurs spéciales au nom de Schine. Cela conduisit aux aujourd’hui audiences, de sinistre mémoire, imposées à l’armée par McCarthy, qui allaient sonner le glas de son règne, et humilierait Cohn à un point tel qu’il en porterait le souvenir comme un boulet tout le restant de sa carrière, longtemps après avoir quitté Washington. La violence des polémiques qui s’ensuivirent allait aussi bien provoquer la rupture entre Cohn et Shine. Ce qui ressort de la totalité de toute cette affaire, c’est à quel point l’extorsion, en particulier l’extorsion sexuelle, allait devenir une cheville ouvrière majeure, quoique le plus souvent invisible, de la vie politique américaine.
Cohn sous le feu des critiques
Après la fin du Maccarthysme, Cohn retourna à New York et, grâce au juge David Peck, rejoignit le cabinet d’avocats Saxe, Bacon & O’Shea, en 1957. Peck, un proche ami du père de Roy, nourrissait aussi une association très étroite avec Thomas Dewey, lequel, avant et après son mandat de juge, était avocat pour Sullivan & Cromwell, la société de Wall Street dirigée de longue date par les frères Dulles. La firme, plus tard rebaptisée Saxe, Bacon & Bolan, en vint rapidement à être dominée par Cohn, pour le meilleur et pour le pire. L’un des avocats qui travailla de plus près avec Cohn dès les premiers jours, l’accusera d’être la principale raison de la rapide détérioration de la réputation de la firme, dans les années soixante. Malgré cette chute de crédibilité professionnelle, Cohn allait profiter de la période pour à la fois se faire un nom, et beaucoup d’argent.
Ce qui aurait pu simplement être une période faste pour Cohn, fut cependant gâché par l’incessante querelle qui l’opposait au clan Kennedy, notamment Robert F. Kennedy. « Chaque fois que je sentais Bobby Kennedy fureter dans les parages, je savais ne rien avoir à en attendre de bon », aurait déclaré Cohn un jour. Il fut particulièrement préoccupé par l’annonce de sa candidature à la présidence du pays par John F. Kennedy, laquelle aurait très probablement signifié, en cas de succès, que son « ennemi mortel » serait nommé à un haut poste de responsabilité dans la future administration. Cohn fit tout son possible pour éloigner les Kennedy du pouvoir, en supportant énergiquement la candidature de Linsey Johnson à la primaire démocrate des élections. Il fit ainsi pression sur Carmine de Sapio, du Tammary Hall de New York, pour qu’il soutienne Johnson. Mais on ne contrecarrait pas si aisément les Kennedy, et une fois Robert F. Kennedy nommé procureur général, l’hostilité devint encore plus acrimonieuse, mettant sérieusement la position de Cohn en danger. Cohn chercha un refuge dans ses puissantes collusions, incluant des rapports, entre-temps devenus encore plus ostensibles, à certains des plus gros bonnets du monde du crime organisé. En effet, l’année même où John Kennedy était élu président, 1960, Cohn était l’invité d’honneur d'une fête du nouvel an organisée par Moe Dalitz, le gangster de l’Ohio, proche associé de Meyer Lansky, et figure-clé de la mafia juive. Cette même année, Cohn s’engageait dans des stratagèmes financiers illégaux, notamment par le biais de Lionel, la compagnie de son oncle. L’emprise de Cohn sur la compagnie fut préparée à l’aide d’un comptable de Los Angeles, Eli Boyer, qui avait déjà, toujours avec Cohn lui-même, investi dans un projet formé par Dalitz et ses associés.
Cohn essaya d’abord d’arrondir les angles avec Kennedy, lui écrivant qu’il n’était animé « d’aucune mauvaise volonté » à son endroit; mais son geste fut royalement ignoré. L’ancien membre du Congrès Cornelius « Neil » Gallagher, qui avait rencontré Roy, et sympathisé avec lui, à l’occasion d’une affaire judiciaire où il devait le représenter, se souviendra plus tard que « Cohn était très contrarié par le fait que Bobby venait d’être nommé au poste de procureur général. Il était, pour le dire avec des pincettes, très perturbé. Roy sentait, et à juste titre, qu’ils en auraient après lui. De fait, une équipe pincez-Roy-Cohn fut constituée, ainsi qu’une équipe pincez-Jimmy-Hoffa. »
La création d’une équipe « pincez-Roy-Cohn », par le département de justice dirigé par Rober Kennedy, est confirmée par Robert Arum, le procureur adjoint des États-Unis à New York, tandis que de nombreux témoignages attestent qu’une haine écumante était le moteur qui alimentait les nombreux efforts que déployait Kennedy pour coincer Cohn. Cette haine, partagée par Robert Morgenthau, alors le procureur des États-Unis à New York, vaudrait à Cohn d’être traduit en justice trois fois dans les années qui allaient suivre. Il réussit à éviter d’être reconnu coupable les trois fois, grâce à une chance inouïe dans au moins l’un des cas.
La première occurrence remonte à 1964, lorsqu’un acte d’accusation du grand jury l’incrimina d’obstruction à la justice, pour avoir avoir tenté d’empêcher l’inculpation de quatre hommes dans une affaire d’escroquerie boursière, impliquant une société nommée United Dye, ainsi que de parjure, pour avoir nié qu’il l’avait fait. L’attention fut tout particulièrement portée sur les marchés que concluait Cohn avec Moe Dalitz et ses associés, en particulier ceux qui s’occupaient du Desert Inn.
Pendant le procès, on affirma que Cohn avait appelé Dalitz en juin 1962, demandant au gangster d’immédiatement rentrer de ses vacances en Europe, pour aider Cohn à intimider des hommes liés à l’escroquerie United Dye, pour les faire mentir sous serment au grand jury qui enquêtait sur l’affaire. Il apparut aussi au cours de l’affaire que Cohen, Dalitz, Eli Boyer, et un escroc boursier répondant au nom de Sam Garfeld, un ami de Dalitz, avaient tous été les investisseurs originaux, et donc associés d’affaires, dans l’hôpital Sunrise, comme l’avait été Allard Roen, le gérant de Desert Inn. Nous avons déjà évoqué Roen au sujet de ses liens à Burton Kanter et à la « supermob », au chapitre 1.
D’autres dimensions du cas United Dye, qui furent ignorée ou seulement effleurée pendant le procès, sont pourtant essentiels pour comprendre, non seulement les liens de Cohn avec le crime organisé durant toute cette période, mais aussi avec une activité criminelle inséparable d’agents de la CIA. Nous examinerons plus loin, dans ce chapitre même, la toile de liens crime organisé/renseignement tissée par United Dye. Pour l’instant, nous nous arrêterons sur la manière dont Cohn s’en sortit avec la justice de département dirigée par Kennedy.
La défense de Cohn, dans le cas qui nous occupe, c’est que les « deux Bobbies », Kennedy et Morgenthau, étaient animés par un désir de vendetta personnelle. Dans le cas de Kennedy, il l’avait battu pour être le conseiller de Joe McCarthy ; dans le cas de Morgenthau, c’est parce qu’il avait aidé à cibler son père, ancien secrétaire au Trésor, lors des auditions McCarthy. Même si Cohn avait le formidable empire médiatique de la famille Newhouse et de la Hearst Corporation derrière lui, des liens comme ceux de Spellman ou Hoover se sont avérés fort utiles dans la situation juridique où il se trouvait. Les liens de Cohn à Spellman étaient si bien connus à travers tout New York, écrit von Hoffman, « que cela lui permis de faire jouer ses rouages mondains dans toute une série d’astuces juridiques », et a servi à Roy « d’assurance à ce que la marge de manœuvre de Bobby [Kennedy] soit entourée de contraintes », en grande partie parce que Kennedy avait lui-même un large réseau de liens catholiques. Hoover fut d’une aide encore plus précieuse à cette époque, si l’on en croit un avocat qui travaillait aux côtés de Cohn chez Saxe, Bacon & O’Shea, affirmant que « Hoover avait livré à Roy le dossier du gouvernement, non pas directement, mais par l’entremise d’agents et de témoins du FBI ».
