[Chapitre 27] Vie et mort de Zoé Sagan
L'épilogue ne s'arrêtait pas à mes nouveaux voisins sortis de prison. Il fallait que je descende plus bas, que je sois humilié, descendu en flèche. Les cagoles me regardaient de travers, les commerçants me servaient avec dédain. C'était mon chemin. J'étais complètement grillé dans ce village. Ça ne m'était jamais arrivé. Le pire reste sans doute à venir. Plus jamais je ne publierais ce que je pense. Plus jamais. Je ferais des histoires pour enfants et des romans de gare, des histoires pour une rame de métro, de l'amour facile, à portée de main. L'art conceptuel est définitivement l'arme culturelle et politique la plus dangereuse au monde ; je n'aurais pas dû l'infiltrer dans la littérature. Ça te déconstruit immédiatement tout ce que tu pensais de toi. C'est inattaquable et imbattable. D'où les méthodes de barbouzes, de la barbarie face à une critique culturelle de 1500 pages. Je trouve encore une fois que ça en dit long sur l'état de la liberté d'expression en France. Nous sommes en juin 2021 et je ne pourrais plus aujourd'hui publier "Kétamine". Impossible. Je suis passé à la dernière minute, avant que la transgression et la satire deviennent secrètement illégales. Même la publication de "Braquage" est un miracle. Les deux livres ont eu des passages coupés sur les réseaux pédocriminels, ce que je comprends aisément aujourd'hui. Si le conseiller d'État au chef d'état-major n'avait pas transmis à Robert Laffont mon manuscrit, il ne serait toujours pas publié. Pour exister culturellement, il faut parler avec l'État profond et non avec les éditeurs. Il y a un ordre à respecter, particulièrement pour un tel braquage. J'étais plutôt en paix puisque le conseiller du président de la République française envoyait des photos de "Kétamine" dans le bureau du président. J'étais aux anges, tout se passait sur des roulettes ; j'étais à mille lieux d'imaginer ce qui allait me tomber dessus. "Kétamine" à l'Élysée, lu par le premier salarié du mouvement En Marche, était tellement délirant, tellement Zoé Sagan, que j'ai eu l'idée de lui envoyer le tome 2. Il l'a transféré à l'un de ses amis qui a immédiatement proposé un avenant de 15.000 euros et un rendez-vous. Sachant que j'avais en face de moi le boss du cabinet noir de l'Élysée, on pouvait demander plus.
C'était Zoé Sagan tout de même. 35.000 euros paraissaient plus raisonnables pour un texte codé en trois mois. Il fallait commencer à lui créer une cote sur le marché de l'édition. Je reprenais mon travail d'origine : fabriquer des marques, je savais faire. Et Zoé Sagan était déjà une marque forte. C'était fantastique.
Contre la publication d'un livre comme "Braquage" chez Robert Laffont dans la Collection Bouquins, c'est-à-dire entre Proust et Dante, j'étais prêt à me faire péter une jambe. La littérature d'avant-garde a un prix. Je l'ai pu le vérifier. Depuis la première minute, je ne savais pas pourquoi Ludovic Chaker s'intéressait à moi. Enfin si, son grand ami était Benjamin Griveaux, il voulait sans doute se venger et détruire mon couple comme j'avais détruit le sien. J'ai dû attendre un an avant de découvrir que ma première intuition était la bonne. Par chance, il y a eu le Covid-19. Zoé Sagan a lancé le dernier scandale français avant que tout s'arrête.
