Après la justice, le feu
Dimanche, l'incendie des Aspres a emporté la maison où Morgane s'était réfugiée près de Perpignan, et des années de classeurs judiciaires. Avant le feu, un autre combat l'avait déjà séparée de son fils.
Dimanche, l’incendie des Aspres a rattrapé la maison où Morgane venait de trouver refuge, près de Perpignan. Elle s’est sauvée avec 3 vêtements de rechange. Le feu a emporté ses meubles, ses disques durs, ses 2 ordinateurs et des années de classeurs judiciaires. Ces classeurs, elle les remplissait depuis 2 ans, pour un autre incendie, plus lent, celui qui l’a déjà séparée de son fils.
Depuis samedi soir, le massif des Aspres brûle. Au lundi 6 juillet, l’incendie avait parcouru près de 4 900 hectares. Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, s’est rendu sur place à l’Île-sur-Têt ce lundi là, pour constater un feu toujours pas fixé et l’évacuation de dizaines de communes. La France attendait, pour le lendemain, 8 bombardiers d’eau supplémentaires envoyés par plusieurs pays européens, sous canicule et vent tournant.
Morgane, elle, avait quitté sa région d’origine quelques mois plus tôt pour s’installer chez un parent, avec une idée en tête : dépayser un dossier qu’elle jugeait bloqué, le sortir des juridictions où il s’enlisait. Dimanche, les flammes ont atteint la propriété. Elle a couru.
« Je me suis sauvée de la maison en feu avec 3 vêtements de rechange. Mes classeurs judiciaires, les disques durs, les 2 ordinateurs, jusqu’aux cadeaux de fête des Mères de mon fils, tout a disparu. » Morgane, propos rapportés par le journaliste Jacques Thomet
Mardi, le visage encore brûlé, la toux prise par la fumée, elle disait vouloir continuer à se battre. Contre le feu, il n’y a plus rien à faire : il a fait son travail en une nuit. Contre l’autre incendie, celui qui dure, elle refuse de renoncer.
Morgane fait partie de ces femmes que l’on appelle les mères protectrices. Des mères qui refusent de remettre un enfant qu’elles estiment en danger, et qui se retrouvent, dans leur récit, transformées en accusées. C’est l’expérience qu’elle décrit. Il y a 2 ans, elle a refusé de confier son fils pour un week end, affirmant vouloir le protéger d’un danger qu’elle jugeait grave. Une juge des enfants a tranché dans l’autre sens et confié l’enfant au père.
Depuis, ses droits de visite ont été réservés. Elle affirme n’avoir plus vu son fils depuis 7 mois, sans nouvelles. Elle dit avoir été relaxée lorsqu’on l’a poursuivie pour non représentation d’enfant. De ces 2 ans, elle tire un vocabulaire qui revient à chaque phrase : « acharnement judiciaire », « violence institutionnelle », « déni de justice », « complicité par omission ». Ce sont ses mots. Ils désignent des institutions et des magistrats qu’elle tient pour responsables. La justice, saisie, n’a pas rendu son dernier mot.
C’est Jacques Thomet qui a rendu public le cas de Morgane. Journaliste d’investigation, ancien de l’AFP, correspondant en France du Comité international pour la dignité de l’enfant, le CIDE de Lausanne, il documente depuis des années ce qu’il nomme « l’inversion accusatoire » : le mécanisme par lequel, selon lui, la victime devient l’accusée, et l’enfant se retrouve parfois confié au parent que la mère désignait comme dangereux.
Dans ses livres, La pédocratie à la française puis Les Prédateurs, il avance le chiffre de près de 100 000 placements qu’il estime abusifs, et affirme que la moitié des mineurs placés n’aurait rien à faire à l’Aide sociale à l’enfance. Ce sont ses estimations, et elles sont contestées. Le Canard enchaîné l’a mis en cause, il a répondu par un droit de réponse. Une audition devant la commission d’enquête parlementaire sur le traitement judiciaire de l’inceste a tourné au bras de fer. Reste une constante que son travail met en lumière, et que le dossier de Morgane confirme : ces affaires atteignent rarement les premières pages de la presse nationale.
Le feu a pris le papier. Il n’a pas pris le dossier. Morgane assure qu’elle le reconstituera, que des pièces existent ailleurs, que la bataille continue. Ce que son histoire pose, elle le formule elle même en une question : selon elle, « la question se pose d’un déni de justice et de complicité par omission ». Elle vise ses juges. Ce sera à d’autres juges d’en décider.
On peut, sans trancher à sa place, constater ceci. Quand une mère perd d’abord son enfant, puis ses meubles, puis les cadeaux de fête des Mères d’un fils qu’elle ne voit plus, il ne lui reste que sa version des faits. Et cette version, désormais, tient dans 3 vêtements de rechange.
Le cas de Morgane a été rapporté par le journaliste Jacques Thomet, correspondant en France du CIDE de Lausanne, dans le cadre de sa campagne #OpExposeCPS sur les placements d’enfants. Les faits judiciaires évoqués ici relèvent de son récit et de celui de Morgane. Cet article restitue leur témoignage sans nommer les tiers concernés et sans se prononcer sur des procédures en cours. Photo : Morgane.
Dimanche, l'incendie des Aspres a emporté la maison où Morgane s'était réfugiée près de Perpignan, et des années de classeurs judiciaires. Avant le feu, un autre combat l'avait déjà séparée de son fils.
Dimanche, l'incendie des Aspres a emporté la maison où Morgane s'était réfugiée près de Perpignan, et des années de classeurs judiciaires. Avant le feu, un autre combat l'avait déjà séparée de son fils.
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