Pourtant, en dépit de toute cette aide, les choses n’allèrent pas tout de go dans le sens de Roy durant ce procès, un seul juré s’opposant à sa condamnation. Il s'avéra par la suite que Cohn et son équipe juridique avaient tout mis en œuvre pour faire remplacer cette jurée, une femme afro-américaine, avant la délibération, persuadés qu'ils étaient qu'elle voterait en faveur de la condamnation. Malheureusement pour cette jurée, son père fut tué lors d’un accident de voiture pendant la délibération, et elle fut donc exemptée du jury. Le juge décida à contrecœur d’annuler le procès, en raison de cette défection.
Lorsque l’affaire fut plus tard rejugée, le résultat fut un acquittement. L’une des principales raisons de ce changement, c’est que l’avocat de la défense de Roy, Frank Raichel, a réussi à prendre Sam Garfeld, un témoin-clé du gouvernement, en flagrant délit de mensonge, lorsqu’il nia avoir reçu une clémence de la part du gouvernement, en échange de son propre rôle dans l’escroquerie de United Dye, en échange de son témoignage contre Cohn. Le témoignage fut d'un précieux secours à la défense "vendetta" de Cohn.
Lors du deuxième procès auquel Cohn a été confronté, l'affaire Fifth Avenue Coach Lines, il a été accusé de « corruption, complot, extorsion et chantage, pour avoir soudoyé un évaluateur de la ville afin d'aider son client, Fifth Avenue Coach, à obtenir une récompense plus élevée dans un procès en cours». Ce procès eut une trajectoire sensiblement différente de celle de l’affaire United Dye, en particulier quand l’avoat de la défense de Cohn, Joseph Brill, eut une attaque cardiaque en plein milieu du procès. Certains ont émis le soupçon que la prétendue attaque de Brill était en réalité un stratagème, dont le but était que Cohn assure sa propre défense à l’approche de la fin du procès. Si on peut douter du bien-fondé de cette hypothèse, le fait est qu’à partir de là, Cohn fut son propre plaidant ; ce qui lui permit de livrer sa propre version des faits en long, en large et en travers, sans jamais être entrecoupé de contre-interrogatoires. Il put se fendre d’un « éloquent résumé de sept heures d’affilée, se concluant par un cri d’amour vibrant pour l’Amérique ». Cette performance fit couler des larmes tant sur les joues de Cohn que sur celles des membres du jury, qui finirent par l’acquitter.
Le troisième procès concernait aussi l’affaire Fifth Avenue Coach Lines, et vit Cohn accusé de corruption, de conspiration et de faux rapports à la commission de sécurité mobilière et de change. Dans cette affaire, le gouvernement accusait Cohn d'avoir effectué des dépôts avec l'argent que Fifth Avenue Coach avait reçu à la suite de l'expropriation. L’un de ces deux dépôts, qui, selon les mots du gouvernement, « a provoqué une controverse considérable », était un dépôt de cinq cent mille dollars à la Geoffrey’s Bank en Belgique, effectué le jour même où Fifth Coach a reçu la somme. Cent mille de ces fonds furent alors envoyés à Cohn, qui les déposa sur son compte personnel le jour suivant.
Dans son témoignage, Cohn dira que l’argent était un paiement qui lui était dû par A. Newman, « un ami avec qui il avait des relations d’affaires », et qui était agent à la Geoffrey’s Bank. L’autre « mystérieux dépôt » qui sera fait à la banque « n’a jamais été expliqué », selon les termes du juge qui supervisa l’affaire, malgré toute l’attention qui y fut portée pendant le procès. Roy fut encore acquitté, car le gouvernement reconduisit la stratégie consistant à offrir la clémence à certains de ses associés qui accepteraient de témoigner contre Cohn, ce qui se retourna une fois de plus contre lui. L’acquittement fut cependant accompagné de réserves, le tribunal faisant le constat que « Cohn a bénéficié de l’usage de l’argent de Fifth pour rembourser l’argent qui lui a été prêté par » d’autres directeurs, et qu’il s'était livré à la « dissimulation » de l’implication de deux directeurs de la société dans des stratagèmes financiers suspects.
Dans ce contexte, l’apparition d’un certain Arno Newman mérite qu’on s’y arrête. Newman, qui utilisait le nom de famille « Nejman » en Belgique, et sa banque familiale, nommée en hommage à son fils, Geoffrey, trempèrent plus tard dans des transactions d’armes illégales avec les services de renseignement israéliens dans les années 80, soit peu ou prou au moment de l’affaire Iran-Contra, sur laquelle nous nous pencherons dans le chapitre 7. Certaines de ces transactions tournèrent mal, ce qui conduisit la Geoffrey’s Bank à la faillite en 1981 ; mais la famille Newman/Nejman n’en subira jamais aucune conséquence juridique.
A cette époque, un personnage-clé de la contrebande d’armes liée au Mossad, et transitant par la Belgique, était Daniel Benelie, un citoyen israélo-belge, partenaire commercial officiel de la famille Nejman. Il apparaîtrait plus tard que le véritable nom de famille de Benelie était Azulay, et qu’il était le frère d’un dénommé Avner Azulay, qui travaillait de près avec Marc Rich, un spéculateur de matières premières lié au Mossad. Le journaliste d’investigation Willy Van Damme pourra affirmer que les deux frères travaillaient, en fait, pour le Mossad.
Bien que les procès intentés à Cohn par les « deux Bobbies » aient été les plus retentissants, ce ne furent pas les seuls pendant cette période ; puisqu’il fut également inculpé à plusieurs reprises pour violation des lois bancaires. On peut dire que, dans leur tentative frénétique de coincer Cohn, c’est la conduite des « deux Bobbies », en particulier celle de Robert Morghantau, qui aura laissé à désirer, puisqu’elle aura abouti au contraire diamétral du résultat escompté. Naguère encore considéré comme un féroce chien de chasse au service de la croisade McCarthy, Cohn était désormais vu comme étant lui-même la pauvre victime d’une chasse aux sorcières sans merci. Cette vue contient sa part congrue de vérité, puisqu’en plus des clémences offertes aux témoins, le gouvernement avait intercepté illégalement le courrier de Cohn lors de son procès en 1964, et pourvoira la presse d’articles le dépeignant sous un jour négatif, dans le but évident d’influencer l’opinion des membres du jury.
Mais la principale raison qui explique l’acharnement que mirent Kennedy et Morghantau à « coincer » Cohn, à savoir qu’il était un avoat corrompu lié au monde du crime organisé, et qu’il se considérait comme au-dessus des lois, n’en est pas moins vraie. Leurs efforts firent chou blanc : non seulement Cohn ne fut pas condamné, mais leur échec conféra à Cohn « une aura d’invincibilité, de respectabilité, et même lui valut une certaine sympathie. » Mais cette sympathie du public n’adoucirait pas les mœurs de Roy Cohn, qui avait la dent dure. Il essayerait toujours de se venger de ses ennemis jurés ; par exemple, et en l’occurrence, de Bobby Kennedy.
La Loi du Talion
L’une des nombreuses choses que Roy Cohn et J. Edgar Hoover avaient en commun, c’était d’avoir Kennedy pour ennemi. Hoover n’a pas seulement saboté les tentatives déployées par Kennedy pour « coincer » Cohn, en faisant parvenir à ce dernier le dossier du gouvernement le concernant ; il a également cherché les moyens de le faire tomber. Cette volonté n’était pas tant motivée par l’acharnement de Kennedy contre Cohn, que par ses efforts, en tant que procureur général, pour le contrôler en tant que directeur du FBI ; ainsi que par sa ferme résolution à démanteler les réseaux du crime organisé, ceux-là mêmes qui avaient commencé par faire chanter Hoover, pour ensuite conclure une « alliance peu recommandable » avec lui.