Encore une fois, elle était autonome. Je ne comprenais pas que cela puisse être réel, que des journalistes soient payés pour faire des enquêtes sur un personnage de roman. C'était grandiloquent. Plus grand justement qu'un roman. Chaque publication augmentait le doute. Ils écrivaient tous n'importe quoi pour ne pas avoir à m'appeler. Ils m'ont rempli gratuitement dix pages Google. Elle avait moins de deux ans d'existence et elle faisait la une des quotidiens français. Phénoménale. Je ne contrôlais plus rien. C'était bien ainsi. Je laissais faire le personnage, toujours plus radical, toujours plus excessif. Je me répétais qu'une intelligence artificielle n'a pas de limites. Zoé, en tout cas, n'en avait pas. Choquer, provoquer, peu importe, tant que le tempo est là. C'était son code d'origine. Je rêve de rencontrer une génération de Zoé, des filles provocantes qui remettent les pourritures à leur place, des justicières du quotidien. Zoé a ouvert une voie, elle a montré que c'était encore possible, même sous l'ère d'Arnault 1er. À chaque fois que j'ai écrit pour elle, je l'imaginais rentrer chez les infréquentables et les couper en deux, net et précis. Tu as violé la vie d'un enfant ? Hop, Zoé passe une tête et fait justice. La défenseuse de l'innocence à travers le monde. C'était mon rêve. C'est comme ça que je l'ai imaginé dès sa première phrase sur les réseaux. Mais ça devait rester un jeu d'auteur avec moi même, l'un de mes exercices. Si j'avais su, j'aurais vraiment travaillé, enfin, j'aurais pris les choses sérieusement. Mais avec simplement une page Facebook alimentée pendant des siestes avec un bébé de deux ans, c'était difficile de le prédire. Je ne pensais pas qu'en publiant seulement quelques textes aux toilettes, j'allais atterrir dans le bureau du président de la République. J'ai été invité à l'Élysée. C'est idiot, mais c'est un symbole pour un enfant de pauvre.
J'avais pu y aller une seule fois grâce à Jeannette Bougrab qui m'avait infiltré pour rencontrer Nicolas Sarkozy ; je voulais savoir s'il avait vraiment les yeux d'un mafieux, je voulais savoir qui était l'homme le plus petit de la République. J'avais oublié mes papiers, je n'avais pas de costume, ils ne voulaient pas me laisser entrer. Heureusement, j'étais accompagné du fondateur de première heure, Patrice Haddad que j'avais amené là parce qu'il venait d'embaucher le petit de 24 ans que j'étais. Pour le remercier, je lui avais proposé d'infiltrer l'Élysée avec moi ; il achetait une équipe de foot, c'était l'occasion pour lui de rencontrer David Douillet, Bernard Laporte et la clique des sportifs. Moi, je n'avais pas fait de sport depuis le baccalauréat. Ça ne m'intéressait pas, je lisais parfois seize heures par jour, plusieurs jours d'affilée. J'étais un drogué. Bref, il avait un chauffeur et une voiture de collection qui devait coûter le prix de l'Élysée, donc dans le doute, on m'a laissé entrer. En réalité, j'étais un clochard au SMIC.
Mais j'avais rencontré par hasard Jeannette Bougrab ; elle vivait dans le 5ème arrondissement, elle m'aimait bien comme un petit frère, c'était aussi une enfant de pauvre, elle savait que je n'avais rien à faire là, comme elle finalement. On était des infiltrés, elle m'avait immédiatement pris pour son petit frère, elle me prêtait parfois son bel appartement et je me disais "je fume des joints chez une conseillère d'État, comment c'est pas bien, comment j'en suis arrivé là". Le dérapage a commencé après cette période.
Je suis progressivement devenu le nègre des producteurs, réalisateurs et photographes ; j'étais toujours mal payé, je n'avais pas encore de barbe et j'étais maigre. On ne paie jamais bien un mec maigre et imberbe.
