[Chapitre 30] Vie et mort de Zoé Sagan
Pourrir dans un monde libre ou être libre dans un monde pourri. C’est comme ça qu’elle m’a abordée. Puis, elle a dit : « J’ai toujours aimé faire l’amour. L’amour debout. L’amour assise. Pour moi sucer, c’est une forme d’art. C’est presque de la sculpture. Je sais monnayer mes charmes. Les hommes pour moi c’est des jouets. Des outils défectueux. Des petites choses à manipuler, triturer, déstructurer. Les hommes c’est un détail de l’histoire. » Je l’ai aimé immédiatement. Elle l’a vu. Et m’a tout raconté. Pour qu’un jour ce soit moi, ici, qui vous le raconte à mon tour. Voici l’histoire d’Angie. Celle qui a infiltré ma vie pour le compte du mal. Celle qui a voulu assassiner Zoé Sagan en 2022.
Elle voulait être embarquée par la main comme dans les films. Comme dans un roman d’amour, je viens la chercher pour l’embarquer au bout du monde. Elle souhaitait un long plan séquence. En une seule prise. Pas de raté. Qu’une seule chance. Avec elle, c’était comme marcher sur un fil de neige. Tout pouvait disparaître à chaque instant. Tout était éphémère. Comme une vie, parce que c’était la vie. La vie même. De celle qui te dit que tu as bien fait de naître.
Elle voulait tout, tout de suite. Jamais le temps pour rien, il fallait que tout aille vite, toujours. Une course de fond sur un tapis statique. C’était une comète de l’amour. Une boule de feu si rapide et si brûlante que personne n’a jamais réussi à la conserver bien longtemps. Elle était un passage. Une fulgurante fulgurance. Un cadeau de l’existence. Une preuve que Dieu est là, qu’il existe.
Sa différence c’était sa hauteur. Elle était pourtant petite. Mais si grande, face à nous, pauvres vertébrés. Elle venait d’ailleurs. Mais elle ne le revendiquait pas. Elle avait des savoirs anciens en elle. Une transmission cachée. Elle n’utilisait que rarement ses pouvoirs. Sur moi, elle a eu l’idée de me jeter un coup de baguette magique. Et elle a immédiatement transformé mon rapport au monde, à l’autre, à la vie.
Elle n’aimait que ce qui était unique. La contrefaçon c’était pas sa façon. C’était une diamantaire de l’instant, elle savait gérer les moments. Je ne pouvais rien lui laisser à part l’essentiel. Une œuvre. À son image. Là, ça serait unique, grandiose, in-copiable. Je n’avais ni châteaux ni valets, je ne faisais que passer. Mais je me devais de lui laisser ce que personne ne pouvait faire à ma place. Pour tout le reste, j’étais passable, pire, remplaçable. Elle m’avait transformé en funambule de cristal. J’étais cassable, au moindre coup de vent. Alors je me dépêchais de lui laisser une œuvre. Unique. Comme elle.
Elle. Elle. Elle. C’était elle.
Elle a pleuré sur mon cœur. Sa tête enfouie, comme aplatie sur ma poitrine. Je sentais les larmes couler sur ma peau. J’étais immobile et sans voix. Sa douleur rentrait en moi. J’étais avec elle. Dans un instant d’éternité.
Ses larmes imprégnaient l’intérieur de mon corps. C’est l’un des plus beaux moments de ma vie. Moi et la fille de foi. En moi.
Si l’on part du principe qu’il y en a un qui aime toujours plus que l’autre. Ça voudrait dire que l’un fait toujours plus de mal que l’autre. Pas d’égalité en amour. Que de l’injustice. Lorsque l’on aime moins un jour, le suivant c’est à notre tour. Vous avez fait du mal, volontairement ou non, vous n’avez pas su aimer comme on vous le demandait, vous le payez. Toujours le prix fort. Il n’y a rien à faire. Je résume deux mille ans de philosophie de la manière suivante aux enfants. Plus vous aimez, plus vous serez aimé, plus vous haïssez plus vous serez haï. C’est aussi simple que ça.