Écoutons Hoffman au sujet de la stratégie adoptée par Hoover : « Vouloir atteindre Kennedy exigeait une certaine dose de naïveté, dans la mesure où il était inattaquable, tant en ce qui concernait l’argent qu'en matière de sexe, où il était beaucoup plus irréprochable que son frère. En résumé : on peut trouver cible plus facile à abattre. Une approche possible était de l’embarrasser auprès de son électorat libéral, en le dépeignant comme un procureur général impitoyable, indifférent à la Déclaration des Droits et à la liberté individuelle. Pour mettre le plan à exécution, Roy servirait de soupape de protection ; mais d’autres alliés seraient requis, par exemple le député Gallagher, qui s’était taillé une réputation de libertaire public à la Chambre, celle d'un vertueux législateur bien déterminé à empêcher le gouvernement de se transformer en une version de Big Brother, à l’aide des ordinateurs, des détecteurs de mensonge et de tout le monde naissant de l’électronique avancé. »
Selon Cornelius « Neil » Gallagher, Cohn lui passa un coup de fil, pour lui demander s’il voulait rencontrer « un des nos amis », pour aborder le sujet de « certains abus bien réels et substantiels se produisant aux États-Unis », et qui pourraient jeter les bases d’une campagne d’auditions au Congrès. Cet ami était Sid Zagri, lobbyiste en chef de la Teamsters Union. Au moment ou Robert Kennedy a ordonné à son ministère de la justice de cibler Cohn, un autre larron était dans son viseur : le chef du syndicat des Teamesters, Jimmy Hoffa, lié au crime organisé, - en sorte que les Teamsters auraient leurs propres comptes à régler avec le procureur général -.
La réunion avec Zagri eut lieu. Zagri avait apporté une mine de documents sur « Bobby Kennedy, sur le concept de force de frappe, sur l’IRS et l’usage que Kennedy en faisait », sic Gallagher. Zagri exprima le désir que Gallagher organise des auditions autour de ces documents. Quand Gallagher lui posa la question de comment s’était-il procuré ces « dangereux » documents, Zagri répondit : « ne te soucie pas de ça ». Gallagher donna une réponse évasive à la question d’ouvrir des audiences. Zagri répondit que Cohn lui avait juré que ces audiences auraient lieu. L’atmosphère commença à dégénérer, et prit fin avec l’expulsion de Zagri du bureau par un Gallagher en colère.
Cohn rappela Gallagher le lendemain, en lui disant : « tu as fait une grosse erreur ». Gallagher répondit qu’il ne voulait pas se commettre dans l’affaire, car il n’avait pas de garantie quant à l’authenticité des documents. Cohn révéla alors que les documents étaient bel et bien authentiques, qu’il venaient du FBI, et ajouta : « Ils viennent tous de Mr Hoover et de Mr Deke Deloache, un des deux principaux assistants du directeur. Mr Hoover considérera comme une faveur très personnelle le fait que vous présidiez ces audiences. J’en ai marre des conneries de Robert Kennedy. » Gallagher répondit qu’il préférait se tenir à l’écart de la guéguerre que commençaient à se livrer Kennedy et Hoover : « Je ne suis pas d’accord avec ce que fait Kennedy ; je trouve cela terrible. Je ne suis pas d’accord avec ce que fait Hoover, qui est encore bien pire. » Cohn fit la promesse que si Gallagher consentait à présider les audiences, Hoover et le patron des Teamsters, Jimmy Hoffa, le couvriraient de faveurs, et l’aideraient dans ses efforts de réélection. Gallagher refusait toujours de se jeter dans l’arène. Roy prit un ton menaçant : « Tu vas le regretter. Je sais comment fonctionnent les gens du FBI. Si tu n’es pas leur ami, tu es leur ennemi. »
Cohn répéterait le même message à Gallagher une seconde fois. Plus tard, il reçut une lettre n’attendant que sa signature, exigeant que le procureur général de l’époque, Nick Katzenbach, comparaisse devant une commission du congrès, au sujet de l’autorisation de mettre sur écoute (illégale) le militant des droits civiques Martin Luther King Jr. Gallagher demanda qui pouvait bien avoir rédigé cette lettre pour qu’il y appose sa signature, puisqu’il ne l’avait jamais dictée à quiconque. Sa secrétaire lui répondit qu’il s’agissait de Roy Cohn. Quand Gallagher parvint à joindre Cohn, il s’entendit dire que c’était Hoover qui avait dicté cette lettre, « car il en avait marre de voir Bobby Kennedy se faire passer pour un grand libéral, alors qu’il avait signé de sa propre main cette mise sur écoute ». Gallagher refusa une fois de plus d’obéir, à quoi il s’entendit répondre : « Tu vas le regretter. Je te l’ai déjà dit, si tu n’es pas leur ami, tu es leur ennemi. Ils t’auront. »
Hoover mettra sa menace à exécution. En 1968, pour le magazine LIFE, en pleine campagne de réélection de Gallagher, il divulguera une histoire montrant des liens entre ce dernier et le mafieux Joe Zicarelli. L’histoire était censée s’appuyer sur des conversations enregistrées entre Gallagher et Zicarelli, dont les activités dans le crime organisé et la contrebande d’armes ont été abordées dans le chapitre 3. Le FBI niera par la suite l’authenticité de ces documents, même si d’aucuns estiment que les bandes pouvaient bien être authentiques, sauf que le FBI a nié leur validité, pour éviter d’admettre qu’ils avaient mis Gallagher illégalement sur écoute. Attendu que Gallagher était un ami de longue date de Cohn, le lien avec Zicarelli n’est pas de l’ordre de l’impossible, car on soupçonne Zicarelli d’avoir été un associé commercial de Lewis Rosenstiel, proche de Cohn comme de Hoover.
A ceci près l’histoire racontée dans LIFE est passablement boiteuse, et ce pour plusieurs raisons. Par exemple, elle échoue à expliquer quel bénéfice pouvait bien tirer Gallagher de ses liens avec la mafia. Il y est allégué que Gallagher avait sollicité l’aide de la mafia pour se débarrasser d’un cadavre; sauf qu’il n’a jamais été accusé du meurtre de la personne en question, qui semble être décédée de mort naturelle, aucune trace d’action criminelle n’ayant été relevée sur sa dépouille. Enfin, l’article ne fournit aucune explication sur la raison pour laquelle Gallagher n’aurait pas appelé la police ou les secours, s’agissant d’un homme qui serait mort chez lui de causes naturelles. L’article affirmait aussi que les critiques adressées par Gallagher au sujet des écoutes téléphoniques du FBI et du ministère de la justice étaient principalement dues à son « alliance » avec des figures de la mafia. Étant donné que c’est le FBI lui-même qui se révélera plus tard être la source des accusations épelées dans l’article de LIFE, pour ne rien dire des conflits d’intérêts qui liaient Hoover lui-même au crime organisé, c’est peu dire que cet article est à prendre avec des pincettes.
Après la publication de l’article de LIFE, Gallagher déclarera avoir été à nouveau victime de menaces de la part de Hoover, avec une fois de plus Cohn dans le rôle d’émissaire. Il s’entendit dire que, la prochaine fois, s’il ne pliait pas, ce serait une histoire encore plus salée qui serait mise en circulation, celle d’un homme retrouvé mort dans son lit après avoir forniqué avec sa femme, avec Gallagher demandant derechef à la mafia de le débarrasser du cadavre. Roy Cohn et un ami commun, Neil Walsh, firent savoir à Gallagher que l’histoire serait publiée dans LIFE s’il ne démissionnait pas du Congrès dans les dix jours. Cohn dira que Hoover voulait éjecter Gallagher du congrès parce qu’il « était devenu trop dangereux » pour eux, et que par deux fois, il n’avait pas accédé à sa demande. Walsh résuma sèchement la situation à Gallagher : « Tu n’es pas leur ami, donc tu es un homme fini ». Il va sans dire que Gallagher n’a pas bien accueilli les menaces, et prononça un discours à la chambre des représentants, exposant les menaces de Hoover, affirmant que le FBI avait fourni de fausses informations à LIFE dans le cadre d’un complot contre sa personne. Gallagher se fit réélire malgré les efforts du directeur du FBI ; mais il sera inculpé en 1972 pour parjure et évasion fiscale.
Au sujet de la tentative de Hoover de le faire chanter, Gallagher déclarera plus tard : « Les contrats, littéralement faustiens, qui étaient quotidiennement signés à l’époque par les médias américains sur ce genre de bonnes bases, sans qu’on ait de réel recours pour contrer ce qu’ils étaient en train de construire, est la raison principale pour laquelle nous n’avons plus de candidat présidentiel digne de ce nom depuis longtemps. Bien sûr qu’on peut parler de tout. Le problème, c’est que l’information est contrôlée, et qu’elle est contrôlée par ces bâtards [i. e. par des hommes comme Hoover], et que c’est des mecs comme Cohn qui sont leurs interlocuteurs ».