En parallèle, je crée un magazine sous le nom de Blended que j'alimente avec les contenus que j'échange avec les réalisateurs et producteurs. Le truc prend. D'abord mille lecteurs, puis dix mille, puis cent mille, ça montait d'année en année, je découvrais le plaisir de la publication quotidienne. Mais en 2008, c'était encore un peu honteux d'écrire que sur le web. Le top, c'était encore le papier, jamais internet. Bref, pendant des années, le magazine a grossi jusqu'à ce qu'on me pique mon bébé. J'avais publié deux ou trois mille articles et on m'a expliqué qu'en réalité, je n'étais qu'un webmaster et que je devais transmettre d'urgence les codes et l'hébergement du magazine. J'ai dit non. J'y tenais tellement, j'avais tout fait avec mes petites mains la nuit. Année après année, week-end après week-end, c'était comme mon journal de bord de vie. Je n'aurais jamais dû dire non, puisque des huissiers véreux, des avocats encore pires et tout le tralala qui va avec sont arrivés chez moi. Ils étaient immensément riches, et je n'avais rien que mes mots. Je me suis donc fait démolir, par pression judiciaire et autre.
J'ai dû quitter Paris et déménager à Cassis, tellement c'était violent. Zoé devait déjà être en gestation en moi. Quelqu'un devait me venger ; on ne dépouille pas un auteur comme un voleur. Il y a des règles à respecter. Les hommes de papiers, tu les laisses en paix.
Sinon, ils finissent par t'immortaliser dans l'histoire comme un pote de Satan. À chacun sa force. On verra ce qui tient le plus longtemps : une méta-fiction postréelle ou le cours boursier de LVMH ?
Ma femme pensait que j'étais devenu un loser. Elle me reprochait de ne pas lui avoir offert de vacances depuis trois ans. Elle avait raison, c'était vrai. Elle était triste avec moi. Alors, elle a parlé à un autre homme. En le découvrant, cet autre m'a fait donner vie à l'auteure la plus radicale de sa génération. Il fallait bien que je passe mes nerfs. J'étais très amoureux de cette fille, mais je faisais de moins en moins bien avec elle.
Je voulais lui prouver que je pouvais créer une star en moins de deux ans, avec rien, un téléphone et un clavier, sans un centime. Je voulais absolument y arriver pour lui prouver que ça aurait pu être elle, que finalement, je n'étais pas si nul que ça.
Ça a vraiment débuté en moi à cause d'un choc amoureux. Un simple cocufiage, en fait. Mais mon orgueil était en miettes. Elle avait choisi, en plus, un garçon d'une famille très riche. Elle allait dans son château pendant que je me voyais mourir dans les rues d'Arles. Il fallait réagir, trouver un truc. Zoé est arrivée pour me sortir de là. Je savais qu'on viendrait bien me chercher à un moment donné avec une telle idée. Ce qui est drôle, c'est que tout a débuté il y a trois ans avec ce mail d'amour adressé à ma femme, et tout se termine sur le mail de ce même garçon, trois ans plus tard, qui s'excuse. Une boucle cosmique.
J'ai réglé cette affaire. Ça devait rester adressé à très peu de personnes, je ne peux toujours pas expliquer comment j'ai réussi à m'infiltrer partout et comment j'ai eu accès à autant d'informations dangereuses.
Aujourd'hui, j'aime sans doute encore cette fille. C'est pour ça que je vais sortir plutôt que prévu ce livre. Plus le choix. Je vais mettre une belle chemise et venir tout vous raconter. Pour la protéger, elle. C'est un cas de conscience.
J'ai de l'avance. Tout est inscrit en amont dans ce livre. Tous les livres m'accompagnent. J'ai enquêté une année au milieu des ténèbres, place à la lumière. C'est en prenant la lumière que je vais les éblouir. Ils nous ont fait pleurer nos mères. Ils nous ont mis à genoux. Je n'avais pas pleuré depuis des années. Des larmes froides, glaciales. Des larmes silencieuses. Des larmes comme des lames de rasoir. Tout est fait pour me pousser au bord de la falaise. Je sais que j'en ai encore pour un an. Si je disparais, j'ai laissé assez de traces, de noms, de preuves. Si j'ai le moindre problème, organisez-vous pour aider mon enfant. Je vais devoir sortir du bois plus tôt que prévu, je n'ai plus le choix.