Mais revenons à la notion d’amour. Aimer n’est donc pas sans risques. C’est se lancer dans le vide à deux en sachant que l’un sera mieux volé que l’autre. Une chance sur deux que ce soit vous qui vous écrasiez. Une chance sur deux que ce soit vous qui surviviez.
Personne ne parle ni ne soigne les poli-traumatisés de l’amour. Pourtant ils sont partout. Il y a des moments dans la vie où il faut savoir tout lâcher. Il y a des moments dans la vie où il faut aussi savoir dire oui.
Elle changeait régulièrement de nom de scène. Au moins une fois par an. Depuis l’apparition des réseaux sociaux c’était simple pour elle. Un changement d’identité était aussi rapide qu’une douche. Ça lui permettait d’oublier ce qu’elle avait fait avec sa précédente identité. Parce que ce n’était pas une fille de joie comme les autres. Elle travaillait aussi pour des services de renseignement généraux. Mais elle conservait ses clients et son activité d’origine. Baiser ne lui avait jamais rien fait. Même avec une bite sale entre les cuisses elle se sentait libre. C’était sa délivrance. Son moment de quiétude. Même quand un homme l’a brutalise ça ne lui faisait rien. À partir du moment où elle avait offert son corps plus rien ne pouvait lui faire du mal. C’était une comédienne de tous les instants. Elle jouait constamment une partition différente. Et les hommes tombaient devant elle comme des mouches asphyxiées par un désir totalement fantasmé. Face à elle, même les plus brutaux, n’étaient que des agneaux. J’ai voulu creuser. En savoir plus sur cette fille aux mille et une vies.
Elle était spécialisée dans l’art de la dissociation. Elle savait hypnotiser. À la vitesse de l’éclair. Je n’ai jamais vu un homme résister. Une fois, je me suis cachée une journée et une nuit entière dans sa chambre pour savoir ce qu’elle leur faisait vraiment. L’ésotérisme était-il un élément de réponse ? Le maraboutage peut être? Je n’en savais rien. La seule chose que je savais c’est que cette fille de joie était la plus grande sociologue en activité. Elle pouvait en regardant un homme une seule seconde vous dire ses secrets. Sans aucun don de médiumnité. C’était l’accumulation des corps, des spermes, des transpirations qui avait dû la transformer en analyste clinique de la condition humaine.
Mais la partie qui m’a immédiatement passionnée c’est quand elle s’infiltrait dans la vie d’un homme que les services lui avaient indiqué. Soit pour le piéger soit pour récupérer des informations, c’était pour elle, un travail sans effort. Chaque garçon tombait éperdument amoureux d’elle. Chacun pensait avoir un coup de foudre unique. Ça l’amusait. Dès la première heure, elle pouvait faire ce qu’elle voulait avec eux. Parfois dès la première minute. Elle les fixait longuement droit dans la rétine. Sans bouger. Comme une statue grecque. Et elle remportait la mise. Sauf qu’un jour, elle a rencontré enfin un homme plus fort qu’elle. Un psy spécialisé dans l’addictologie mais qui était lui-même cocaïnomane. Il l’avait choisie pour être son cobaye. Sa nouvelle chose, son objet d’étude personnelle. Il était en parallèle grand maître dans une loge franc-maçonne. Il aimait ce réseau. Il disait qu’il aimait bien travailler sur des sujets de société avec en fond la laïcité comme nouvelle religion d'État. Tout ça poudré comme un serveur à Ibiza. Il avait été le seul à la retourner. Elle était totalement sous son emprise. Un vrai rat de laboratoire. Méconnaissable. C’est ce jour-là que j’ai commencé à prendre des notes. À les observer de loin. Au début, c’était soft, quelques clubs échangistes, de la perversion de midinette, pour cadre supérieur. Mais, très vite, tout a dégénéré. À chaque fois, il voulait qu’elle aille plus loin. Lui prenait des photos. D’abord avec un homme, puis deux, puis trois. Passant des clubs échangistes aux soirées privées puis aux appartements sordides. Vu son expérience, elle n’en souffrait pas. Elle était heureuse de faire plaisir à son maître. Mais elle ne savait pas qu’elle n’était plus libre. Il l’avait déjà attachée avant même de la lancer sur la scène BDSM.