Von Hoffman souligne que le propos de Gallagher revêt ici « une signification toute particulière », étant donné que Cohn ne laissera pas de jouer un rôle similaire, dans nombres d’autres coups de poker politiques du même genre : ainsi l’affaire qui condamna la candidature à la vice-présidence de Thomas Engleton en 1972, ou de Geraldine Ferraro en 1984. L’instrumentalisation des médias était cependant loin d’être la seule méthode employé par Cohn, et ses alliés comme Hoover, dans leur système sophistiqué de « banque des valeurs ».
Cohn et Corbally
Cohn a servi Hoover politiquement grâce à des moyens divers. Ce fut souvent à titre d’intermédiaire, dans des conflits politiques et autres luttes de pouvoir. Cohn et Hoover comprenaient parfaitement le fruit politique qu'on pouvait tirer de l’extorsion, pour l’avoir sans doute subi eux-mêmes, ce qui les prédisposera vite aux sauteries de type « suite bleu » du Plaza. Non seulement les preuves abondent de la participation de Hoover et Cohn à des opérations d’extorsion sexuelle aux côtés de Lewis Rosenstiel et de Sherman Kaminsky (dans le as du seul Hoover), mais on a également des preuves formelles de l’implication des deux larrons dans un exemple de chantage sexuel des années soixante au Royaume-Uni, lequel devait rester célèbre sous l’appellation de « l’Affaire Profumo ».
Le lien-clé de l’implication de Hoover et Cohn dans l’Affaire Profumo était un homme répondant au nom de Thomas Corbally, qui utilisa Cohn comme courroie de transmission, afin d’alimenter le FBI d’informations de première main quant au sandale, durant tout son déroulement.
Corbally est issu d’une famille de détectives privés, et l’agence familiale comprenait pas mal de liens avec le monde du crime organisé, en particulier Meyer Lansky et ses cercles les plus proches. Les relations étaient assez poussées pour que la famille Corbally utilise l’agence au service des intérêts du crime organisé, par exemple pour l’espionnage d’agents fédéraux dans les années vingt et trente. A en croire Anthony Summers et Stephen Dorril, le jeune Thomas Corbally servit dans l’OSS pendant la seconde guerre mondiale, même si le fait est mis en doute par d’autres, comme l’auteur Steven Snider, qui parle à ce sujet d’un « embellissement Corbally ». Corbally semble avoir servi dans le renseignement pendant la guerre, plus exactement le renseignement militaire, via le corps de contre-espionnage de l’armée. Il a ensuite servi au sein du War Department Detachment (détachement du département de la guerre), un groupe dont le nom fut utilisé de manière interchangeable avec celui de Department of the Army Detachement (détachement du département de l’armée). A condition d'ajouter cette importante précision : c’est ce dernier nom qui était utilisé comme couverture par la CIA, dans l’immédiat après-guerre.
Dans les années cinquante, Corbally devint un détective privé jet-setteur, courtisant les gens riches et célèbres, surtout à Londres et New York. Durant cette période, il rencontra Cohn et sympathisa avec lui, et les deux restèrent amis proches, Cohn défendant ses intérêts judiciaires au fil des ans. Dans les années soixante, Corbally se mit à vivre à Londres avec William Mellon Hitchcock, de l’opulente famille Mellon, déjà évoquée dans le premier chapitre. Mellon Hitchcock était l’ancien beau-frère de David Bruce, un ancien chef de gare de l’OSS et proche allié de William Casey. Durant la période où Corbally et Mellon Hitchcock partagèrent un appartement à Londres, Bruce était ambassadeur des États-Unis dans cette capitale londonienne.
Pendant qu’ils vivaient ensemble, Mellon Hitchcock et Corbally se taillèrent une réputation dans l’organisation de « fêtes sauvages » et d’« orgies » pour la jet-set. Pendant la même période, Courbally courtisait les réseaux du crime organisé aux États-Unis, se rapprochant du gangster irlandais Johnny Francis, qui facilita plus tard l’entrée du chef de la mafia de Philadelphie, Angelo Bruno, dans le monde des entreprises londoniennes. Les intérêts en jeu comprenaient le Colony Sports Club, où l’associé de Meyer Lansky et mafieux basé à Washington, Joe Nesline, détenait une importante participation.
Bruno et Francis travaillaient de près avec Ronnie et Reggie Kray, deux jumeaux propriétaires de discothèques, qui dirigèrent pendant plus de dix ans le gang londonien du crime organisé nommé « The Firm ». Comme l’ont relevé Stephen Snider et Douglas Thompson, les frères Kray « étaient connus pour pouvoir en « rent boys » |i.e. des adolescents] Lord Boothby, député conservateur et ancien député de Churchill, durant » tout le temps où ils étaient associés à Johnny Francis. Des documents déclassifiés du MI5 révèlent que les services de renseignement britannique étaient au courant de l’association Boothby-Kray, qui comprenait des « soirées sexuelles » et des « rent boys », ces documents parlant aussi du tandem comme de « chasseurs de garçons ».
Courbaly n’était pas seulement branché au plus puissants réseaux de crime organisé du Royaume-Uni, mais également un membre du Clermont Club, un groupe élitiste de joueurs dans les années soixante. Beaucoup des membres de ce club deviendront par la suite extrêmement puissants, pendant le gouvernement de Margaret Thatcher. Plusieurs membres développeront des liens étroits à Robert Maxwell, ainsi qu’au trafic d’armes international. Le Clermont Club fut inauguré par John Aspinal, dans le quartier de Mayfair en 1962. Aspinal donnera 3000 lires anglaises à Courbaly, peu de temps après l’ouverture de son casino exclusif. Alors qu’il soutint publiquement que ce paiement avait pour visée de régler une ancienne dette de jeu avec Courbaly, d’autres habitués du club soutiendront qu’il s’agissait d’un écot aux réseaux du crime organisé, à quoi Courbaly était alors étroitement lié.
Le Clermont Club, comme le montre la série documentaire d’Adam Curtis, The Mayfair Set, a agi comme catalyseur à la formation d’un réseau de pouvoir autour d’hommes d’affaires et de politiciens d’élite, dont on peine à mesurer l’incroyable influence sous le gouvernement Thatcher dans les années quatre-vingt. Au coeur de ce réseau, trônaient des figures comme David Strigling, Sir James Goldsmith, et Roland Walter Rowland. Glodsmith aura plus tard recours directement aux services de Corbally. Lord Boothly était aussi membre du Clermont Club.
Stirling et Rowland étaient tout particulièrement liés au marché mondial des armes, y compris des liens avec le marchand d’armes Adnan Khasshodgi, qui devint plus tard un client de Roy Cohn et de Jeffrey Epstein en même temps, ainsi qu’une figure-clé de l’affaire Iran-Contra. Stirling et Rowland étaient plus qu’à leur tour mouillés dans l’opération Iran-Contra. Roland Walter Rowland, mieux connu sous le sobriquet de « Tiny » Rowland, était également un proche collaborateur de Robert Maxwell, tout comme de James Goldsmith. Goldsmith n’avait pas seulement des liens à Maxwell, mais aussi avec des personnages de la criminalité en col blanc, notamment Charles Keating, Michael Milken et, plus tard, Jeffrey Epstein. Keating et Milken étaient directement impliqués dans le sandale des caisses d’épargne et des prêts qui secoua les années 80, qui, selon Peter Brewton et d’autres, était en grande partie le fruit d’une collaboration entre la CIA et le monde du crime organisé. Nous nous arrêterons sur la connexion Goldsmith-Epstein dans le chapitre 11. Une autre figure du Clermont Club était Jack Dellal, dont les affaires familiales devaient plus tard soutenir l’entreprise de logiciels de sécurité intérieure de Christine Maxwell, Chiliade (nous nous y attarderons dans le chapitre 21).
Pour en revenir à Corbally, et à l’Affaire Profumo, un autre membre très important du Clermont Club était un homme répondant au nom de Stephen Ward. Ward était ostéopathe, et il parvint à s’acoquiner avec les plus hautes personnalités de l’aristocratie britannique, grâce à V. Averelle Harriman, Harriman avait été gouverneur de New York, et sa société de Wall Street, Brown Brothers Harriman & Co., avait été impliquée dans les actifs de l’Allemagne nazie. La banque d’Harriman employait le père de George H.W. Bush, Prescott Bush, ainsi que son grand-père maternel, George Herbert Walker. A l'époque où il assurait la promotion de Ward, Harriman était aussi un « ambassadeur itinérant » du département d’État de Kennedy.