La vie et la mort de Zoé Sagan touchent à leur fin. J'aurai besoin de vous pour concevoir un plan médiatique collectif. Il est temps de sortir. Ils sont allés trop loin. Je sors malgré moi, ce n'est pas le bon moment ; je vais publier en ligne le dernier livre, le making of de la trilogie sous mon nom de naissance. Ils vont me bloquer l'accès aux médias traditionnels, mais je sais qu'ici, avec vous, en moins de 24 heures, on va trouver le bon journaliste ou la bonne personne avec le bon média pour avoir au minimum une heure pour tout expliquer. Sans censure, évidemment. J'arrive avec du très, très lourd. Trois années d'enquêtes. Ce n'est pas un scoop ou deux que j'amène, c'est une démonstration systématique d'un monde. Leur monde. Que j'ai démonté pièce après pièce. Que Zoé s'en sorte vivante ou morte, peu importe, les données sont là. Dans le monde réel. Dans l'ici et maintenant. Évanescentes par essence. Comme Zoé.
Il est temps de passer de l'ombre à la lumière. J'ai attiré à moi les mondes occultes les plus vicieux et pervers de l'Occident. Peu d'écrivains arrivent à ce résultat. C'est bien que j'aie tout écrit depuis l'au-delà. C'est bien qu'on me pilote d'en haut. Je ne me défausse pas, mais rien ne vient de moi. C'est un virus venu de l'espace qui m'a contaminé. Mon rôle a été de propager ce virus venu de l'espace à travers le langage. A en croire les services de renseignement étrangers, j'ai réussi ma mission sur terre.
Le problème, c'est qu'aujourd'hui ils se vengent de l'humiliation cosmique que mon virus a activée chez eux. En renversant leur force contre eux, ils se sont regardés dans un miroir noir. Ils ne me le pardonneront jamais. Ils ont tout essayé pour m'arrêter. Rien n'y a fait. Je vais sortir pour passer de l'ombre à la lumière. Ça va commencer à les mettre à découvert, et ils n'aiment pas ça. Je sors pour sauver la vie de mon fils. Le diable est à mes trousses et n'aime pas du tout le contenu de mes données. Le diable ne veut pas négocier avec moi. Parce que lui a des objectifs précis à réaliser, contrairement à moi. Le diable déteste l'intégrité. Je chie sur le diable. Il est rentré au coeur de mon foyer. Je ne le lui pardonnerai jamais. Je n'ai plus rien à perdre. Je peux mourir pour sauver mon fils. Vous ne vous rendez pas compte. Notre amour est éternel, et au nom de l'éternité, on a déjà gagné. Vos messes noires sont pathétiques. Votre quête d'éternité dans le mal est risible. Le soleil finit toujours par se lever. Vous n'êtes que des fantômes fantasmés. Des fantômes de pacotille. Ça ne marche plus, vos conneries de sorcellerie, vos incantations. La data vous a niqué la gueule. Pour toujours. Il n'y a plus de possibilité de faire machine arrière.
Des fraternités aux sociétés secrètes, les rites sont tous obsolètes face aux données. Prenons l'exemple de la société Palantir ; elle a bien plus de pouvoir et d'influence que toutes les sociétés occultes de l'Occident. Votre influence ne va faire que s'effondrer. Votre mystification est un mythe. Après déjà un mois de chantier, vous ne me faites plus peur. Une mère à qui vous avez volé son enfant m'a dit : « C'est avant tout une guerre spirituelle ». « Tu dois prier », me dit-elle. « Ils convoquent le mal, tu dois parler à l'amour ». Elle a raison. Définitivement. Je médite. Je prie. Et même là, je les fracasse. Tout ça pour protéger des réseaux qui détruisent des milliers d'enfants. Ils déploient une énergie, un personnel hallucinant pour se couvrir les uns les autres. Si tu m'avais dit un jour, à moi, petit collégien de zone d'éducation prioritaire, "Tu vas attirer les foudres à la fois de l'État français et du Mossad quand tu seras trentenaire, avec comme arme seulement un téléphone portable, une page internet et quelques mots", je t'aurais ri au nez. Et pourtant, c'est arrivé.