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Société· 5 MIN· janvier 2026 PUBLIÉ LE 17 janv.

"La bulle IA" : on est en train de rejouer 2000, ou juste d’inventer un nouveau genre de panique ?

Il y a un mot qui fait briller les yeux depuis trois ans. Un mot qui te donne l’impression qu’un pitch deck peut se transformer en lingot d’or. Ce mot, tu le connais : IA.

"La bulle IA" : on est en train de rejouer 2000, ou juste d’inventer un nouveau genre de panique ?
La rédaction
La rédaction 17 janv. 2026 · 5 MIN · Société

Au CES de Las Vegas, la semaine dernière, ça suintait l’IA partout. Sur les stands, dans les slides, dans les promesses, dans les sourires trop sûrs d’eux. Et il y avait un autre mot, beaucoup moins tendance, qu’on prononçait comme si ça pouvait faire exploser les néons : “AI bubble”. La bulle.

Le problème avec les bulles, c’est qu’on ne les reconnaît jamais quand on est dedans. On les appelle “révolution”, “nouvelle ère”, “transformation”, “moment iPhone”. Et puis un jour, on les appelle “crise”.

D’accord, c’est quoi une bulle, exactement ?

Version simple : c’est quand on met des montagnes d’argent sur une économie qui ne renvoie pas encore assez d’argent en face. Quand les valorisations s’envolent, alors que les profits, eux, marchent encore en chaussettes.

Un professeur de stratégie digitale, François Cazals (HEC), résume l’idée comme un décalage massif : des investissements disproportionnés par rapport aux chiffres d’affaires réels. Et ce genre de décalage, par définition, n’aime pas durer éternellement.

Donc oui, la question est posée : est-ce qu’on est en train de gonfler le même ballon qu’en 1999, avec la même aiguille qui attend dans l’ombre ?

Les chiffres donnent un peu le tournis (et c’est presque le but)

La course à l’IA, ce n’est pas “quelques milliards” qu’on jette par la fenêtre pour voir si ça vole. On parle de trillions de dollars, des milliers de milliards.

Côté États-Unis, il y a même un projet d’infrastructures annoncé il y a un an, “Stargate”, avec une enveloppe présentée comme colossale : environ 500 milliards de dollars pour des data centers et l’énergie qui va avec. Parce que l’IA générative, c’est aussi une histoire très matérielle : des hangars, des câbles, des transformateurs, des centrales, de l’électricité. Beaucoup.

Et au milieu de tout ça, tu as Nvidia : le fabricant des puces devenues quasi incontournables pour entraîner les gros modèles. Son cours aurait été multiplié par 13 en trois ans, et la valorisation aurait franchi un cap historique à Wall Street, au-delà des 5 000 milliards de dollars. Là, tu sens le vertige, non ? Même si tu aimes la tech.

OpenAI, de son côté, aurait levé au total des dizaines de milliards (64, selon les chiffres cités), avec une valorisation évoquée autour de 800 milliards, en attendant une possible entrée en Bourse. Et Microsoft / Google affichent des résultats record. Bref : l’argent n’a pas l’air de manquer. La prudence, parfois, un peu plus.

“Oui mais cette fois c’est différent”

C’est la phrase préférée de toutes les bulles, depuis l’invention des tulipes. Mais elle n’est pas forcément toujours fausse.

Dan Ives, analyste chez Wedbush, dit en gros : “ce n’est pas 1999, c’est plutôt 1996”. Autrement dit : on est dans le début d’une transformation industrielle, pas dans le final hystérique d’une fête déjà finie. Il parle carrément de “quatrième révolution industrielle”, et insiste sur un point : ici, il ne s’agirait pas seulement d’idées et de promesses, mais d’une économie réelle qui se construit autour des infrastructures.

Gary Shapiro, qui dirige l’organisation derrière le CES, pousse le même argument : l’IA, contrairement à beaucoup de boîtes de l’époque dotcom, générerait déjà des revenus. Et surtout, elle serait déjà “dans la vie” : robots, santé, commerce, services.