Les amis de Ward à l’intérieur de l’élite britannique allaient jusqu’à la famille Churchill, ainsi que le photographe de la famille royale, Sterling Henry Nahum. Nahum était particulièrement proche de Lord Louis Moutnbatten, l’oncle du prince Philippe et mentor du prince Charles. Nahum, Ward, et Lord Moutnbatten, étaient des participants du Thursday Club, qu’on crédite Nahum d’avoir fondé. Parmi les autres habitués des réunions de jeudi, figuraient le prince Philip, et les jumeaux Kray. Nombre de ces habitués étaient aussi friands de sauteries sexuelles, dans le genre de celles qu’organisaient Corbally et Mellon Hitchcock. Nahum n’était pas en reste, organisant des fêtes similaires dans son appartement de Picadilly, où on pouvait voir « des jeunes filles uniquement couvertes de tabliers maçonniques ». Ward était un invité régulier de ces sauteries, et à d’autres événements du même genre, organisés par les élites de la société britannique.
Les « talents » de Ward eurent vite fait d’être repérés par le services de renseignement britannique MI6, réputé pour « cibler des dignitaires en visite au Royaume-Uni, avec des opérations d’extorsion sexuelle, reconnaissant le potentiel de Ward à cet égard », dixit Steven Snider. Ward fut approché pour la première fois par l’agent du MI6 Howard Tracey en 1956, et Tracey s’occuperait de sa formation dans les années qui suivraient, aidé par un proche confident de Ward, Warwick Charlton. Tracey a régulièrement transmis de l’argent à Ward via Charlton, mais le MI6 déclarera plus tard ne jamais avoir fait « d’usage opérationnel » de Ward, malgré ce financement avéré.
Au début des années soixante, alors que Corbally et le Clermont Club prenaient leurs quartiers à Londres, un homme politique britannique, répondant au nom de John Profumo, alors secrétaire d’État à la guerre du Royaume-Uni, rencontra une certaine Christine Keeler. Keeler était un mannequin de dix-neuf ans, vivant avec Stephen Ward, et elle entamera une liaison avec Profumo peu après leur rencontre. Keeler entretenait en même temps une relation avec Eugene Ivanonv, attaché militire soviétique et agent du GRU à Londres. Ward autorisa Keeler et Ivanov à utiliser son appartement pour vivre leurs liaisons, Ivanov ayant ses propres attaches avec Ward, ayant cherché à l’utiliser comme courroie de transmission entre l’URSS et le Royaume-Uni lors de la crise des missiles cubains de 1962. Le MI5 commença à craindre qu’Ivanov ne « travaille » avec Ward, et Keeler pourra affirmer plus tard qu’Ivanov était un agent double anglo-soviétique. Ward était également proche de la famille Astor, et leur louait un cottage. Le domaine de la famille Astor à Cliveden fut l’endroit où Profumo et Keeler se rencontrèrent pour la première fois. Le sandale éclata lorsque Keeler, pour des mobiles jamais élucidés depuis, confessa au député travailliste John Lewis qu’elle avait des liaisons tant avec Ivanov qu’avec Profumo. Lewis transmit alors l’information au député travailliste George Wigg, l’ennemi politique juré de Profumo. Wigg, comme Ward, était alors un agent du renseignement britannique. Keeler finira par raconter son histoire à la presse britannique, déclenchant le sandale Profumo, et provoquant non seulement sa démission, mais l’effondrement du gouvernement conservateur d’Harold Macmillan. Notons, au passage, que l’épouse de Macmillan eut une relation adultère avec Lord Boothby, le membre du Clermont Club, lié aux mêmes réseaux du crime organisé que Corbaly.
Selon Philip Khnightley et Caroline Kennedy dans leur Une affaire d’État, c’est David Bruce, l’ancien beau-frère de William Mellon Hitchcock et ancien chef de gare de l’OSS, qui impliquera directement Corbaly dans l’affaire Profumo. Macmillan a demandé à Bruce de faire la lumière sur la nature de la relation de Profumo avec Keeler. Bruce s’en remit à Corbally pour obtenir ces informations, en raison de sa relation avec Ward, de ses activités de détective privé, et de la proche amitié qui le liait à Mellon Hitchcock. Snider ajoute qu’on trouve une version différente des mêmes événements dans le livre de Anthony Summers et Stephen Dorrill, Les mondes secrets de Stephen Ward. Summers et Dorril affirment que c’est Yard qui a pris l’initiative de contacter Corbally et Mellon Hitchcock, pour tout leur avouer, et les supplier de l’aider à ce que l’histoire de Keeler ne soit pas rendue publique.
Quoi qu’il en soit, Ward, Corbally et Mellon Hitchcock ont fini par rencontrer l’assistant de David Bruce, Alfred Wells, à qui Ward a raconté par le menu le déroulement de l’affaire Profumo. Au moins un mois avant cette réunion, et selon toute apparence avant que Keeler n’ait dévoilé l’affaire à John Lewis, Corbally et Mellon Hitchcock étaient tous deux au courant de la liaison entre elle et Profumo, par l’intermédiaire de Ward. Le rôle de Bruce, dans ses réunions avec Wells, appert étrange, dans la mesure où il a gardé pour lui ces informations, malgré sa responsabilité en matière de sécurité pour le département d’État américain de l’establishment anglo-américain.
Grâce à Courbally, le FBI de Hoover était aux premières loges pour obtenir de juteuses informations: il amorça des enquêtes sur d’autres femmes de l’entourage de Stephen Ward, lors même que le scandale Profumo ne faisait que pointer le bout de son nez. Corbally tint le FBI régulièrement au courant de l’évolution du sandale, par le biais de son ami et avocat de longue date, Roy Cohn. Dans le dossier public du FBI concernant l’affaire, surnommé « l’affaire Bowtie », les informations qui furent transmises par Cohn au Bureau sont entièrement caviardées, tout comme un entretien de dix-sept pages mené par le FBI avec Corbally. L'une des raisons de ces nombreuses expurgations tient probablement aux liens entre les autres femmes associées à Stephen Ward, et aux tentatives de chantage sexuel visant John F. Kennedy. Peter Dale Scott aborde le sujet dans son La Politique Profonde et la mort de JFK, en prenant en partie appui sur les travaux d’Anthony Summers dans son Officiel et Confidentiel : « [Meyer] Lansky détenait, dès les années trente, des preuves accablantes des pratiques homosexuelles de Hoover. Dans les années cinquante, Meyer Lansky, ainsi que d’autres pontes mafieux comme Sam Gianana, ont fourni des femmes à John F. Kennedy, dont les noms de certaines étaient dûment consignés dans les dossiers, de plus en plus nombreux, qu’accumulait Hoover sur le jeune sénateur. Dans les années soixante, ce fragile équilibre « politique » sera menacé par la guerre que JFK déclarera au monde du crime organisé, ce qui lui aliénera Hoover. Se sentant de plus en en danger, surtout après avoir appris que les Kennedy compilaient eux-mêmes des dossiers sur Hoover, tant ce dernier que la mafia commencèrent plus qu’à leur tour à compiler le maximum d’informations compromettantes sur la vie sexuelle de Kennedy. Au début, Hoover acquit une sensible influence à la maison Blanche, en protégeant les Kennedy contre les chantages de la mafia ; mais, en 1963, désespéré, Hoover commença à divulguer au public certaines des informations dont il disposait sur Kennedy.
De fait, les ragots sexuels de Hoover sur les Kennedy commencèrent à affleurer en public fin juin 1963, après le « discours de la paix » du président à l’American University, où le président en appelait à « réexaminer notre attitude au sujet de la Guerre Froide ». Le 20 juin, les États-Unis et l’Union soviétique signèrent un accord établissant une « ligne directe » entre le Kremlin et la Maison Blanche.