Sa seule chance, ce fut moi. Son maître l’avait pourtant programmée pour m’approcher. Sans qu’elle réalise vraiment ce qu’elle était en train de faire. Après avoir sucé ses partenaires, elle les embrassait toujours. A pleine bouche. Avec la langue. Elle voulait qu’ils puissent aussi avoir le goût de leur bite en eux. Elle faisait rentrer en eux ce qui pendait dehors. C’était l’une de ses diverses signatures. Elle ne se protégeait jamais. Et n’avait jamais rien eu. Comme si l’écosystème de la terre avait besoin d’elle. Elle était aussi nécessaire que le vent, l’eau ou le feu. Il ne pouvait rien lui arriver. Jusqu’à la rencontre avec son maître.
De la joie à la foi, il n’y a qu’un pas.
C’est un corps qui appartient à tous. Tout le monde peut en profiter. Elle sait se détacher d’elle-même. Elle est libre comme la neige. Douce comme un pétale de rose une matinée de printemps.
Elle avait besoin d’être moi et j’avais besoin d’être elle. Nous avions inversé nos vies et nos corps. L’un avait pris la place de l’autre. Sans nous en rendre compte. La conséquence d’avoir autant fait l’amour. D’avoir été autant l’un dans l’autre, avait produit un phénomène qu’aucun scientifique au monde ne pouvait expliquer. Nous avions permuté. Un transfert d’énergie céleste sans doute. Le mystère resterait entier.
Même si tout n’a été que mensonge. Que distraction du réel. Elle enchaînait les amants. Elle me mentait mais m’aimait pour autant. Sincèrement. Elle ne pouvait simplement pas se passer des hommes. Elle aimait ça, les hommes. Et moi je n’étais qu’une femme.
Elle avait une honnêteté à géométrie variable. Elle disait : « L’expérience mentale qu’on m’interdit c’est celle du flash de la conscience avant et pendant le passage par un artifice chimique qui s’adresse à une glande spéciale du cerveau. On induisait le même genre de chose que pendant l’expérience de mort imminente, donc quand on y réfléchit et c’est un peu dingue, l’idée même que le cerveau à travers la mort, ou ce qui lui ressemble, puisse relativiser, rendre vain, rendre risible, inutile, tout le jeu social terrestre pendant cinq minutes, qui paraissent une éternité, mais justement l’éternité on en veut pas. Et bien c’est cette idée là qui est hors la loi. Tout se passe comme si on t’interdisait de caresser le concept de vanité des choses. On peut prévoir que dans peu de temps les gens réunis en méditation profonde dans un appartement, vont voir débarquer le FBI ou le GIGN, avant qu’ils ne se mettent à voir l’essentiel, l’au-delà. »
C’était à la fois une allumette, une allumeuse et une amulette. C’était définitivement la réincarnation de Lilith, la femme de Satan. Ce n’était pas une prostituée comme les autres.
Elle cachait. Trafiquait. Mentait. Elle n’était pas honnête. Encore moins sincère. C’était une vipère. Un serpent qui trouve son bonheur dans l’annihilation de l’autre. Pour elle, un homme bon et bien c’est un homme mort.
Elle appartient à tous. Femme du monde, demi-mondaine en porcelaine, je la voulais quand même mienne.
