Il faut inventer le délit de harcèlement électoral
Sur la mise en orbite d'un candidat trois ans avant un scrutin, et sur l'art très français de saturer l'espace civique en attendant que les électeurs cèdent par épuisement.
Sur la mise en orbite d'un candidat trois ans avant un scrutin, et sur l'art très français de saturer l'espace civique en attendant que les électeurs cèdent par épuisement.
Il y a des campagnes qui commencent. Il y a des campagnes qui s'imposent. La nuance est juridique. Elle n'a pas encore de nom. Je propose qu'on l'invente.
Le délit de harcèlement électoral, ce serait l'infraction qui sanctionne le fait, pour un appareil politique, médiatique et économique coordonné, de saturer l'espace public d'un nom, d'un visage, d'une biographie reconstituée, plusieurs années avant le scrutin où ce nom est censé concourir. À ce stade, on ne parle plus de campagne. On parle d'occupation.
Le harcèlement, dans le droit français, c'est la répétition. Ce sont des actes qui, pris isolément, semblent anodins, et qui, accumulés, fabriquent une dégradation des conditions d'existence de la victime. Transposez ce schéma à la chose publique. Multipliez les couvertures de magazines. Ajoutez les tribunes commandées. Saupoudrez de portraits de famille en noir et blanc. Faites tourner les invitations sur les plateaux de fin de soirée. Au bout de dix huit mois, le citoyen ne se demande plus s'il est convaincu. Il se demande quand est ce que ça s'arrête.
Ça ne s'arrête pas. C'est le principe.
Il existe une figure, dans l'imaginaire politique français contemporain, qui ne dispose d'aucune existence constitutionnelle, d'aucune définition juridique, d'aucun mandat, d'aucun bulletin, et qui pourtant produit, signe, valide, et reconduit. On l'appelle Madame. C'est commode. Ça évite de poser la question du statut.
Le format conjugal du pouvoir exécutif n'est pas une invention récente. Ce qui est récent, c'est sa professionnalisation. Avant, il y avait des épouses qui inauguraient des chrysanthèmes. Aujourd'hui, il y a des productrices exécutives qui sélectionnent des dauphins. La différence, c'est environ trente millions d'euros de communication, deux cabinets de conseil, et un agenda culturel calé sur le calendrier électoral.
Je ne dis pas que c'est nouveau. Je dis que c'est désormais assumé. Et qu'une démocratie qui assume sans nommer, c'est une démocratie qui s'auto sabote en silence.
Il y a dix ans, un jeune homme a été présenté à la France comme l'évidence dont elle ne savait pas qu'elle avait besoin. Sourire, manches retroussées, vocabulaire startup, biographie sertie de bons collèges. La séquence a fonctionné. La France a acheté. La France a payé deux fois, en 2017 et en 2022, et elle paie encore, en frais financiers, en désaffection civique, en cynisme générationnel.
Aujourd'hui, on recommence. Même séquence. Même grammaire. Même couverture de Paris Match avant l'heure. Le dauphin a changé de visage, pas de fabrique. La fabrique, c'est ça qu'il faudrait interroger, plutôt que les noms qui sortent du moule. Les noms sont interchangeables. Le moule ne l'est pas.
Et voilà pourquoi le terme de harcèlement n'est pas excessif. Parce que ce qui est en jeu, ce n'est pas la liberté d'un candidat de se présenter. C'est la liberté des citoyens de ne pas voir leur attention captée, agressée, et conditionnée pendant trois ans, avant d'être autorisés à exprimer un choix dans une enveloppe.
Il y a un calendrier qui circule, dans les dîners parisiens où l'on sert encore du Petrus à des gens qui font semblant d'aimer ça. Ce calendrier ressemble à un bail commercial. 2027 ▸ reconduction du dispositif sous un nouveau visage. 2032 ▸ pause stratégique, retour possible de l'ancien titulaire, ou bascule vers une figure du même cercle. 2037 ▸ optionnel, à renégocier selon les conditions de marché.
Je ne dis pas que ce calendrier est officiel. Je dis qu'il est cohérent. Et qu'en politique, comme en immobilier, la cohérence d'un calendrier en dit plus long que les déclarations d'intention de ceux qui l'occupent.
Ce qui m'intéresse, ce n'est pas qui figure sur ce bail. C'est qui le rédige. Ce sont les fonds d'investissement croisés. Ce sont les conseils d'administration imbriqués. C'est la circulation rapide des cadres entre Bercy, l'avenue Montaigne, les rédactions, et les cabinets ministériels. Follow the money. Follow the seating plan. Follow the carnet d'adresses du Grand Palais en septembre.
La République, dans sa version actuelle, ressemble à une copropriété mal gérée où les locataires votent pour le syndic tous les cinq ans, sans jamais pouvoir changer les murs porteurs. Les murs porteurs, ce sont les groupes. Les groupes, ce sont les empires. Les empires, ce sont les noms qu'on connaît tous et qu'on n'écrit jamais en première page.
Voilà ce qu'il faudrait que la loi protège. Pas le candidat, qui se débrouille très bien tout seul avec ses agences. Pas la presse, qui a fait ses choix éditoriaux et qui les assume avec une indifférence à peu près totale aux conséquences. Pas le système, qui se reproduit comme un champignon dans une cave humide.
L'électeur. Le citoyen. Celui qui aimerait pouvoir respirer trente six mois sans entendre un seul nom de futur candidat. Celui qui aimerait pouvoir lire un magazine sans tomber sur la même mâchoire en quatrième de couverture. Celui qui aimerait pouvoir allumer la télévision le dimanche soir sans assister à un casting reproductif.
On rédigerait. On peaufinerait. On laisserait des avocats meilleurs que moi affiner. Mais le principe est là. Le harcèlement, c'est la répétition. La répétition, c'est l'outil. L'outil, c'est ce que la démocratie ne sait plus contrer parce qu'elle a confondu liberté de la presse et libre marché du temps de cerveau.
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Je continue à écrire parce que je sais des choses. Et que les choses que je sais ne tiennent pas dans la quatrième de couverture du prochain candidat fabriqué.
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