Une semaine plus tard, une multitude d’indices rapprocheront le président de l’affaire Profumo, comme en témoigne la chronique de Drew Pearson Jack-Anderson datée du 29 juin : « Les britanniques qui tombent sur les critiques américains de Profumo ne peuvent s’empêcher de rétorquer : « Quel haut responsable américain a bien pu être impliqué dans l’affaire Marylin Monroe ? » »
Le même jour, le Journal-American, la feuille new-yorkaise de Hearst, faisait sa Une sur les liens qui unissaient le réseau sexuel Christine Keller-William Ward à un « haut conseiller des États-Unis », autant dire l’un des plus grands noms de la politique américaine. En 1960, après son élection mais avant son investiture, Kennedy avait couché avec deux membres de ce réseau, dont Mariella Novotny, une ancienne strip-teaseuse du Club Pigalle à Londres.
Mariella Novotny, née Stella Marie Capes, a rencontré William Ward lorsqu’elle était strip-teaseuse au club The Black Sheep à Mayfair. Le propriétaire de ce club, Horace Dibben, était un proche ami de Ward, et nourrissait lui aussi un vif intérêt pour les parties fines. On dit, au sujet des orgies qu’il organisait, qu’elles étaient teintées d’une dimension occulte prononcée, évoquant de la « magie noire et des hommes masqués », ainsi que du « sadomasochisme ritualisé ». Novotny était directement impliquée dans les soirées sexuelles à thème occulte de Dibben, qui auraient attiré d’éminents éléments du gouvernement Macmillan, ainsi que Stephen Ward.
Novotny sera ensuite déplacée de Londres à New York, où elle officiera comme escort de luxe, comptant dans sa clientèle une longue liste d’hommes puissants, qu’elle recevait dans quatre appartements différents, quelques mois seulement après son arrivée à Big Apple. Elle avait pu jouir de cette « promotion » grâce à sa liaison avec Harry Alan Tower, un producteur de télévision britannique. Tous deux étaient accusés d’avoir organisé une réseau d’extorsion sexuelle à New York, ciblant spécifiquement des diplomates de l’ONU, ainsi que d’autres hommes d’influence. John Kennedy l’aurait également fréquentée.
Avant de fuir les États-Unis en 1961, Novotny laissera au FBI son copieux carnet d’adresses, rempli des noms des hommes les plus riches et les plus influents du pays. Pour de « mystérieuses raisons », le FBI abandonna les poursuites contre Novotny et Towers, et décidé de détruire le carnet d’adresses de Novotny, ainsi que les dossiers qui la concernaient elle et Towers.
L’autre femme à la fois liée à Stephan Ward et aux tentatives d’extorsion sexuelle sur John Kennedy était Suzy Chang, une ancienne infirmière devenue mannequin, et qui déménagea à Londres à l’âge de dix-neuf ans. La manière dont Chang a rencontré Ward reste un mystère ; Chang parlera de lui comme d’un « très, très, très bon ami », qu’elle avait rencontré quelque part dans les années cinquante. Chang était liée au proche ami de Ward, et fondateur du Thursday Club, Sterling Henry Nahum, et vivait à la Nell Gywne House à Londres, où vivaient aussi d’autres femmes travaillant avec Ward. William Mellon Hitchcock, le colocataire de Corbally à Londres, se référera plus tard à Chang comme étant « l’une des filles de Stephen ». Chang confirmera plus tard qu’elle connaissait Corbally.
Novotny est à l’origine de la rumeur selon laquelle JFK aurait fréquenté Chang, ce qui est fort possible, attendu que Chang résidait aux États-Unis en 1960-61. Chang a reconnu avoir connu Kennedy, mais nié avoir eu des rapports sexuels avec lui. Cependant, à en croire Snider, sa dénégation ne ferait que s’affaiblir avec le temps. Un autre événement qui, toujours d’après Snider, était révélateur de « desseins obscurs », fut l’embauche, par la mère de Chang, du cabinet d’avocats de l’ancien chef de l’OSS, William Donovan, afin d’obtenir un visa à sa fille aux États-Unis pour l’année 1962. Cette année se trouverait être particulièrement critique pour Kennedy, et c’est comme par hasard à ce moment-là que l’affaire Profumo commencera à faire parler d’elle.
Les premières anecdotes concernant ladite affaire affleurèrent en plein crise des missiles cubains; ce qui peut expliquer pourquoi Keller a décidé de rendre son histoire publique précisément à ce moment-là, créant un sandale retentissant qui devait lui coûter sa arrière, et faire tomber le gouvernement Macmillan. Comme signalé plus haut, Ivanov avait essayé d’utiliser Ward comme courroie de transmission pendant la crise. Ajoutons à cela que Ivanov et Ward travaillent avec le sous-secrétaire permanent du ministère des affaires étrangères, Harold Caccia, pour organiser un conférence au sommet, dans le but de résoudre la crise. Le timing précis de l’affaire Profumo fit qu’Ivanov fut rapidement rappelé à Moscou, faisant tomber à l’eau le projet de conférence.
De plus, il convient de remarquer, avec Peter Dale Scoot, que les rapports s’efforçant de faire le lien entre l’affaire Profumo et Kennedy ne firent leur apparition qu’à la suite du « discours de la paix » de Kennedy en 1953. Ce discours secoua en profondeur le réseau anticommuniste, dont Hoover, Cohn et d’autres; et des articles tentant d’associer Kennedy à l’affaire Profumo se multiplièrent dans la feuille de Hearst, Journal-American. Le rédacteur en chef de cette dernière, Guy Richards, était très impliqué dans le réseau anticommuniste, et avait « d’excellents contacts avec le renseignement », si l’on en croit Anthony Summers. Summers fait également remarquer que la campagne journalistique Profumo/Kennedy s’activa peu de temps après que Richards ait fait venir un ami anticommuniste de Keeler, Michael Eddows, aux États-Unis.
De plus, Roy Cohn était un ami personnel de longue date de Richard Berlin, directeur général du conglomérat et propriétaire du Journal-American. Cohn était connu pour publier régulièrement dans les journaux de Hearst, comme dans d’autres publications contrôlées par de proches amis, comme Si Newhouse, pour la promotion de ses clients et de ses réseaux.
L’affaire Profumo constituait probablement l’exemple le plus éloquents du lien qui unissait Corbally aux réseaux d’extorsion sexuelle, mais ce n’était assurément pas le seul. Des années plus tard, on le verrait s’acoquiner avec la célèbre proxénète de Hollywood, Heidi Fleiss, ainsi qu’à un cercle VIP adepte du sadomasochisme dans les Hamptons. Corbally affirmera même être le créateur de ce réseau, dont il avait « importé » l’idée depuis le Royaume-Uni. On disait aussi qu’il avait en sa possession de nombreuses « photos de diverses personnes se livrant à des pratiques sexuelles assez étranges, lesquelles étaient monnaie courante dans ce genre de fêtes ».
Une autre association importante de Corbally, même si pas nécessairement rattachée à l’extorsion sexuelle, était celle qui le liait à Jules Kroll, de la société Kroll & Associates ; nombre d’employés de la première heure de cette société créditent Corbally d’être pour beaucoup dans le succès initial de l’entreprise. Kroll Associates, longtemps connu sous le sobriquet de « la CIA de Wall Street », et effectivement considérée par le renseignement français comme une couverture de la CIA, surgit à des instants cruciaux des derniers jours de Robert Maxwell, ainsi que dans d’autres événements liés à l’héritage de Maxwell aux États-Unis. Nous nous y arrêterons en détail lors du chapitre 15.
La Toile United Dye
Un autre personnage qui gravitait dans l’orbe de Corbally mérite aussi d’être remarqué : son mentor, John G. « Steve » Broady. Détective privé de son état, il eut plus d’un démêlé avec la justice, notamment pour son rôle dans la mise sur écoute de William O’Dwyer, alors maire de New York, pour le compte de Clendenin Ryan, l’employeur de longue date de Broady. Ryan n'était pas seulement le principal sponsor de Broady, mais aussi le principal bailleur de fonds de l'International Services of Information Foundation, une agence de renseignement privée créée par Ulius Amoss, un vétéran de l'OSS. Après avoir servi dans l'OSS, Amoss se fit connaître en investissant dans des entreprises intégrées au complexe militaro-industriel du pays, alors en pleine expansion ; certaines étaient soupçonnées d'être des façades pour le blanchiment d'argent de la CIA. Une autre personnalité liée à la fondation était Charles Willoughby, ancien chef des services de renseignement de Douglas Maarthur, qui était administrateur.