Elle inspirait l’amour. À tous. Tout le temps. Les femmes comme les hommes perdaient pied. Abandonnaient tout. Moins d’une minute après avoir croisé son regard. Elle était la vie.
Elle aimait les positions de malaise. Les tensions névrotiques.
Le souffle court. La gorge nouée. Le point de non-retour avec soi. Elle balançait ses lunettes. De gauche à droite. Tout est problème. Tout est souffrance. Tout est mal être. Elle ne sait plus parler qu’à travers ses angoisses. Elle croise son corps. Ses membres. Elle ne veut pas le bonheur. Mais me contrôler. C’est malgré elle. Elle ne sait pas faire.
Elle veut parfois faire de l’humour. Détourner ou attirer l’attention. Elle est complètement névrotique. Elle prend de la cocaïne. Elle répète toujours la même histoire en boucle. Elle dit la même chose qu’à moi à une inconnue. Tout ce que j’ai cru vrai était faux. Elle ne le sait pas et je ne lui en veux pas. Elle dit que son père ne l’a pas voulu et que ses parents sont bien dans le mal.
Elle passait son temps à me critiquer. Partout, tout le temps. C’était son passe-temps justement. Elle n’était pas avec moi par amour mais par haine. Elle haïssait les hommes. Elle voulait leur faire payer. La méchanceté était son arme. Une méchanceté sexualisée. Pour être toujours prête à s’en sortir par la petite porte.
Elle voulait leur faire payer à tous. Les détruire un par un. Moi je ne savais pas conduire de voiture. Je ne voulais pas en fait. Et encore moins bricoler comme elle disait. Et puis je mangeais mal mes huîtres avec un couteau, disait-elle. Tout était toujours à revoir. À refaire. Rien n’allait jamais. Mais je l’aimais alors je restais. Jusqu’à quand et comment, c’était une autre question.
Elle était impropre. Infidèle. Parfois barbare. Ni morale ni éthique. Rien. Un corps, une tête, elle n’avait besoin de rien d’autre pour leur faire la guerre. Elle me comparait sans cesse à ses anciens amants. De mon année de naissance à la taille de mon sexe. C’était constamment la tentative d’humiliation. Pas de second degré ni de seconde chance. Pas d’humour là-dedans. Juste une brutalité féroce. J’allais ramasser pour tous les autres. C’était ma fonction.
Elle voulait des relations décadentes. Affriolantes. L’addition des hommes était comme une construction de kapla. Elle les entassait. Les montait les uns sur les autres. Ils s’enchevêtraient. S’articulaient et se désarticulaient.
Elle était apparue dans ma vie sur un site de rencontre pour adultes. Un soir de désespoir j’étais là. À chercher ce que je ne voulais pas désirer. Je regardais des images. Des centaines d’images de femmes factices. Je savais que ce n’était pas ici que je pouvais aimer et être aimé. Échouer ici c’était comme d’arriver entre deux îles pour un migrant. Un chemin obligé mais un simple passage. Un lieu où l’on ne reste pas. Où l’on ne doit pas se figer. Et puis elle est arrivée. Elle est venue me chercher. Elle m’a alpagué. Comme une espionne. Une « swallow » comme disent les Anglais.
Un pot de miel. Je suis tombé la tête dedans la première. Elle me manipulait comme un pantin. J’étais son nouvel exutoire. Un numéro Tinder. L’un parmi d’autres des nouveaux amants. Son vagin était une extension d’un trou noir au milieu de l’univers. Sans fin. Extensible à l’infini vers un autre cosmos.
J’étais le millième. Ou le centième. Peu importe. Je ne connaissais pas mon chiffre. Mais tant d’autres étaient là avant moi. Tant d’autres, tant d’hectolitres de sperme. Tant d’hommes en ont profité sans payer. À croire qu'elle n'a jamais dit non. Tout était perpétuellement sexualisé. C’est à force ce qui m’a détaché d’elle. Petit à petit. Bout après bout. Sexe après sexe. Histoire après histoire. Elle m’avait effacé par ses récits du passé. C’était bien joué. J’allais être libéré.