Et puis il y a le chiffre qui claque, celui qui sert de talisman à tout le monde : l’adoption grand public. Nicolas Gaudemet (Onepoint) parle de centaines de millions d’utilisateurs actifs mensuels sur ChatGPT, et d’un ordre de grandeur comparable chez Gemini. Quand un outil devient un réflexe, les investisseurs se disent : “ok, peut-être que ce truc-là ne va pas disparaître demain matin”.

La bulle serait donc… plus solide ?

Il y a des signaux concrets qui donnent l’impression d’un socle plus épais que lors de la bulle Internet.

Par exemple, la croissance des data centers (surtout aux États-Unis, plus modestement en Europe) entraîne tout un écosystème : construction, équipements électriques, logistique. Et, détail très révélateur : ça crée des tensions sur des trucs “pas sexy” mais indispensables, comme certains transformateurs électriques ou composants moins rentables que les industriels avaient un peu laissés de côté. Quand une mode tech commence à provoquer des pénuries d’objets très concrets, c’est qu’on est déjà au-delà du simple buzz.

Mais voilà : “plus solide” ne veut pas dire “incassable”. Ça veut dire “ça casse différemment”.

Le vrai angle mort : qui paie l’addition si ça tourne mal ?

Et là, on quitte le fantasme “startup et génie” pour entrer dans la plomberie financière.

François Cazals pointe un truc inquiétant : ce ne sont pas les mêmes acteurs qu’au début des années 2000. À l’époque, l’exposition passait beaucoup par certains mécanismes bancaires. Là, une partie du financement passerait plutôt par des fonds d’investissement, avec derrière… l’épargne, notamment celle des retraités américains. Dit autrement : si ça déraille, ce ne sera pas juste “des investisseurs qui perdent un pari”, ce sera potentiellement une douleur beaucoup plus diffuse, plus politique.

Et quand quelque chose devient à ce point systémique, une autre expression apparaît dans le décor : “too big to fail”. Trop gros pour qu’on le laisse tomber.

Cazals évoque même un scénario : si un éclatement violent arrivait, l’État américain pourrait être tenté de “sauver” le secteur à coups de milliards. Parce que l’IA n’est plus seulement une histoire de marché. C’est une histoire de puissance. Une bataille géopolitique, en filigrane, notamment face à la Chine, et dans une moindre mesure face à l’Europe. Gaudemet rappelle aussi un signe de ce tournant interventionniste : l’État américain a déjà soutenu Intel, justement pour des raisons stratégiques.

Alors, fatalité ou pas ?

Si tu cherches une réponse propre, il n’y en a pas. L’IA a ce talent : elle rend tout ambigu. Même les évidences.

Oui, les valorisations sont délirantes. Oui, il y a des comportements d’achat et d’investissement qui sentent la frénésie. Oui, le mot “bulle” rôde.

Mais en même temps, l’IA n’est pas juste une promesse futuriste, elle s’est déjà glissée dans le quotidien et dans les process des entreprises. Même si la mousse spéculative retombe, il restera quelque chose. Et c’est là que l’histoire devient presque banale : lors de l’éclatement de la bulle Internet, tout le monde a vu des ruines… mais certains survivants (Amazon, Google, entre autres) ont ensuite bâti l’époque suivante.

Donc peut-être que la vraie question n’est pas “est-ce que ça va exploser ?” mais plutôt : qu’est-ce qui survivra quand l’euphorie aura fini de parler à notre place ?

Parce que les bulles, au fond, racontent toujours la même chose sur nous : notre faim de futur. Et notre manière très humaine de confondre le futur avec une courbe qui monte.

Laura Py

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Écriture aiguisée sur l'art, la tech, la culture et les zones grises entre les trois. Ton direct, anti-bullshit assumé. On décrypte ce qui se trame dans les médias, l'IA, le cinéma et la société. Bienvenue dans l'anti-chambre prédictive.

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