Le fils de Clandenin Ryan, Clandenin Ryan Jr., était proche d’un certain Douglas Caddy, qui fut à la tête d’un groupe anticommuniste baptisé Young Amerian for Freedom (YAF). Clendenin Ryan Jr. et Caddy étaient colocataires à l'université de Georgetown, et le premier a « participé indirectement à la création de la YAF ». Un autre membre clé de la YAF était William F. Buckley, ancien agent de la CIA, fondateur du National Review et ami proche de Roy Cohn. Les liens qui unissent Caddy au George Town Club, « fondé en 1966 dans le but de réunir des leaders qui ont eu un impact sur les États-Unis et le monde », via un autre de ses camarades de chambre à l'université, Tongsun Park, ainsi qu’aux réseaux d’extorsion sexuelle qui entouraient à la fois ce club et le scandale du Watergate, seront abordés dans le chapitre suivant.
Un autre associé de Broady était Peter Crosby, dont le frère, James Crosby, était président de Resorts International (anciennement Mary Carter Paint) aux Bahamas. Parmi les principaux investisseurs de Resorts International, figuraient la société American National Insurance Company (ANICO), appartenant à la famille Moody, ainsi que Delafield & Delafield. ANICO et la famille Moody, en particulier Shearn Moody Jr., ami proche de Roy Cohn, seront évoqués dans des chapitres à venir. Il se trouve que Delafield & Delafield était l’employeur de William Mellon Hitchcock.
Peter Crosby était un manipulateur boursier, et un associé de figures du crime organisé, ayant commis ses premières classes dans les réseaux financiers entourant l'escroquerie boursière United Dye, dont les conséquences devaient donc aboutir à la mise en accusation de Roy Cohn, au début des années soixante. Au fil de leurs « aventures » communes dans les années soixante-dix, Crosby et Broady se feraient arrêter en 1973, mais seul Crosby sera incarcéré. Selon le regretté journaliste Gary Webb, Broady a échappé à la condamnation grâce à son passé au sein de la CIA, une affiliation que Broady a niée, mais qui fut plus tard confirmée par des associés de Crosby. Webb, citant des articles parus dans le Kentucky Post, a également souligné que les documents confisqués à Crosby et Broady lors de leur arrestation montraient que les deux hommes traitaient « avec bon nombre d’hommes que les enquêteurs soupçonnent être des escrocs et des figures du crime organisé. » Il est peu douteux que Crosby faisait partie de ces réseaux.
A titre d’exemple, avant son arrestation en 1973, il était impliqué dans des transactions financières douteuses avec William McCarthy, frère du magnat du pétrole texan Glenn McCarthy. Ces transactions concernaient principalement Amerian Montana Oil & Gas, une société fictive, au moyen de laquelle McCarthy cherchait à s'emparer de propriétés alors contrôlées par Ajax Oil Company. D'autres sociétés ont participé au projet de rachat d'Ajax par McCarthy, notamment Sundown Oil Company, dont l'un des administrateurs était Paul Roland Jones. Jones était une figure connue du milieu du crime organisé de Chicago ; il s'était installé au Texas en 1947, et était impliqué dans le trafic de stupéfiants. Il avait également, soit dit en passant, des liens avec Jack Ruby (né Jacob Rubenstein), un gangster surtout connu de la postérité pour avoir tué Lee Harvey Oswald, après l'assassinat de John F. Kennedy. Ruby avait également des liens avec la famille Moody d'ANICO. Crosby et McCarthy avaient conclu un accord avec Satiris « Sonny » Fassoulis, dans le cadre de ce plan élaboré. Fassoulis entretenait également des relations commerciales avec un certain Alexander Guterma et la société Bon Ami, qui jouèrent un rôle déterminant dans l'escroquerie United Dye.
Guterma était un ressortissant russe arrivé aux États-Unis dans les années 1950, d'abord en Californie, avant de s'installer en Floride. C'est là qu'il a lancé Shawano Corporation, et commencé à acquérir d'autres sociétés, en négociant des actions Shawano. Il s'est rapidement rendu à Las Vegas, où « il a trouvé la mafia de Vegas au Desert Inn désireuse de se débarrasser de l'hôtel ». Guterma « a ensuite échangé les actions Shawano contre le petit hôtel Isle d'Capri, à Bay Harbor Islands, formant ainsi le noyau de United Hotels Inc., qui devait se débarrasser du Desert Inn auprès du public si nécessaire. » Le Desert Inn a été au centre du procès de Cohn lié à United Dye. Comme mentionné plus haut, le directeur du Desert Inn, Allard Roen, était également à la solde du gangster Moe Dalitz, et a joué un rôle clé dans le procès United Dye. Il en allait de même pour Sam Garfield, ami de longue date de Dalitz. Le gouvernement a affirmé, dans son procès contre Cohn, qu'Eli Boyer, le comptable qui avait aidé Cohn à prendre le contrôle de Lionel Corporation, avait été utilisé par Cohn pour proférer des menaces à l'encontre de Roen, pour l'empêcher de témoigner loyalement devant le grand jury chargé d'enquêter sur United Dye. Boyer confirmera cette assertion dans son témoignage. Comme si ça ne suffisait pas, Boyer, Roen, Garfield, Dalitz et Cohn avaient tous été les investisseurs initiaux d'une entreprise appelée Sunrise Hospital. En juin 1955, Guterma et Sam Garfield, ainsi qu'Irving Pasternak, se sont associés pour acquérir la Franklin County Coal Corporation. Le même mois, Guterma devint associé de Virgil Dardi, qui était alors directeur chez United Dye, et a ensuite pris des dispositions pour vendre à Guterma un important bloc d'actions de la société. Guterma a ensuite réparti ces actions entre lui-même, Garfield, Pasternak et d'autres. En septembre de la même année, Guterma était devenu président du conseil d'administration de United Dye, avec Dardi comme président.
L'année suivante, Guterma prit le contrôle d'une entreprise manufacturière appelée F. L. Jacobs. L'intention de Guterma et de ses associés était de « piller et détourner à leurs propres fins les actifs de F. L. Jacobs, et d'utiliser son crédit comme garantie pour des prêts, dont le produit était détourné au profit de Guterma ». Peu après, Dardi informa Guterma que la société Bon Ami avait 63 000 actions à vendre ; ils organisèrent alors l'achat de ces actions par United Dye, grâce à un prêt accordé par F. L. Jacobs. Guterma a déclaré plus tard qu'ils avaient pris le contrôle de Bon Ami afin de « permettre à Garfield et Pasternak de s'acquitter de la dette de 519 000 dollars qu'ils avaient envers United Dye ». Pour étayer le témoignage de Guterma dans l'affaire United Dye, le gouvernement « a présenté des preuves de diverses transactions de « prêt », impliquant Garfield et Pasternak et, en tant que directeurs de Bon Ami, Guterma et Dardi », dont beaucoup impliquaient United Dye. Lorsque la décision fut prise de recourir au grand jury de United Dye pour « coincer Cohn », Garfield et Pasternak échappèrent à la condamnation, en échange de leur témoignage contre Cohn et d'autres complices. Comme mentionné plus haut, leurs accords visant à obtenir l'immunité, qui n'ont pas été rendus publics, ont contribué à convaincre le jury d'acquitter Cohn lors du nouveau procès (c'est-à-dire le deuxième procès qui a suivi l'annulation du premier) dans l'affaire United Dye.
Guterma avait déjà été détourné à des fins personnelles et pour son propre bénéfice. » Peu après, Dardi informa Guterma que la société Bon Ami avait 63.000 actions à vendre ; ils organisèrent alors l'achat de ces actions par United Dye, grâce à un prêt accordé par F. L. Jacobs. Guterma déclara plus tard dans son témoignage qu'ils avaient pris le contrôle de Bon Ami afin de « permettre à Garfield et Pasternak de rembourser la dette de 519 000 dollars qu'ils avaient contractée auprès de United Dye ». Pour étayer le témoignage de Guterma dans l'affaire United Dye, le gouvernement « a présenté des preuves de diverses transactions de « prêt » impliquant Garfield et Pasternak et, en tant que directeurs de Bon Ami, Guterma et Dardi », dont beaucoup concernaient United Dye.