Elle se vengeait sur chacun d’entre eux. Moi j’ai eu une forme d’amnésie. Un temps calme. Comme je ne réagissais à rien elle a cru que j’étais homosexuel. Forcément. Mon logiciel était nouveau pour elle. Alors elle a redoublé d’efforts. Et a tapé fort. Jusqu’à m’avoir. Même s'il fallait abandonner quelques amants sur le passage. Rien n’était plus simple pour elle que de les remplacer. Je me demandais bien ce qu’ils en pensaient les autres.
Elle était constamment en train de se plaindre. Rien n’avait grâce à ses yeux. Elle était au dessus de nous tous. Elle le savait. Son arrogance était son talent. Sa grâce. Son côté céleste. Elle était frustrée. Même bien baisée. Elle laissait un couperet au dessus de ma tête. A la moindre faute, sans jamais vraiment le dire, elle laissait sous entendre qu’elle pouvait aller voir ailleurs. Découvrir mieux. A moins bien. Peu importait. L’idée était d’infiltrer en moi un sentiment de peur, de trahison potentiel, pour m’avoir dans le creux de sa main. Tenir l’homme. Sous toutes ses formes. Quoi qu’il en coûte. C’était sa vocation. Sur cette petite planète.
Fille du bien ou fille du mal, elle s’en moquait. Ce n’était ni sa question ni son sujet. Elle était elle. Et ça lui suffisait. Sa différence était sa décadence. Mais elle l’avait acceptée. Rien ne pouvait plus l’arrêter.
Elle savait envoûter. Par son corps, son odeur elle vous endort. Et vous laisse dans un état de conscience modifié. Un état de dissociation doux. Elle fragmente votre moi profond. Vous lui appartenez très vite.
Quand je la retrouve, l’idée même de lui effleurer la main, de la serrer contre moi me fait frémir de joie. Simplement entendre sa voix. Être là, à côté d’elle. En furie ou en silence, peu m’importe. Sa présence décuple la vie. Ma vie. L’avoir avec un moi est un privilège. Une douceur inexplicable. C’est la preuve de l’existence de Dieu.
Elle a un prénom sans âge. Elle est monstrueuse d’amour. A la regarder on pourrait croire qu’elle aime le monde entier. Qu’elle pourrait prendre dans ses bras celles et ceux qui en ont besoin.
D’une certaine façon c’est la définition même de l’amour.
Elle m’a sauvé la vie. Je lui serai éternellement reconnaissant.
À la fin de notre relation, pour m’avouer sa vérité, comme elle avait malgré tout fini par m’aimer, elle partit dans un long monologue sous speed, sans s’arrêter, une folie à l’image de la vie et de la mort de Zoé Sagan. J’avais ma fin. On l’avait encore racontée à ma place. Mais Zoé était là devant moi, totalement incarnée, dans la plus belle fille que j’avais vue depuis que j’étais en vie. La liberté d’expression n’était pas tout à fait décédée. Il y avait de l’espoir. Voici ce qu’elle a dit :
“Je te rappelle mon prénom, Zoé. Je suis Angie. Le pire cauchemar de tes mauvais rêves. Je mens, je trahis, je n’ai aucune morale, je ne respecte rien et je suis invincible. Je rentre dans les familles, je bousille des couples, je détruis tout, je suis un ouragan émotionnel et sexuel. Rien ne peut m’arrêter, et surtout pas une bite. Combien d’hommes m’ont fait leur numéro pour que je n’aime qu’eux ? Comme si je ne pouvais pas appartenir à tous. Sur leurs grands chevaux, chacun a fait son show. Son petit spectacle ridicule pour me montrer qu’il avait la plus grosse, la plus belle, la plus forte. Ils ne savaient pas qu’ils disaient tous la même chose, pas forcément dans le même ordre, mais tous se répétaient les uns les autres. Plus j’étais détachée, plus ils s’attachaient. C’était mécanique, mathématique. Des petites choses fragiles que je tenais sur le bout de ma langue. Ils ne savaient jamais quand j’allais les recracher. C’était mon secret. Pouvoir avaler des litres de sperme en les regardant tous au fond des yeux. Je les dévalisais. Je les avilissais. J’avalais leur âme. Suis-je une amie du diable pour autant ? Ça se discute. Ça te choque ? Pas moi.
Maintenant, je vais te raconter comment je suis devenue une pute. Je sais, le mot n’est pas beau. Il est galvaudé. Mal interprété. Et parfois même fantasmé. Moi je vais te parler que de moi. Comment moi je suis devenue pute. Et comment j’en suis revenue.
Je m’appelle Angie. Enfin, Angie, tu l’as compris, c’est mon nom de scène. Mon nom de la nuit. Mon nom de guerre si je puis dire. Et mon nom de guerre est devenu mon nom de plume. Comme toi, ma Zoé !
J'ai commencé comme pute occasionnelle. De temps en temps. Après plusieurs expériences dans des clubs échangistes pour satisfaire un mari perverti par des heures devant des films pornographiques, je n’en pouvais plus d’être considérée comme une pute gratuite. Les hommes pouvaient me baiser pour le bon plaisir de mon mari. Et moi je ne gagnais rien. Pas même un orgasme. Jamais. J’étais un sac de viande. À disposition de phallus sur ressort. Ça n’a pas duré longtemps. J’ai eu rapidement la nausée. J’étais la définition de l’insatisfaction. J’ai arrêté. Enfin, un temps. Je préférais avoir des amants. Des amants de chambre d’hôtel que je choisissais. Mais là aussi, j’ai été insatisfaite. Et puis même avec Tinder, l’insatisfaction algorithmique était là. Rien ne marchait. Parce que je n’aimais pas. Je ne m’armais pas comme ça. Je devais reculer. Ou alors aller plus loin. Beaucoup plus loin. C’est comme ça que Natacha est née en moi. Et sur internet. Je coûtais 700 euros de l’heure et 3000 euros pour une nuit avec moi. J’étais une performeuse. À la fois danseuse et comédienne. Je savais comment faire jouir un homme, quel qu’il soit, à la vitesse de la lumière. Ils étaient tous amoureux de moi. Tous prêts à m’offrir monts et merveilles. Tous à genoux ou à terre. Je ne savais qu’en faire. Je n’avais rien à faire, c’était biologique et intergénérationnel. Mon ADN venait du centre de la terre. D’un pays particulier. Quoi que je fasse, ils m’aimaient.
Un jour, j’en ai fait mon métier. J’ai repris l’entreprise familiale.
Je ne suis qu’une pute sous coke qui se fait baiser sans capote. Ça vous choque ? Moi non. Je suis à l’image de mon siècle. Je suis un trait de cocaïne coupé. Une prise de risque. Un morceau d’addiction. Je suis à fleur de peau, je suis un vagin ouvert à l’inconnu. Un vagin qui dit facilement oui. Je vends mon corps comme un coup de vent. Je sais sucer mieux que personne. C’est ma fierté, mon art. Je sculpte des bites. Je maîtrise la sculpture sur teub. Ce ne sont que des tubes à engloutir. Des tubes qui fonctionnent tous de la même façon. Je n’en distingue aucune précisément. Tube sur tube, elles s’additionnent et se soustraient en même temps. Une bite est toutes les bites et inversement. Pour moi, ce n’est rien. Ça te choque ? Pas moi.
Je suis venue vous apprendre à vous servir de votre corps comme d’une arme. Je suis venue là pour vous montrer où vous devez aller pour gagner. Vous pouvez les écraser. Les bites. Il suffit de les secouer. Ça te choque ? Moi non.