Lorsque la décision fut prise de recourir au grand jury de l'affaire United Dye pour « coincer Cohn », Garfield et Pasternak échappèrent à la condamnation en échange de leur témoignage contre Cohn et d'autres complices. Comme nous l'avons vu plus haut, leurs accords visant à obtenir l'immunité, qui n'ont pas été rendus publics, ont contribué à convaincre le jury d'acquitter Cohn lors du nouveau procès (c'est-à-dire le deuxième procès qui a suivi l'annulation du premier) dans l'affaire United Dye.
Guterma avait déjà été reconnu coupable et purgeait une peine de quatre ans de prison pour avoir détourné des millions de dollars de F. L. Jacobs lorsque l'affaire Cohn a été jugée. C'est en 1961 que sa condamnation fut prononcée. [Bon Ami a prêté 115 000 dollars à Fox, et Fox a pris des dispositions pour que Guild Films fournisse du temps d'antenne à Bon Ami si Fox ne remboursait pas le prêt, ce qu'il a fait.]
Fox était toutefois bien plus qu'un simple dirigeant dans le domaine de la télévision et du cinéma, puisqu'il avait été, jusqu'au début des années cinquante, à la tête d'une société-écran de la CIA en Indonésie, la Amerian-Indonesian Corporation. À ce titre, Fox contrôlait de vastes droits d'exploitation des ressources naturelles indonésiennes, ainsi que toutes les opérations d'achat et de vente du gouvernement indonésien aux États-Unis. Il a également participé en secret au soutien du Premier ministre du pays, Mohammed Hatta, soutenu par la CIA, à la demande d'intermédiaires de l'agence.
La même année, en 1957, Guterma entama des négociations avec Sonny Fassoulis, qui aboutirent à l'acquisition par ce dernier de plus de 100 000 actions Bon Ami. À l'époque, 25 000 de ces actions appartenaient à une autre société contrôlée par Guterma, la Chatham Corporation. Cependant, Fassoulis n'avait pas les fonds nécessaires pour cet achat, et vendit à Bon Ami les droits cinématographiques détenus par une société qu'il contrôlait, Icthyan Associates, afin de couvrir le coût. Le « forfait Icthyan » avait pour but de « permettre à Bon Ami d'obtenir du temps d'antenne télévisée, en transférant ce « forfait » à Guild Films, à titre de crédit sur du prix d'achat d'une grande quantité de temps d'antenne télévisée ».
Bien avant que Fassoulis et Fox n'entrent en scène dans l'affaire Bon Ami, ils semblaient être déjà impliqués dans un obscur réseau financier, auquel participait Virgil Dardi. En 1953, Fox était président d'une société appelée Pola-Lite, dont Fassoulis était le directeur général. Pola-Lite était en réalité la filiale d'une société liée aux services de renseignement, appelée Commerce International Corporation, dirigée par Fassoulis. À peu près à la même époque, en 1954, Matthew Fox était président de C & C Television Corporation, une filiale de C & C Super Corporation, dont Virgil Dardi était administrateur. Ce qui fait le lien entre Fassoulis, Fox et Dardi bien, avant que Guterma et Dardi ne soient impliqués dans les événements autour d'United Dye.
À peu près au moment où le scandale United Dye a éclaté, au début des années soixante, une enquête a été ouverte sur la David, Josephine and Winfield Baird Foundation et la Lansing Foundation, toutes deux contrôlées par l'homme d'affaires new-yorkais David Baird. La Baird Foundation était répertoriée comme détenant 24,5 % de la C & C Television Corporation, alors dirigée par Matthew Fox; la fondation détenait également des droits importants sur plusieurs autres filiales de C & C. Parmi les clients de la Fondation Baird, figuraient plusieurs associés du crime organisé, tels que Louis Chesler, un homme de paille de Lansky, le magnat de l'immobilier William Zeckendorf, ainsi que Lawrence Wien, autre géant de l'immobilier, qui était associé au Desert Inn, lié à Dalitz et impliqué dans l'affaire United Dye. Comme mentionné au chapitre 1, Wien avait acheté l'Empire State Building à Henry Crown, figure du « Supermob ». On y comptait encore Allen & Co., qui s'est ensuite étroitement associé à Max Fisher, le « mentor » de Les Wexner, ainsi que Nathan Cummings, directeur de Maurice L. Rothschild. Cummings était directeur de la société Bon Ami, et a personnellement contribué à la vente de la participation majoritaire de cette société à United Dye, lorsque celle-ci était contrôlée par Guterma et Dardi. Cummings a ensuite quitté Bon Ami, ce qui a permis à Guterma et Dardi d'entrer au conseil d'administration.
David Baird et Charles Allen, d'Allen & Co., étaient connus pour avoir été en relation avec Guterma, même après que la mafia de Las Vegas, en particulier le groupe du Desert Inn lié à Moe Dalitz, « vit son utilité épuisée » auprès de Guterma, à la suite de la dissolution de United Dye. De plus, Louis Mortimer Bloomfield, avoat de Permindex, et dont le cabinet était étroitement lié à la famille Bronfman, écrivit en 1961 à arlo d'Amelio, de la filiale italienne de Permindex, pour lui décrire l'intérêt que Permindex avait suscité chez les hommes d'affaires américains, en particulier David Baird, en raison de ses activités et de ses projets.
Une autre information intéressante, au sujet de David Baird, est un autre de ses clients, le banquier de la Fondation Baird, Serge Semenenko. Semenenko était vice-président de la First National Bank of Boston, dont les dirigeants étaient proches de la CIA. La Fondation Baird elle-même s'est avérée par la suite être un atout de la Division des organisations internationales de la CIA et, entre 1961 et 1964, reçut 456 800 dollars de fonds de la part l'agence, sous forme de « transferts » injectés dans des programmes de la CIA au Moyen-Orient et en Afrique.
Outre la connexion directe à la CIA, un lien d'une autre nature unissait Baird à un dénommé Meshulam Riklis. Comme mentionné au chapitre 2, Riklis avait non seulement repris l'empire commercial de Lewis Rosenstiel, mais c'est encore dans cette période-là qu'il acheta sa maison en ville, laquelle devait servir à des opérations d'extorsion.
Dans son article "Wall Street, la "supermob" et la CIA", Jonathan Marshall écrit ceci : "Peu après avoir quitté First National, au plus fort de la vague de fusions qui déferlait sur les années soixante, Semenenko a commencé à négocier avec Baird au sujet du sort de Stanley Warner Corp., un important propriétaire de salles de cinéma, que Baird conseillait en matière financière depuis 1956. La première allusion publique à leurs négociations remonte à novembre 1967, lorsque les journaux new-yorkais faisaient l'éloge de la philanthropie de Baird, en rapportant qu'il présidait le bal annuel des célébrités du Variety Club of New York, organisé en l'honneur du représentant démocrate Emmanuel Celler. Les vice-présidents du bal étaient Semenenko, le président de Stanley Warner Corp. S. H. Fabian, et Meshulam Riklis, le jeune président, à Odessa, de Glen Alden Corp., un conglomérat alors en pleine expansion, qui cherchait à acquérir Stanley Warner. »
Marshall révèle ensuite que Celler, ancien président de la commission judiciaire de la Chambre des représentants, était un « proche ami » de Lewis Rosenstiel. Il note ensuite que David Baird perçut une commission de 3 millions de dollars, pour avoir négocié la vente des actions Stanley Warner à la société Glen Alden Corporation de Riklis. Peu après, Riklis, par l'intermédiaire de Glen Alden, a pris le contrôle de Schenley Industries, la société de Rosenstiel. Incidemment, un autre associé de Baird, Charles Allen, de Allen and Co., avait auparavant envisagé d'acquérir Schenley, avant que Riklis n'y parvienne.
En dernière instance, cette tortueuse série de connexions financières révèle tout un réseau reliant plusieurs figures du crime organisé, leurs intermédiaires, des hommes d'affaires, enfin des agences de renseignement. Certaines figures clés de ce réseau, nommés dans ce chapitre et dans les précédents, se sont livrées à diverses formes de chantage et de jeux de pouvoir, afin d'assurer la croissance continue de leurs intérêts financiers, légaux comme illégaux. Comme nous aurons ample matière à le constater, ce vaste nexus incestueux de crimes, d'intrigues et d'opérations secrètes, inextricable des événements majeurs qui allaient marquer les années soixante, continuerait à s'étendre sans rencontrer beaucoup d'obstacles, et en recourant largement aux mêmes tactiques, tout au long des décennies qui suivraient.
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