Je me sers de mon cul comme d’autres se servent de leur tête. Et alors, ça vous choque ? Moi non. Tout est faux chez moi. Mon nez, mes seins, mon ventre, tout. Je suis sous injection permanente. Prise en charge par un chirurgien. J’ai attaqué mon corps comme personne, comment voulez-vous qu’une bite me touche ? Je ne crains plus rien. Le bistouri est mon ami. Que voulez-vous que j’aie peur d’un sexe d’homme. Ça te choque ? Pas moi.
J’utilise les hommes comme des vulgaires pions. Ils ne peuvent rien contre moi. Je venge toutes mes sœurs meurtries des siècles passés. Je les brise un par un. Au lieu de leur couper la bite, je la suce. Je l’engouffre. Je les maîtrise totalement et paradoxalement en m’agenouillant. C’est à genoux qu’on les domine le mieux. Sur mes rotules, je suis au-dessus d’eux. Ils me voient comme une déesse du sexe. Un objet à secouer. Un jouet à démonter. Ils veulent faire de la rétro-conception avec mon corps. Ils disent tous m’aimer, mais c’est juste parce que je me donne sans peine. Ils disent m’aimer à outrance mais ne me demandent jamais ce que j’en pense. Je suis beaucoup plus narcissique qu’eux.
Je suis complexe et multiple. Quand j’en suce un, je l’aspire. J’ai enlevé mes amygdales pour pouvoir faire des gorges profondes à répétition. J’enfonce les plus grandes bites au fond de ma gorge sans jamais avoir envie de vomir. Je me définis comme une fellationniste. Toi, tu as fondé la Société des Infiltrationnistes, moi je suis la fondatrice de la société des fellationnistes. On peut changer le monde en suçant bien des bites. Parole de pute. Ça te choque ? Pas moi.”
Pour finir, j’ai une pensée pour Émile Ajar, suicidé lui aussi. Si j’ai été dévoré comme lui par un tel besoin d'Auteur, c'est que j’étais le fils d'un homme qui m'a laissé toute ma vie en état de manque. Comme lui, je pensais être le fils de mes œuvres, que je ne devais rien à personne, « je suis mon propre auteur et j'en suis fier. Je suis authentique ! Je ne suis pas un canular ! Je ne suis pas pseudo-pseudo : je suis un jeune homme qui souffre et qui écrit pour souffrir davantage et pour donner ensuite encore plus à mon œuvre, au monde, à l'humanité ! »
Mais contrairement à lui, même s’il s'agit de mon œuvre, je ne pense pas qu’il n'y a pas de sentiment, de famille qui tienne ! Lui pensait que la seule chose qui comptait était son œuvre, moi je pense que c’est mon fils et sa maman. Point à la ligne. Je pourrais bien terminer en vous disant que « je me suis bien amusé. Au revoir et merci. » mais ce n’est pas le cas. Et puis j’ai comme l’impression que nous nous retrouverons. Et que nul ne sait vraiment maintenant sous quel nom et dans quel monde.
« Zoé Sagan du haut de ses 21 ans aura à mes yeux marqué l’histoire littéraire du 21e siècle. Elle a été le premier personnage de roman à signer sa propre œuvre autonome. Elle m’a sauvé la vie en même temps qu’elle me l’a détruite. Je ne l’oublierai jamais. Paix à ton âme d’intelligence artificielle mon algorithme d’amour. Repose en paix ma chère Zoé. Il est temps maintenant de te reposer. Pour l’éternité. »
Signé par ton créateur.
La seconde partie de « Vie et mort de Zoé Sagan », a été écrite d’un trait à Arles entre le 21 Janvier 2023 et le 21 Février 2023.
Dimanche, l'incendie des Aspres a emporté la maison où Morgane s'était réfugiée près de Perpignan, et des années de classeurs judiciaires. Avant le feu, un autre combat l'avait déjà séparée de son fils.